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Full text of "Les derniers Jansénistes, depuis la ruine de Port-Royal jusqu'a nos jours (1710-1870)"

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LES DEliiMEKS 

JANSÉNISTES 

ET LEUR ROLE DANS L'HISTOIRE DE FRANCE 

DEPUIS LA RUINE DE PORT-'ROYAL 



JUSQU'A NOS JOURS 



I y I o-i 870 



LEON SECHE 



i L 



L'histoire est seiiiblul/te à un poi li ail 
(/ni est d'autant meilleur qu'on ne cherche 
point ù ]i représenter ta Ijeauté, mais ce 
qui se rapproche le plus de l'original. 

fl'ALi.AviciNi. — Histoire du Concik' 
de Trenii'.) 






i'G 



■^■i^- 









PARIS 

LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER 

PEKUIN ET G EÏBliAlliES-KDITELKS 

^Ti, Quai nr^ ( ■ u v \ 1^ - \ 1 ■; 1 ^ 1 1 



LES DERNIERS JANSÉNISTES 



DU MEME AUTEUR 



POÉSIES. 

La Chanson de la Vie, i vol. in-i8, librairie acadé- 
mique Didier, i88f) (ouvrage couronné par l'Académie 
française). 

Le Dies Irae du Mexique, i vol. in-i6, 1878, épuisé. 

PROSE. 

Le Petit Lyre de Joachim du Bellay, i vol. grand in-8 
orne de deux eaux-forlcs, librairie académique Didier, 
1887, épuisé. 

La Question cléricale, i vol. in-i8, chez André Sa- 
gnier, éditeur, iS-jS, épuisé. 

Contes et figures de mon pays, i vol. in-i8, chez 
Dentu, 1879, ^P^isé. 

Jules Vallès. — 1 vol. in-18, Revue illustrée de Bretagne 
et d'Anjou, 188G. 

Jules Simon, sa vie el son œuvre, i vol. in-18 avec 
portraits cl autographes, librairie Dupret, 1887, épuisé. 

Rose Époudry, roman, i vol. in-18 illustré par Léo- 
fanli, librairie académique, Didier 1889. 



EN PRÉPARATION : 

Les Préfets du Consulat, et les Préliminaires de 
la paix religieuse, d'après des documents inédits . 



> 



LES DERNIERS 

JANSÉNISTES 

ET LEUR ROLE DANS L'HISTOIRE DE FRANCE 

DEPUIS LA RUINE DE PORT--ROYAL 

JUSQU'A NOS JOURS 
(17 10-1870) 

LÉON SÉCHÉ 



TOME III 



I.' histoire, eiU semblable à un pctrtrait 
qui est d'aitlant meilleur qu'on necherck* 
point à 1/ représenter la heauié. mais ce 
qui se r(û)proche le plus de l'original. 

(PallAvicim. — Histoire du Concile 
fie Trenlv.) 




PARIS 



LIBRAIRIE ACADEMIQUE DIDIER. 

PERRIN ET C'^ LIBRAIRES-ÉDITEURS 

30, Quai des Grands-.Vugustins, Sô 

Tous droits rô«orvrs. 



AVANT-PROPOS 



L'histoire du catholicisme-libéral va de 
i83o à 1870, mais de ces quarante années 
traversées de tant d'orages, je ne vois que les 
trois premières et les six dernières qui rentrent 
dans mon cadre et se rapportent à mon sujet. 
Ce sont d'ailleurs les plus agitées et les 
plus belles. 

En i83o, au lendemain de la chute des 
Bourbons, nous assistons au spectacle aussi 
nouveau qu'inattendu d'un prêtre breton — 
hier encore partisan de l'alliance étroite du 
trône et de l'autel — s'insurgeant contre le 
Gallicanisme d'Etat ou le Jansénisme parle- 
mentaire, et, par le seul prestige de son gé- 
nie, entraînant les masses profondes du bas 

JANSÉNISTES, T. III. • Z 



AVANT-PROPOS 



clergé k l'assaut de toutes les libertés pu- 
bliques. Depuis i8i5, Lamennais était avec 
M. deBonald le porte-voix de la Congrégation : 
il s'était prononcé pour la loi du sacrilège, le 
rétablissement des biens de main-morte, la 
dotation de l'Eglise en biens-fonds, la restitu- 
tion des registres de l'état-civil, la restaura- 
tion des maîtrises et des trois ordres, pour le 
retour enfin au catholicisme de l'Ancien Ré- 
gime. Mais les ordonnances de 1828, en sup- 
primant les établissements des Jésuites, lui 
dessillèrent tout k coup les yeux. A partir de 
ce moment le catholicisme gallican ne fut 
plus pour lui qu'un catholicisme bâtard, les 
Jansénistes, que des hommes de malheur, la 
liberté de conscience qu'une chose nécessaire, 
et la séparation de l'EgKse et de l'Etat que le 
seul moyen d'assurer la liberté de l'Eglise. 

Ces palinodies ne sont pas rares dans la 
vie de Lamennais : Rohrbacher qui fut un de 
ses disciples disait de lui : « C'est un écri- 
vain en deux tomes : le premier dit oui, le 
second dit non, valeur totale : zéro. » Cette 
définition originale ne manque pas de justesse. 
Lamennais n'eut jamais de principes arrêtés ; 



AVANT-PKOPOS III 

par cette excellente raison qu il ne croyait 
fermement à rien. Esprit essentiellement mo- 
bile, cœur tourmenté, pensée errante, il avait 
mal digéré ses lectures et s'était composé avec 
les idées d'autrui un système philosophique 
quelque peu bigarré — sorte d'habit d'ar- 
lequin dont il dissimulait les coutures sous 
les paillettes d'or de son style magique. Car, 
si quelque chose est bien k lui, c'est à coup 
sûr l'art d'exposer et l'art de dire. Nul mieux 
que lui n'a su manier la langue française, s'en 
laire un levier pour soulever les foules, jeter 
des cris pathétiques k la Jean-Jacques, et 
servir comme des vérités les paradoxes les 
plus osés. C'est même par le coté purement 
littéraire qu'il vivra dans la mémoire des 
hommes. Mais la Curie romaine n'a pas l'ha- 
bitude de se payer de mots creux et de phrases 
magnifiques. Lacordaire disait un jour : 
a Rome ne pouvait m être favorable, même 
en un si pieux dessein ; j'étais pour elle un 
libéral orthodoxe, mais un libéral, et elle était 
accoutumée k reconnaître sous ce nom ses 
propres ennemig'. » Lamennais en ht la 

* Testament du P. Lacordaire, p. ga. 



IV AVANT-PROPOS 

cruelle expérience le jour où il présenta à 
l'approbation du Pape le corps de doctrines 
du journal l'Avenir. 11 était parti pour Rome, 
le cœur plein d'espérance, il revint foudroyé 
par l'encyclique du i5 août 1882. 

« L'expérience, disait le Pape, a fait voir de 
toute antiquité que les Etats qui ont brillé 
par leur puissance ont péri par ce seul mal : 
la liberté immodérée des opinions, la licence 
des discours et l'amour des nouveautés. Là se 
rapporte cette liberté funeste et dont on ne 
peut avoir assez d'horreur, la liberté de la 
librairie pour publier quelque écrit que ce 
soit. Quel homme en son bon sens dira qu'il 
faut laisser se répandre librement des poisons, 
les vendre et les transporter publiquement, les 
boire même, lorsqu'il y a un remède tel que 
ceux qui en usent parviennent à échapper k 
la mort ? 

« De la source infecte de l'indillerentisme 
découle cette maxime absurde et erronée, ou 
plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir 
k qui que ce soit la liberté de conscience. » 

Les Paroles d'un Croyant furent la réponse 
de Lamennais. 



AVANT-PROPOS 



Trente ans plus tard, au Congrès de Malines. 
le comte de Montalembert reprit le programme 
de l'Avenir, qu'il résuma dans la formule cé- 
lèbre : l'Eglise libre dans l'Etat libre. Etait-ce 
avec l'arrière-pensée d'en appeler de la condam- 
nation de son ancien maître ? Allait-il rompre 
a son tour avec l'Eglise romaine sur la ques- 
tion de la liberté de conscience et des cultes ? 
Personne ne lui aurait fait l'injure de l'en 
croire capable, après les gages de dévoue- 
ment qu'il avait donnés à la papauté. N'est-ce 
pas grâce à son intervention que l'armée fran- 
çaise avait, en 1849, ramené Pie IX de Gaëte 
k Rome et que Lamoricière avait naguère tiré 
l'épée pour défendre les Etats pontificaux ! 
Mais le vieil homme, le libéral qu'il avait été 
en i83o, n'était pas mort en lui. Il s'était 
réveillé de son long sommeil, dans le grand 
silence qui suivit le coup d'Etat ; a la voix de 
son ancien frère d'armes, le P. Lacordaire, qui, 
lui. n'avait pas à se reprocher d'avoir prêté la 
main au rétablissement de l'Empire', et peu à 



* Lacordaire lui écrivait en i855 : « Il faut savoir rompre 
avec les hommes qui font le mal au nom de Dieu, et on ne 
doit pas les appeler mon cher ami, sous prétexte qu'on les 



Vf AVANT-PROPOS 

peu il s'était sépare de la secte qui avait choisi 
(( son terrain au centre de toutes les réac- 
tions^ )) De là son discours au Congrès de 
Mali nés, accentué encore par son article- 
manifeste du Correspondant. Il n'y a pas, 
dailleurs, deux façons d'être libéral, et Mon- 
talembert l'était trop de sa nature pour ne pas 
sentir un jour ou l'autre que l'ultramonta- 
nisme était incompatible avec la liberté. 
C'avait été le rêve de Lamennais, et aussi son 
erreur, de iTiarier ces deux choses ensemble. 
Après l'encyclique de Grégoire XVI, comme 
après le Syllahiis de Pie IX, qui condamnait 
la liberté de conscience et des cultes, autre- 
ment dit le principe même de la séparation 
de l'Eglise et de l'Etat, les catholiques-libéraux 
n'avaient qu'une chose k faire : revenir à la 
tradition historique, arborer l'étendard sous 
lequel Jansénistes et Gallicans avaient livré à 
l'ennemi commun de si rudes batailles, en un 

connaît depuis longtemps et qu'ils communient d'ailleurs 
tous les huit jours. On ne doit pas haïr, mais on doit se 
séparer et surtout n'avoir aucune peur de ceux qu'on ne 
juge plus dignes de son affection. » 

' Vie du P. Lacordaire par Montalembert, p. 95o. 

» 1867. 



AVANT-PIlOms Ml 



mot. s'armer des quatre articles de la Décla- 
r.ition de 1682, pour défendre contre le parti 
ultramontain les libertés de l'Eglise gallicane. 

C'est ce qu'ils firent résolument, entre le 
Syllabiis et le Concile. Malheureusement il 
était trop tard. Après avoir brûlé leurs der- 
nières cartouches dans ujie lutte héroïque qui 
rappelait celles du Formulaire et de la Bulle, 
ils furent obligés de passer sous les fourches 
caudines de Louis Veuillot, leur allié de l'a- 
vant- veille. 

Telles sont les deux phases historiques où 
le catholicisme-libéral a quelque connexité 
avec le Jansénisme dogmatique des grands 
jours. 

J'ajouterai qu'en poursuivant, envers et 
contre les encycliques du Pape, l'accord de la 
foi avec la raison, de la religion catholique 
avec la liberté, l'école du Correspondant ne fai- 
sait que continuer la tradition de Port-Royal 
et qu'elle ne fut pas plus heureuse que lui 
dans sa glorieuse tentative. 



LES 

DERNIERS JANSÉNISTES 



TROISIEME PARTIE 

CHAPITRE III 

Les catholiques-libéraux de l'A venir. — Lamennais et la 
charte de i83o. — Il est combattu par le Pape et le gou- 
vernement français — Le Concordat et la liberté des 
cultes. — M. de Quélen et l'abbé Grégoire. — Lettre de 
Bordas-Demoulin à l'archevêque de Paris sur le refus de 
sacrements à l'ancien évêque de Blois. — La philosophie de 
Bordas-Demoulin. — Cartésien comme Arnauld. — La 
méthode de Descartes d'après Sainte-Beuve. — Bordas- 
Demoulin adversaire de l'éclectisme. — Victor Cousin et 
le panthéisme. — Arnaud de l'Ariège et la révélation. — 
Comment F. Huet définissait l'éclectisme. — Lettres de 
Bordas-Demoulin sur le doctrinarisme. — Le christia- 
nisme et Victor Cousin. — Principes politiques de Bordas- 
Demoulin. — La démocratie chrétienne. — Du rôle des 
laïques dans l'Église. — La Constitution civile jugée par 



LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Bordas-Demoulin. — L'abbé Laborde et rimmaculée- 
Conception. — Les Jansénistes et le culte de la Vierge. — 
Derniers péi'iodiques du parti. — Démêlés de Bordas- 
Demoulin avec l'Observateur catholique. — L'abbé 
Wladimir Guettée. — Projets de création d'une école des 
hautes études par M*"" Afîre. — Lettre d'Ambroise Rendu 
à ce sujet. — Bordas-Demoulin et la réforme catholique. 
— Son programme et celui des vieux-catholiques de 
Suisse et d'Allemagne. — Une lettre inédite de l'abbé 
Pereyve. — Il demande une voix libre, un grand cœur, 
un ami de l'avenir, pour sauver l'Église. 



I. 



Quand Lamennais entreprit la campagne qui devait 
si mal finir, il avait pour lui les promesses de la Charte 
de i83o et la logique implacable des choses. Mais les 
chartes ressemblent à ces prodigues dont parle le pro- 
verbe, qui se ruinent à promettre et s'enrichissent à ne 
rien donner, et la logique n'est pas encore arrivée à gou- 
verner le monde. Lamennais trouva devant lui comme 
adversaires : le Pape et les Doctrinaires, les Gallicans 
et les Jansénistes. 

J'ai déjà dit qu'il avait eu le tort de vouloir s'appuyer 
sur le Pape pour obtenir la séparation de l'Église et de 
l'État. Il est clair, en effet, que le Pape avait tout à 
perdre et rien à gagner à la séparation. Lorsque Gré- 
goire XVI fulminait contre la liberté de conscience et 



LAMENNAIS 

des cultes, il ne laissait voir que les raisons d'ordre 
moral iqui l'empêchaient de souscrire au programme 
de l'Avenir ; mais il en avait une autre, d'ordre poli- 
tique, que tout esprit sérieux devait deviner. Le Con- 
cordat, en pacifiant le pays, avait rendu à la papauté la 
plupart des droits qu'elle avait sur l'iîlglise de France 
avant la Révolution. Le dénoncer, comme le demandait 
Lamennais, c'était non-seulement tout remettre en 
question et diminuer l'autorité du catholicisme en le 
plaçant sur un pied d'égalité avec les autres cultes 
reconnus ou non par le Concordat, mais c'était aussi 
courir le risque de perdre tout le fruit de la pacification 
religieuse en livrant la France au schisme latent de la 
Petite Église. La preuve en est que les tribunaux ne 
cessaient de condamner les Anticoncordataires pour 
contravention à la loi sur la liberté de réunion. Or la 
papauté ne s'est jamais accommodée de la séparation 
que dans les pays nouveaux, comme l'Amérique du 
Nord, où la liberté domine toutes les lois, ou dans 
ceux d'origine ancienne qui, comme la Belgique, ont 
maintenu le budget des cultes. Elle était donc consé- 
quente avec elle-inèmo en rejetant le marché de dupe 
que lui proposait le rédacteur en chef de l'Avenir. 

Quant aux Doctrinaires, ces pelés, ces galeux d'où 
venait tout le mal, étaient-ils donc si blâmables de 
résister à l'agitation menaisienne après avoir fait ins- 
crire dans la Charte le principe de la liberté des cultes ? 
Ce n'est pas mentir à ses promesses que d'en ajourner 
l'exécution à des jours plus favorables. Or Lamennais 



4 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

ne pouvait pas choisir des circonstances plus inoppor- 
tunes pour créer cette agitation dans le pays. Il y 
avait à peine deux ans que les Jésuites avaient été 
frappés par les Ordonnances de 1828, et ce n'était un 
mystère pour personne qu'ils travaillaient à en tirer 
vengeance. De plus, le Concordat étant un contrat 
synallagmatique, le gouvernement ne pouvait pas le 
dénoncer sans négocier au préalable avec la Cour de 
Rome, et nous avons vu qu'elle était opposée à la sé- 
paration. Dans ces conditions, il ne restait aux Doc- 
trinaires qu'à maintenir le statu quo, d'autant plus 
que la majorité du public se prononçait en sa faveur. 
Les Gallicans, en tête desquels marchaient les évêques, 
craignaient que la séparation ne fit le jeu de l'ultra- 
montanisme, — « car il est bon d'ajouter, pour l'ins- 
truction de ceux qui n'ont pas sondé les abîmes de la 
mobilité française, qu'à cette époque les doctrines 
ultramontaines rencontraient auprès de l'immense 
majorité du clergé précisément la même impopularité 
que celle dont le galhcanisme est aujourd'hui l'objet*.» 
— et les Jansénistes, qui ont toujours soutenu que l'É- 
glise était dans l'État, voulaient qu'elle demeurât sous 
sa domination pour pouvoir réprimer plus facilement 
les excès de la théocratie. C'est ainsi que Bordas-De- 
moulin, qui fut le dernier docteur du parti, applaudit 
en i83i aux mesures de violence prises par le gouver- 
nement lors des obsèques de l'abbé Grégoire, dans sa 

' Vie du P. Lacordaire, par Moritalembort, p 5o. 



BORDAS-DEMOULIN ET L'AVENIR b 

lettre à M. de Quéleii sur le refus de sacrements fait à 
l'ancien évêque de Blois. 

« L'autorité, disait-il, se trouve investie, au nom de 
la tranquillité publique en général et en particulier 
au nom des catholiques opprimés qui leur demandent 
main-forte, du droit de demander compte au prêtre 
de tout refus de prières et de sacrements, et de le con- 
traindre à les accorder s'il les refuse injustement. Tel 
est le fondement inébranlable des appels comme d'abus 
qu'il importe de soustraire au Conseil d'État pour 
les déférer sans retard aux cours royales. » 

A quoi le journal l'Avenir répondait, avec autant 
de justesse que d'à-propos : u Nous certifions nos lec- 
teurs que cela a été écrit très sérieusement, non dans 
un réquisitoire adressé à messieurs les gens du roi, 
lors des affaires de la Bulle Vnigenitus, mais bien au 
XIX* siècle, sous la Charte de i83o, à Paris, le di- 
manche 5 juin (i83i), dans un journal intitulé la Ga- 
zette des Ecoles qui s'imprime rue de la Harpe n" 88. » 

Mais Bordas-Demoulin n'était pas homme à se laisser 
intimider par ce rapprochement historique. Il riposta 
comme suit : 

« .... Toutes les fois que le sacerdoce entreprend 
contre la religion naturelle, contre la morale et la 
politique, lesquelles forment cette loi, il entreprend 
contre les droits de la raison, contre les droits du 
chrétien qui en font partie, et s'attaque au gouverne- 
ment qui repose sur ces droits ou qui est chargé de les 
protéger dans les rapports sociaux. 



f. LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« Quand uti piètre, par exemple, s'avise de traiter 
de concubinaires des personnes qui ne sont mariées 
que civilement, et de leur refuser, pour ce seul motif, 
les sacrements ou les prières, le gouvernement peut 
les leur faire accorder, et de son propre chef, et au 
nom de ces personnes. De son propre chef : car, que 
fait le prêtre par ce refus } Il établit qu3 c'est le sacre- 
ment qui forme le mariage, c'est-à-dire que non- 
seulement il sanctifie le lien moral qui unit les époux, 
mais qu'il le crée. Or, niant par là la religion naturelle, 
principe réel de ce lien, il nie l'autorité et suppose que 
c'est au sacerdoce qu'il appartient de régir la société. 
Au nom de ces personnes : car ce prêtre les opprime 
en exigeant comme de foi ce qui ne l'est pas ; bien 
plus, ce qui sape le christianisme dans sa base. 

« Ces deux droits existaient dans l'alfaire de M. 
Grégoire. L'excommunication fulminée par l'arche- 
vêque de Paris supposant le Pape infaillible et maître 
des sociétés, le gouvernement a du la braver dans 
l'intérêt de sa conservation; et celte excommunication 
imposant aux laïques, pour dogme, une doctrine qui, 
loin de l'être, renverse la constitution de l'Église, le 
gouvernement a dû aussi les appuyer contre cette 
tyrannie. Et ici, n'en déplaise à Y Avenir, l'orthodoxie 
ou l'hétérodoxie de la Constitution civile du clergé 
est la vraie question de liberté religieuse entre M. Gré- 
goire et de M. de Quélen, entre les laïques et le clergé. 
Cette constitution est-elle hérétique ? M. de Quélen n'a 
rempli que son devoir, sauf Ici formes qui pourraient 



BORDAS-DEMOULiN ET L'AVENIR ~ 

être inoins impérieuses et moins acerbes. \e i'est-cUe 
pas? M. de Quélen a commis l'acte du plus odieux et 
du plus coupable despotisme. Du reste, on comprend 
parfaitement que ce journal n'aime pas l'érudition ou 
la science des faits ; car cette science, dans le christia- 
nisme, qui ne repose que sur des faits, est mortelle à 
ceux qui travaillent à le dénaturer. 

« Au surplus, ce n'est point contre le sacerdoce seul 
que le pouvoir a le droit de défendre la religion natu- 
relle, c'est contre tout ce qui l'attaque ; et le matéria- 
lisme et l'athéisme ne sont pas moins passibles de la 
loi que l'ultramontanisme. 

« IJ Avenir, dans sa mauvaise foi ou dans sa préoc- 
cupation de l'omnipotence cléricale, affecte sans cesse 
de confondre deux choses distinctes, savoir : la liberté 
du prêtre dans l'exercice de son ministère, liberté qui 
a nécessairement des limites dans les droits religieux 
des laïques, et la liberté qu'a chaque citoyen de professer 
tout culte compatible avec l'ordre social ou de n'en 
professer aucun. Ainsi, nous le répétons, la liberté 
des cultes ne regarde que les laïques, et ne change 
rien à la position du prêtre, considéré comme prêtre. 
L'Avenir a beau crier , s'agiter, il ne parviendra pas à 
obscurcir des vérités claires comme le jour. Les con- 
vulsions ne font plus de miracles*. 

Cette lettre d'une dialectique si vigoureuse nous 
donne l'exacte mesure de l'esprit de Bordas-Demoulin 

• Essais sur la Réforme catholique, pp. 'i3o-3J. 



8 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

et comme un avant-goùt de ses polémiques futures. On 
y trouve résumées en quelques lignes toutes les 
questions qui passionnèrent. la fin du dix-huitième 
siècle et qu'il développa lui-même plus tard, soit dans 
les Essais sur la Réforme catholique, soit dans les 
Pouvoirs constitutifs de l'Église. Certes^ M. F. Huet a 
eu raison de dire qu'il n'était pas de son temps, 
l'homme qui avait conçu le dessein hardi de restaurer, 
en plein dix-neuvième siècle, sur la ruine de tous les 
abus, la primitive Église chrétienne'. Il n'en demeure 
pas moins l'un des plus nobles représentants de la phi- 
losophie contemporaine et le seul réformateur de nos 
jours qui ait étudié la constitution de l'Éghse jusque 
dans ses fondements. Nous verrons dans le cours de 
cette étude quelle était sa conception du catholicisme 
et par quelles réformes il espérait l'approprier aux 
besoins de la société moderne. Mais avant, nous avons 
à faire la connaissance du philosophe, puisque, à 
rencontre de tant d'autres que la philosophie a 
éloignés du christianisme, ce fut la philosophie qui 
l'affermit pour jamais dans la foi chrétienne. 



II 



Orphelin de père et de mère dès le berceau, Bordas- 
Demoulin eut de bonne heure le goût de la solitude et 
n'eut ni enfance ni jeunesse. Il était encore au collège 

* La Révolution religieuse au XIX^ siècle. 



BORDASDEMOULIN PHILOSOPHE 9 

de Bergerac, quand « il fut saisi de l'idée mère qui de- 
vait inspirer sa vie et enfanter ses travaux' . » Il com- 
mença par douter des bienfaits de la civilisation et du 
christianisme, partagea un instant les principes de 
M. de Donald sur le théocratisme et ceux de Condorcet 
sur la perfectibilité illimitée ; il sentit que Condorcet, 
de Maistre, Bonald philosophaient superficiellement, 
que, Leibiiilz, Malebranche, Descartes, Platon, saint 
Augustin, Plotin philosophaient plus à fond sans 
aborder la question qui le tourmentait ; enfin, après 
s'être enfoncé de plus en plus dans la méditation avec 
l'ardeur et l'abandon du désespoir, il découvrit ses deux 
théories de la substance et de l'infini qui lui révélèrent 
tout à coup l'harmonie intime du christianisme et de 
la civilisation moderne. Il avait atteint, après six ans 
de voyage autour du monde philosophique, l'unique 
objet de sa passion. La vérité lui était apparue dans 
le cartésianisme, Usez dans la partie élevée du cartésia- 
nisme et non dans les tendances des fausses écoles car- 
tésiennes, et cette lumière soudaine l'avait transporté de 
joie, a Là où les historiens elles critiques n'avaient vu 
que quelques productions éparses, que quelques doc- 
trines, ou incohérentes, ou fausses, ou stériles, il allait 
montrer l'œuvre la plus vraie, la plus vaste, la plus 
harmonique, la plus grande, la plus féconde de l'esprit 
humain.» Non qu'il ait jamais songé à renouveler le 
cartésianisme ; c'eut été, selon ses propres expressions, 

' J. HuET : Lavie et les ouvrages de Bordas-Demoulin, p. lo. 

JANSÉNISTES, T. III. 3 



iO LES DËilMEUS JANSÉiMSTÈS 

une prétention aus3i extravagante que de vouloir ra- 
mener le XVH" siècle même, et ressusciter Descartes en 
personne et ses contemporains. Mais ce qu'il voulait 
renouveler, c'était « la doctrine des idées, qui fut l'âme 
du cartésianisme comme du platonisme^ et où elle ne 
se trouve qu'implicitement et imparfaite. » Et il se 
flattait de l'avoir dégagée, d en avoir fait une vraie 
(( théorie, qui désormais formera expressément, haute- 
ment la philosophie*. » 

Sainte-Beuve disait que la méthode de Descartes, au- 
trement dit le principe de sa philosophie, est une clef 
qui dans ses mains n'ouvre qu'une porte, mais qui, 
tombée de sa poche et ramassée par d'autres, ouvrira 
toutes sortes de portes. Et, pour nous le faire mieux 
comprendre, il nous montrait Arnauld absolvant la 
philosophie de Descartes à cause de la spiritualité qui 
la caractérise, et ne sentant pas l'ennemi à deux pas 
derrière un premier rideau'. L'ennemi c'était la philo- 
sophie de Spinosa, au dix-septième siècle, et, de nos 
jours, celle de Jouffroy « qui n'est que celle de M. 
Cousin, plus franche, plus démasquée à l'égard du 
christianisme et qui le dédaigne ou qui le respecte (c'est 
affaire de convenance), mais qui s'en passe. » Qu'aurait 
dit Sainte-Beuve s'il avait vu Bordas Demouhn (et il 
aurait pu le voir, puisqu'il vivait de son temps) aimant 
comme Arnauld la philosophie en elle-même, dès 
qu'elle n'est pas ea désaccord avec la reUgion, et 

I la vie et les ouvrages de Bordas-Bemoulin, p. i5i. 
' Fort-Royal, t v., p. 352. 



L'KGLECTISMK It 

s'elTorçant, en cartésien janséniste comme lui, « de 
faire concorder le dogme de la présence réelle avec 
l'explication cartésienne da témoignage des sens, ou 
du moins de montrer qu'il n'y avait point opposition ? » 

11 lui aurait sans doute crié casse-cou ! car il est 
encore plus difficile de remonter le courant des idées 
que celui des fleuves. Et pourtant c'est ce que Bordas- 
Demoulin eut le courage de faire en s'attaquant à l'opi- 
nion régnante, je veux dire à l'éclectisme. 

Lécole de Victor Cousin s'était annoncée par une 
campague releaitissante contre le sensualisme et le 
malénalisme du dix-huitième siècle, et par là servait 
indirectement la cause du spiritualisme. Mais au fond 
l'éclectisme menait au panthéisme, malgré les protesta- 
tions indignées de ses plus éloquents disciples, nolam- 
meut de M. Jules Simon, qui^ dans la Revue des Deux- 
Mondes du i" février i843, s'évertuait aie justifier de 
celle accusation. « Le panthéisme, disait-il, consiste à 
identifier Dieu elle monde. » Orpourlui, Jules Simon, 
comme pour Victor Gousin_, Dieu était « un être éter- 
nel, indivisible, parfait, substance séparée du monde, 
cause de toutes les substances particulières^ cause 
intelligente et libre qui connaît ses créatures et les 
gouverne'. C'était donc absurde d'imputer au maître 
et aux disciples de l'éclectisme, non pas un athéisme 
déguisé, mais un athéisme déclaré. 

' H est vrai que d'après Emile Saisset le principe l'ondamculal 
(le l'éclectisme était « la coexistence nécessaire et la consubstan- 
lialitc de Dieu et de l'univers I » 



12 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Bordas-Demoulin se chargea pourtant d'établir que 
la doctrine, avec toutes ses prétentions, « n'était qu'un 
pur scepticisme, se dissimulant sous des formes ma- 
gistrales, et enrichi par son auteur de quelques vues 
panthéistes rapportées d'Allemagne. 

« Un despotisme universel, iri'émédiable, écrivait-il, voilà 
ce qu'enfante l'éclectisme en politique. Il a bonne grâce 
de s'annoncer comme Tathlèle de la liberté contre la 
théocratie', lui qui non seulement coupe comme elle la 
liberté dans sa racine, mais qui forge une oppression mille 
fois plus dégradante et plus odieuse, puisque c'est le joug 
de l'homme qu'il impose à l'homme, tandis que la théo- 
cratie, après l'avoir dépouillé de ses puissances, du moins 
l'honore encore assez pour lui faire descendre un maître 
du ciel. . , Certes, ce système (de M. de Lamennais), éga- 
lement contraire au christianisme et à la philosophie qu'il 
sape dans leur base, est absurde. Mais, avouons-le, il i-espire 
quelque sentiment de la dignité de l'homme. Sil nous 
commande une obéissance absolue au Pape, il élimine 
l'homme en lui, et ne nous y montre que le pontife, qu'un 
être surnaturel, instrument immédiat de Dieu, devant qui 
seul se courbe notre pensée. 

« C'est devant l'homme, au contraire, que M. Cousin 
nous force de la plier, puisque c'est par l'homme qu'il fait 
créer le culte'. Ne dites point que si l'homme crée le culte 
il se fait lui-même sa loi, n'obéit qu'à soi et demeure indé- 
pendant. Car ce n'est pas chaque homme, ce ne sont pas 
les masses, les peuples qui le créent, ce sont les législateurs 
ou les philosophes actifs, c'est-à-dire une demi-douzaine 
d'individus. Ce sont eux aussi qui créent l'État^, qui l'im- 

' Préface de la a^ édition des Fragments philosophiques. 

2 Introduction à VHistoire de la Philosophie, i'" leçon, p. ao. 

» Ibid. 



L'ÉCLECTISME 13 

posent aux masses, comme le culte, attendu que les masses 
n'ont, suivant M. Cousin, d'autre philosophie que la re- 
ligion et le culte'. Ce qui revient à dire qu'elles n'en ont 
point, pai- conséquent qu'elles sont privées des lumières 
nécessaires pour se donner leurs institutions sociales comme 
leurs institutions religieuses, et qu'il leur faut les recevoir 
toutes également des philosophes. Voilà donc l'espèce 
humaine rompant sous la verge de quelques-uns de ses 
membres. Conçoit-on au XIX« siècle, au grand jour de la 
raison et de la liberté, conçoit-on l'audace de ce délirant 
orgueil ? Conçoit-on qu'un homme eût le front de dire 
à des générations qu'enivre l'amour de l'indépendance, au 
nom de l'humanité qui nous est commune : Vous êtes con- 
damnées à ne penser et à ne faire que ce quil plaira au 
premier fourbe qui saura vous tromper ! Mais de quelle 
indignation ces générations ne doivent-elles pas s'enflammer 
si l'on commet à cet homme la direction des hautes études 
de la jeunesse ? Car que pent-il sortir de pareilles idées 
qu'une exécrable hypocrisie ? Nous vivons au sein du chris- 
tianisme : M. Cousin ne saurait y croire, puisque le chris- 
tianisme n'est point de création humaine. D'ailleurs, il 
pose en principe que le contenu de la philosophie et de la re- 
ligion est le même'. Ce qui exclut la partie surnaturelle de 
la religion chrétienne, partie qui constitue proprement le 
christianisme, dans lequel M. Cousin ne doit donc voir 
qu'un vain cérémonial. La religion naturelle, qui com- 
prend l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immor- 
talité de l'âme, les récompenses et les peines futures, 
tombe dans le domaine de la philosophie, ou plutôt est 
son objet même. Mais l'incarnation et les sacrements, 
mais cette puissance d'instruire de la rémission des fautes et 



' Ibid, ae leçon p. 38. 
* Ibi:l, 5' levoii p. ji. 



14 LES DERNIERS J\NSÉNISTES 

te baptiser, déléguée par celui à qui toutpouvoir a été donné 
dans le ciel et sur la terre, toutes ces choses, aussi in- 
compréhensibles qu'inexécutables à l'homme, diffèrent, 
je pense, de la philosophie, et lui échappent à jamais* . 
Que peut donc être le christianisme aux yeux de M. Cou- 
sin, qu'une institution politique du genre des cultes 
païens ? Loin de nous la monstrueuse prétention de 
fouiller dans les consciences. Mais si nous n'avons point le 
droit d'arbitrer la foi d'autrui tant qu'elle se renferme 
dans la vie privée, il nous appartient, comme citoyen, d'en 
demander compte du moment qu'elle franchit cette 
limite, surtout si c'est dans une personne revêtue des plus 
hautes fonctions de l'enseignement public. Or, voulons- 
nous savoir ce que doit être le christianisme pour ce 
professeur de philosophie à la Faculté des Lettres et à 
l'École normale, pour ce conseiller de l'Université ? Mon- 
tesquieu va nous l'apprendre. « On voit, dit-il, un Cicéron, 
« qui, en particulier et parmi ses amis, fait à chaque ins- 
ï tant une confession d'incrédulité, parler en public avec 
a un zèle extraordinaire contre l'impiété de Verres. On 
« voit un Claudius, qui avait insolemment profané les 
« mystères de la bonne Déesse, et dont l'impiété avait été 
« marquée par vingt arrêts du Sénat, faire lui-même à ce 

' C'est ce que l'abbé Maret fit très bien ressortir dans la leçon 
d'ouverture de son cours de théologie dogmatique (i856-ï857) en 
examinant l'ouvrage de M. Jules Simon sur la Religion naturelle. 
« Vous avez montré jusqu'à l'évidence, lui écrivait Arnaud de 
l'Ariége, que ce livre, destiné à prouver la suffisance de la raison 
pour la solution de tous les grands problèmes qui touchent aux 
besoins religieux de l'humanitc, était la preuve la plus éclatante 
de la nécessité d'une révélation, car cet ensemble de vérités ration- 
nelles formant, suivant M. Simon, le domaine de la religion 
naturelle, laisse irrésolues des questions qui tiennent à ce qu'il y 
a de plus essentiel et de plus noble dans la nature et la destinée 
de l'homme.... » (Vie de Mgr Maret, par l'abbé G. Bazin, t. ii, 
p. 8.) 



F.'f.CLECTISMK if, 

« sénat qui l'avait fouJroyé une harangue remplie de zèle 
« contre le mépris des pratiques anciennes et de la reli- 
« gion. On voit un Salluste, le plus corrompu de fous les 
<• citoyens, mettre à la tète de ses ouvrages une préface 
« digne de la gravilé et de l'austérité de Caton. Je n'aurais 
« jamais fini si je voulais épuiser tous les exemples*. » 

Voilàlcsreligionspoliliques.Ellesobligentles gens éclairés, 
les philosophes, à leur prodiguer le respect en présence de 
la multitude, à paraître se fondre de zèle pour les défendre, 
et dans le cabinet, et entre eux, à les poursuivre de leurs 
sarcasmes et de leur mépris. Armées de l'imposture et de 
de l'incrédulité, elles troquent la vérité sur la terre, la 
contraignant de s'exiler des sociétés humaines, où elles 
érigent partout l'empire du mensonge, et qui n'offrent plus 
que l'horrible spectacle de chefs trompant et pressurant, 
de i)euplcs trompés par l'ordre de la Divinité. Car c'est 
toujours de la Divinité que les fondateurs des cultes faux, 
comme ceux des véritables, se disent envoyés. 

a Oui, le jésuitisme est beau à côlé de l'éclectisme. En 
général, les Jésuites croient ce qu'ils enseignent et pratiquent 
eux-mêmes ce qu'ils font pratiquer aux autres. Cependant 
ils sont l'effroi des peuples, et la France n'a point balancé 
de s'exposer aux calamités d'une révolution pour échapper 
à leur régime. Dans quelle tête a-t-il pu tomber qu'après 
avoir si énergiquement secoué le despotisme et la supers- 
tition sincères, elle se soumettrait au despotisme et à la 
superstition hypocrites ; que si elle n'envoyait plus ses 
enfants à Saint-Acheul apprendre que le Pape est le 
maître du monde, et qu'il faut se dévouer à lui corps et 
Ame, elle les enverrait à l'École normale et à la Faculté 
des lettres apprendre à affecter un respect infini pour la 
religion, à (Muprunter le langage des moines du X" siècle 
et à ne parler que de divine Providence, de très sainte et 

' Politique des Romains dans la Religion . 



16 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

très sacrée Trinité, de saintes et sacrées images du culte, et 
singeant, dit-on, celui qui révéla le secret des mouve- 
ments des astres, à lever le chapeau lorsqu'on prononce le 
nom du pape, comme Newton le levait lorsqu'on prononçait 
le nom de Dieu ; et puis, comme Gicéron, à se moquer de 
la religion en particulier et avec ses amis, à s'écrier : « Me 
supposez-vous en délire pour que je croie ces choses : 
Adeone me delirare censés ut ista credam ? » Qu'on nous 
comprenne bien : ce n'est pas l'incrédulité, c'est l'hypo- 
crisie que nous attaquons. La première peut être un 
malheur, un tort ; la seconde est le plus affreux des vices, 
la source de presque tous les autres et de la plupart des 
forfaits dont la tyrannie et le fanatisme ont déshonoré et 
tourmenté notre race. Pervertissant dans son fond la 
nature humaine et même la nature divine qu'elle fait sa 
complice, l'hypocrisie anéantit, autant qu'il est en elle, la 
vérité et la vertu jusque dans leur principe'. » 

Ainsi s'exprimait Bordas-Demoulin à l'égard de l'é- 
clectisme et de son fondateur. Aujourd'hui que la doc- 
trine ne rencontre plus d'adeptes, il est permis de penser 
que notre philosophe exagérait le mal qu'elle pouvait 
produire et qu'il y voyait des choses que Victor Cousin 
n'avait jamais eu l'intention dy mettre. Mais, au milieu 
du règne de Louis-Philippe, le caractère semi-officiel de 
l'éclectisme avait lieu d'inquiéter tous les catholiques 
dontil avait l'air de combattre le principal dogme. Victor 
Cousin aurait donc bien fait de répondre à Bordas- 



' Lettres sur Véclectisme et le doctrinarisme, où Von montre 
la fausseté de ces deux systèmes et l'effet funeste de leur ap- 
plication au gouvernement de la monarchie nouvelle, Paris, 
i834. — Lettre vu. 



LE CHRISTIANISME ET VICTOR COUSIN 17 

Demoulin ce qu'il répondit plus tard à Mi' Maret, sou 
autre antagoniste, au moment de la publication de 
son livre Du Vrai, du Beau et du Bien : « que jamais 
il n'avait nié la divinité du christianisme ; qu'il était 
arrêté par des doutes sur sa constitution historique; 
que la religion et la philosophie ne différant à ses yeux 
que par les formes, il n'était pas encore prêt à s'engager 
sur le pont qui unit la théologie à la philosophie, 
mais que, s'il n'avait pas la foi positive, il ne disait 
pas qu'il n'irait pas un jour plus loin'. » Et en effet, 
l'éclectisme étant moins une philosophie « qu'un effort 
pour philosopher », selon la judicieuse remarque de 
M. F. Huet, Victor Cousin, qui avait déjà désavoué 
Schelling, pouvait très bien, à un moment donné, 
reculer jusque dans le christianisme, ainsi que Royer- 
Gollard le conseillait aux philosophes, sans déranger 
l'économie de son système. 

11 ne répondit pas à la charge à fond de train de 
Bordas, mais il fit mettre l'éloge de Descartes au con- 
cours de l'Académie des sciences morales et politiques 
à l'intention de son adversaire', et peut-être aussi, 
comme le dit M. F. Huet, parce que le cartésianisme 
n'était déjà plus pour lui ce qu'il était en 1829, « au 
nombre des systèmes percés à jour en quelque sorte, 
atteints et convaincus de contenir d'intolérables extra- 



' Vie de Mgr Maret par l'abbé G. Bazin, t. i, pp. !io^ et siiiv. 

' « En mettant le Descartes au concours j'ai pensé à votre ami, 
disait-il à l'abbé Scnac » (La vie et les ouvrages de Bordas- 
Demoulin par F, Huet, p. Ga). 



18 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

vagancesV » N'a-t-ilpas écrit plus tard: « L'éclectisme 
est une des applications les plus importantes et les 
plus utiles de la philosophie que nous professons, 
mais il n'en est pas le principe. Notre vraie doctrine, 
notre vrai drapeau est le spiritualisme, cette philo- 
sophie aussi solide que généreuse, qui commence avec 
Socrate et Platon, que l'Évangile a répandu dans le 
monde, que Descartes a mis sous les formes sévères du 
génie moderne. » 

Quoi qu'il en soit, après avoir fait le procès de 
l'éclectisme, Bordas-Demoulin se retourna contre les 
Doctrinaires qu'il accusa de travailler « ■! détruire le 
principe de la monarchie de Juillet en lui faisant abju- 
rer son origine, pour lui donner une origine étrangère, 
en l'arrachant du sein de la souveraineté nationale 
pour la rejeter dans le sein de la légitimité. » 

« Hélas ! s'écriait-il, l'àme en est serrée de douleur. 
Ministres doctrinaires, qui nous préconisez sans cesse 
la nécessité d'un gouvernement fort et puisant surtout 
sa force dans la considération et le respect, regardez 
autour de vous et frémissez. L'indifférence dans ceux 
qui n'entendent que .de loin rouler le torrent des 
affaires ; la moquerie et le mépris dans ceux qu'il 
entraîne, et souvent la haine, l'implacable haine. Vous 
niez les droits naturels de l'homme, vous les attaquez 
dans la constitution, des sociétés se dressent qui pro- 
clament les droits naturels de l'homme, et qui tra- 

» Manuel de Tennemnnn, par Victor Cousin, (préface). 



LE DOCTRINARISME IJ 

vaillent à les organiser dans une constitution. Vous 
déclarez que ces droits ou la liberté inhérente à notre 
nature sont incompatibles avec la monarchie, et de 
toutes parts s élève un concert de voix demandant la 
République. Tout cela, je le sais, vous le prenez en 
pitié, vous n'y voyez que le reste d'une mauvaise queue 
du régime de gS', qu'il vous est facile d'écraser d'un 
coup de pied. Los derniers ministres delà Restauration, 
au fond, ne parlaient pas autrement. Mais cette guerre 
qui se fortifie par les coups qu'on lui porte, qui grandit 
sons les chaînes, s'est transformée pour eux en un 
géant immense qu'on nomme peuple^ et le trône est 
en poudre et eux sont dans les fers. » 

Ce langage énergique, et qui contrastait quelque peu 
avec celui qu'il tenait en i83i, prouve que Bordas était 
républicain. Cependant il acceptait la monarchie par 
patriotisme, pour cause d'utilité publique, et aussi pour 
éviter, selon le mot de Pascal, le plus grand des maux, 
la guerre civile. 

En matière philosophique il n'était pas très éloigné 
de Yi'nirers qui, comme lui, faisait une guerre achar- 
née à l'écleclisme et qui, dans son numéro du 7 no- 
vembre i8/i3, rendant compte de son grand travail sur 
le Cartésianisme, applaudissait à la vigueur de ses at- 
taques contre le panthéisme que Bordas appelait 
l'erreur (lu siècle. 

Mais en matière religieuse il était aux antipodes de 

' Paroles de M. Guizot à la tribune des députéâ. 



20 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

la feuille ultramontaine ; aussi fut-il combattu par elle 
avec son acharnement ordinaire dès qu'il eut exposé 
ses vues sur la réforme catholique. 

Attaché au principe de la souveraineté du peuple, 
Bordas-Demoulin avait mis son idéal de penseur dans 
une démocratie chrétienne, tandis que l'Univers — 
héritier des doctrines théocratiques de l'Avenir — tra- 
vaillait au rétablissement de la monarchie absolue dans 
l'Église. 

Déjà, après i83o, à l'occasion des funérailles de 
l'abbé Grégoire, il avait essayé de ramener l'attention 
publique sur l'Église constitutionnelle en faisant l'a- 
pologie de l'ancien évêque de Blois. En i848, il reprit 
sa thèse favorite et publia quelques articles sur la 
Ré/orme du gouvernement ecclésiastique et sur les vrais 
rapports de l'Église et de l'État : « Le despotisme,, 
disait-il, règne dans l'Église; les laïques sont immolés 
au clergé, les prêtres aux évêques et les évêques au 
Pape, ce qui les dégrade tous. » 

Quand l'archevêque de Paris lança son fameux man- 
dement dans lequel il niait aux laïques et aux prêtres 
tout droit à l'enseignement et au gouvernement de 
l'Église, Bordas-Demoulin lui répondit dans une lettre 
dont j'extrais ce qui suit : 

« Si le droit de discuter les sujets de religion et de pro- 
noncer sur la foi n'appartenait qu'à l'épiscopat, si l'épisco- 
pat était le seul pouvoir sacerdotal, pourquoi ne dirait-on 
pas l'enseignement de l'épiscopat, au lieu de dire l'ensei- 
gnement de l'Église ? Pourquoi, à son livre célèbre, ap- 



L'ÉGLISE ET L'ÉPISCOPAÏ 21 

prouvé par le Pape, Bossuet aurait-i. donné le titre 
d'Exposition de la doctrine de l'Église catholique, et pourquoi 
non celui d'Exposition de la doctrine de l'Épiscopat? . . . 

« Pour substituer l'épiscopat à l'Église, ou, ce qui revient 
au même, pour réduire tous les pouvoirs de l'Église à 
l'épiscopat, il faut, monsieur l'archevêque, que vous ayez 
des raisons terriblement décisives. Et, qu'alléguez-vous ? 
les paroles de Jésus-Christ : « Allez, instruisez toutes les 
nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du 
Saint-Esprit. » Mais si ces paroles concernaient uniquement 
les évèques, les laïques ni les prêtres n'auraient pas plus le 
pouvoir de baptiser, que vous leur reconnaissez sans doule, 
que le pouvoir d'instruire, que vous leur déniez. Or, puis- 
qu'ils confèrent aux prêtres et aux laïques le pouvoir de 
baptiser, elles leur confèrent aussi le pouvoir d'instruire. 
Il est clair, en elîet, qu'elles regardent l'Église entière, à 
qui Jésus-Christ communique ce double et indivisible 
pouvoir II en est ainsi des paroles qu'il adresse à Pierre : 
« Je te donnerai les clefs du royaume des cieux. » Le don 
du sacerdoce fait aux divers membres de l'Église dans la 
personne, soit de tous les apôtres ensemble, soit de Pierre 
seul, est évident pour celui que n'obsède point une fausse 
théologie. Les Pères le remarquent quand les occasions le 
demandent. Saint Augustin le répète plus de vingt fois. 
Souvent il dit que les Apôtres, que Pierre portaient la per- 
sonne de l'Église : « Ecclesix personam gerebant, gestabant, 
ou gerebat, gestabat. » 

« Ainsi, révoque, le prêtre, le laïque participent au sa- 
cerdoce, quoiqu'en dilTérentes jmesures. L'évèque le pos- 
sède pleinement, le laïque dans la plus petite partie, 
le prêtre dans un degré intermédiaire. Le sacerdoce, 
essentiellemeut un, comprend trois fonctions insépa- 
rables : il enseigne, il gouverne, il célèbre les sacre- 
ments. L'évèque les célèbre tous ; celui de l'ordre 



22 LES DERNIERS JAINSÉNISTES 

passe le pouvoir du prêtre, qui donne les autres, 
même la confirmation exlraordinairement. Si le laïque ne 
peut que baptiser, le baptême est le sacrement fonda- 
mental Les fonctions d'enseigner et de gouverner leur 
sont départis, selon la même proportion que la fondation 
de sacrementer, si j'ose me servir de ce mot. Elles se dé- 
veloppent au plus haut degré dans l'évèque, à un degré 
moindre dans le prêtre, et au plus bas dans le laïque. 
Mais toute minime que soit sa part, il en a une'. » 

Parlant de ce principe il établit, dans les Essais et 
dans les Pouvoirs constitutifs de l'Église, la parfaite 
orthodoxie de la Constitution civile où l'élément laïque 
joua le rôle que l'on sait. « L'ànie du gouvernement 
ecclésiastique, disait M. F. Huet, ce sont les élections 
par le concours du clergé et du peuple. Elles rap- 
prochent les différents ordres de l'Église, elles y en- 
tretiennent l'unité et la fraternité^. » Peut-cire au 
moyen âge, alors qu'il y avait unité de croyance et que 
le libre examen n'avait pas encore fait entrer le doute 
elle scepticisme dans les âmes, mais aujourd hui, à 
la fin de ce siècle qui a été en proie à tant d'agitations 
politiques et religieuses, je ne crois pas que l'élément 
laïque, s'il était admis à gouverner l'Église, eût assez 
de force et d'autorité pour « l'enjpêcher de se pervertir 
et de tomber dans l'abandon». Nous avons malheu- 
reusement pour nous éclairer à cet égard la triste 
expérience de l'Église constitutionnelle. Certes , les 

* Essais sur la Réforme catholique par Bordas-Demoulin et 
F. Huet, pp. 67 et suivantes. 
» Id., p. 287. 



LES DROITS DES LAÏQUES 23 

croyances religieuses étaient, il y a cent ans, aussi vives 
qu'aujourd'hui. Ce lut pourtant la prédominance du 
laïcisme dans les élections et le gouvernement inté- 
rieur de l'Église constitutionnelle qui y introduisit 
la politique et finalement le désordre. Plus récemment 
encore, la même cliose est arrivée dans l'Église catho- 
lique-chrétienne de Genève où l'élément laïque était 
représenté par un certain nombre de libre-penseurs 
et d'indifTérents. Je ne vois guère que les cantons de la 
Suisse allemande, la Prusse rhénane et la Bavière où 
le vieux-catholicisme n'ait pas souffert de l'immixtion 
du laïcisme. Il est vrai que dans ces pays de race ger- 
manique le point de départ de la Réforme fut plutôt 
dans la théologie que dans la politique. 

Au moment où Bordas-Demoulin défendait les droits 
des laïques contre le mandement de M^"" Sibour, un 
savant chanoine allemand, professeur de théologie, 
Hirscher. publiait sur VÉtat actuel de l'Église une 
brochure qui fut mise à 1 indîx et n'eu lit que plus de 
tapage : « Les circonstances sont graves et le présent 
rempli d'orages, disait-il. Seul, l'esprit de Dieu en 
connaît les besoins. Qu'il daigne éclairer les servi- 
teurs de l'Évangile, afin que, purs de préjugés héré- 
ditaires, ils comprennent sans erreurs ses décrets et 
ses ordres. L'agitation puissante qui soulève le flot 
populaire n'est pas un accès fiévreux, un paroxysme 
qui passe. C'est le signal d'un développement nou- 
veau dans la vie des peuples, d'une conquête qu'ils 
sauront défendre et conserver. Il faut que le christia- 
nisme s'en rende compte et s'en arrange. Vouloir re- 



24 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

tourner au moyen âge, c'est se bercer d'un rêve et 
courir à la mort. » 

Lorsque fut proclamé le dogme de l'Immaculée Con- 
ception, Hirscher qui s'était rétracté garda le silence, 
mais il ne manqua pas de théologiens allemands qui 
protestèrent à sa place. Pour eux comme pour tous 
ceux qui n'étaient pas frappés d'aveuglement, ce 
dogme, imposé à la catholicité en dehors de toutes les 
règles canoniques, était le prologue de l'infaillibilité 
personnelle et séparée du pape. Bordas-Demoulin, au 
contraire, fut à peu près le seul théologien catholique 
français à élever la voix contre l'immaculisme ou 
mieux contre ce qu'il appelait la « Mariolàtrie » . 

Je dis à peu près, car je ne saurais oublier sans in- 
justice les abbés Laborde* et Guettée dont la protes- 

' L'abbé Laborde (Jean-Joseph), né à Lectoure en i8o4, était 
un vieux prêtre universellement respecté. A l'annonce de ce qui 
se passait à Rome, il partit pour cette ville, s'imaginant dans sa 
naïveté que la voix de la vérité serait entendue par les princes 
de l'Église, alors même qu'elle n'aurait pour organe qu'un prêtre 
de campagne. Il ne put arriver jusqu'à Pie IX et fut l'objet de 
toutes sortes de persécutions de la part de la police pontificale. 
Traqué comme un malfaiteur, embarqué de force, il revint 
mourir en France sur un grabat d'hôpital. Ses principaux ou- 
vrages sont : 

1° De la Croyance à Vlmmaculée Conception en réponse à 
divers écrits parus de nos jours — (Mémoire adressé au Concile 
provincial d'Auch. — In-ia i85i. Toulouse-Privat) ; 

a' Discussion de l'origine des progrès et des fondements de 
la croyance à Vlmmaculée Conception — (Réponse à M»"" Parisis 
évèque de Langres. — In-ia, 185o. Guyot frères) ; 

3' Entretien sur la Salette — In-12, i855. Dentu. 

4" Lettre à Notre Saint Père le Pape Pie IX sur C Impos- 
sibilité d'un nouveau dogme defoi relativement à laconception 
de la Sainte Vierge. TJna fides — In-ia, i854. Dentu. 



L'IMMACULÉE CONCEPTION 25 

tation s'unit daïis la circousiance à la sienne. 

De tout temps les Jansénistes eurent la réputation 
plus ou moins justifiée d'en vouloir au culte des saints 
et surtout au culte de la sainte Vierge. Un des docteurs 
du parti, M. Baillet', que l'abbé Le Gendre nous repré- 
sente comme un « homme d'une lecture immense,, plus 
compilateur qu'écrivain, écrivain peu poli, critique 
plus prévenu qu'exact, » soutenait, au dix-septième 
siècle, dans son livre de la Dévotion à la sainte Vierge, 
que ce culte est inutile à la Vierge et à la plupart des 
hommes : à elle, parce qu'elle n'en retire point de 
gloire, à la plupart des hommes, parce qu'elle ne prie 
que pour les élus. Et durant que M. de Noailles était 
archevêque de Paris, les Jansénistes firent condamner 
par la Faculté une Vie de la sainte Vierge, nouvelle- 
ment mise en fran(;ais par un récollet de Marseille, le 
P. Thomas Crozet, et que la sœur Marie Coronel, plus 
connue sous le nom de Marie-Jésus d'Agreda, avait 
composée en espagnol, il y avait plus de quarante ans. 
Le livre et l'auteur, dit l'abbé Le Gendre', étaient très 
estimés en Espagne et en Portugal. « Marie d'Agreda 
y était regardée comme une autre sainte Thérèse, si 
même elle ne la surpassait, tant elle avait d'esprit, 
de talent et de piété. » Quant à son livre, on pourra 
s'en faire une idée quand on saura qu'elle y raconte 
distinctement tout ce que la sainte Vierge a pensé, dit 

I Adrien Baillet, né eu lO/ig.morten 1706, auteur des Jugements 
des savants, auquel Ménage riposta dans VAnti-Baillet. 
> Mémoires, pp. aa5-2a6. 

J.4NSÉN1STES, T. lU. 3 



■2fi LES DERNIERS JANSÉNISTES 

et fait^ depuis le commencement de sa conception 
jusqu'à sa mort. 

Dès lors, rien de surprenant que les derniers adeptes 
du parti aient combattu le dogme de Tlmmaculée 
Conception. Ils avaienl commencé à l'attaquer dans un 
recueil périodique public sous la monarchie de juillet 
et intitulé : la Revue ecclésiastique^ Ils continuèrent, 
en i856, dans l'Observateur catholique"^ à la tête duquel 
ils avaient mis l'abbé Wladimir Guettée, docteur en 
théologie, auteur d'une Histoire de l'Église de France 
assez mal digérée, mais remplie de documents origi- 
naux et inédits tirés de la Bibliothèque janséniste de 
Paris. Un moment il avait été question de faire entrer 
Bordas-Demoulin dans le comité de direction de cet 
organe, mais l'abbé Guettée qui était en train de se con- 
vertir à l'Église grecque s'aperçut bien vite qu'il y avait 
entre le philosophe et lui des divergences sérieuses. La 
Revue ecclésiastique avait reproché à Bordas de s'être 
montré injuste envers Pascal et Port-Royal parce qu'il 
ne partageait pas leurs idées sur la grâce. Quand pa- 
rurent les Essais sur la Ré/orme catholique, l'Observa- 
teur, par la plumedeM.Eug. Sécrétant, l'accusa presque 
d'hérésie parce qu'il avait dit que les laïques parti- 
cipent au sacerdoce. Dans les deux cas, c'était Bordas- 



' La Revue eocléaiastijui était imprimée ctiez Lebègue, rue 
des Noyers 8, et dirigée par M, R***, Elle disparut en i8i8. 

' VObsercateur calholiqus avait iiour jjrincipaux rédacteurs : 
Parent du Cliatelet, Eug. Sécrétant, Virey, Ed de Bucy, docteur 
Audry, Poulain, etc. 



L'ÉCOLE DLS HAUTES ÉTUDES 27 

Demoulin qui avait raison. Il aurait été d'ailleurs bien 
difficile de lui en remontrer en matière de théologie, 
car il connaissait les Pères de l'Église sur le bout du 
doigt, et avant de prendre position sur le terrain delà 
grâce, il se flattait d'avoir lu tout Jansénius. C'est 
même parce qu'il mettait la théologie au premier rang 
des connaissances humaines, qu'il avait applaudi au 
projet de M8' Alîre touchant la création d'une Ecole des 
hautes études\ 



« Lo projet con(;u pur M»'' AlTie se trouve très bien résume dans 
une lettre particulière de M. Ambroise Rendu dont nous nous 
sommes occupé au tome II de cet ouvrage : 

« Je pense souvent, constamment, écrivait-il, à la jeunesse qui 
nous entoure, et surtout à cellequi se rassemble à Paris. C'est là 
certainement qu'il y a le plus à faiie. On parle de reconstituer 
la Faculté de théologie. Les Facultés de théologie, telles qu'elles 
sont organisées, sont dans une fausse position qui les tue. Elles 
n'ont point d'objet, n'étant ni pour le clergé, ni pour le monde. 
Elles sont inutiles au clergé tel qu'il est, parce qu'il a dans ses 
séminaires les cours qu'il croit nécessaires, et ceux de la Faculté 
deviennent des doublures. — 11 est impossible de rétablir l'an- 
cienne Sorbonne avec la Faculté de Paris. 11 y aura moyen de le 
faire avec une Maison de hautes études ecclésiastiques, qui 
sera pour le clergé français, et exclusi\ement j^our le clergé. Que 
faire donc de la Faculté ? La Catéchèse do l'Université, comme 
fut jadis l'école d'Alexandrie. Pour préparer ou ramener la jeu- 
nesse savante à l'Évangile, elle doit devenir un grand enseigne- 
ment de la Philosophie du christianisme. Lo cours de Dogme 
doit devenir une métaphysique chrétienne. Le cours de Morale 
doit exposer la morale de l'Évangile en face des morales hu- 
maines. Le cours d'Histoire ecclésiastique doit exposer l'histoire 
du monde d'après le plan de la Providence, à la manière de 
Bossuet ; le cours de Droit canon, l'admirable législation de 
l'Église en face de toutes les législations humaines : ce serait le 
véritable cours de législation comparée, et ainsi des autres cours. 
La Faculté de théologie deviendrait une Université à elle toute 



28 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Quoi qu'il en soit, il est regrettable que la rédaction 
de l'Observateur catholique ne se soit pas entendue 
avec Bordas-Demoulin, car cette revue était tout in- 
diquée pour lui servir de tribune, et personne ne 
pouvait jeter plus d'éclat sur les derniers travaux du 
parti agonisant ! . . . J'ai dit agonisant, je ne dis pas 
éteint, car rien ne meurt complètement ici-bas : tout se 
transforme et prend une autre vie ; et l'on aurait bien 
étonné Bordas-Demoulin si on lui avait assuré que 
douze ans après sa mort — lui qui disait : « Laissons 
mourir, mourons nous-mêmes et tout reprendra sa 
place !» — le dogme de l'infaillibilité ferait sortir du 
sein de l'Église romaine une église catholique-chré- 
tienne, qui s'appellerait du nom qu'il lui avait donné 
d'avance et qui appliquerait pour ainsi dire son pro- 
seule, et lu théologie, mère des sciences, parce que la parole de 
Dieu en est la source, reprendrait son rang au milieu des [doc- 
trines et des institutions humaines. 

« Supposez maintenant, monsieur, que de tels cours ainsi 
conçus soient faits par des hommes dont la parole soit puissante 
et que la jeunesse aime à entendre ; et voyez quelle prodigieuse 
influence ! 

« Mais le succès n'est possible qu'à ce prix : il faut mettre dans 
les chaires des hommes qui attirent la jeunesse savante, qui soient 
sortis de ses rangs, qui la connaissent et qu'elle connaisse Ce ne 
sont point des théologiens érudils comme Saint-Sulpice les donne, 
qu'il faut. Ce sont des chrétiens éloquents ; je proposerai l'abbé 
de Bonnechose, l'abbé Cœur, l'abbé Gerbet, Lacordaire, s'il le 
pouvait, etc., etc. Ms' Affre entrera-t-il dans ces vues? Je viens 
de les lui exposer, et nous attendons. Veuillez lui montrer la 
grandeur de cette œuvre. Ce devrait être les conférences de 
Notre Dame en permanence, et par six voix au lieu d'une ! » 

Ce projet fut malheurcusemeul abandonne (Jean Wallon : 
Jésus et les Jésuites, p. 271). 



RÉFORMES DE BORDASDEMOULIN 29 

gramme à la lettre. Ce programme quel était-il? Le 
voici, tel qu'on peut l'extraire de l'ensemble de ses 
œuvres. Il voulait : 

— La célébration de la liturgie en langue vulgaire 
« afin que le peuple, en priant Dieu, comprenne ce qu'il 
dit'. » 

— L'abolition de la « grossière idolâtrie des Sacrés- 
Cœurs, » et des pratiques analogues'. 

— Les bénédictions et les expositions du saint 
sacrement supprimées, comme inclinant « à substituer 
les respects extérieurs envers l'Eucharistie aux dispo- 
sitions qu'elle exige pour la recevoir. . . à réduire la 
réalité aux signes, et à les adorer comme étant la 
réalité\ » 

— Les abus « extravagants » des indulgences 
actuelles, remplacés par une sobre et prudente relaxa- 
tion des peines satisfactoires, « que les confesseurs 
accorderont aux pénitents qui la demanderont et qui 
en paraîtront dignes*. » 

— La « proscription de tout honoraire et toute 
rétribution pour prières ou bénédictions, et parti- 
culièrement pour la célébration de la messe : la piété 
éclairée des fidèles suppléant, d'une manière plus digne 
etplus religieuse, aux besoins indispensables du culte'.» 



• Œuvres posthumes : Clergé concordataire. 
^ Mélanges, p. 3()G ; Essais, p. iiô, 

' Essais, pp. ao8, aïo. 

* Les Pouvoirs consécutifs, p. 45. 
5 Essais, p. ."?.■?'(. 



30 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

— La destruction des autels privilégiés, « dont 
l'unique privilège est l'ignorance ou la fourberie de 
ceux qui les érigent et la stupide crédulité de ceux qui 
les fréquentent' . » 

— La décence -ramenée dans les temples par la fer- 
meture des boutiques de médailles, de scapulaires, de 
récits de miracles, d'Agnus Dei, qu'on ne doit tolérer 
ni au dedans ni à l'extérieur des églises ; par l'expul- 
sion (( des vendeuses et allumeuses de cierges, agents 
misérables de la superstition ; par la simplicité des 
ornements ; parle soin déplacer, autant que possible, 
les hommes d'un côté et les femmes de ^autre^ » 

— L'élection des papes, des évêques, des curés, res- 
tituée au peuple chrétien^ ; 

— L'institution canonique des évêques donnée 
comme autrefois « par le concile provincial ayante sa 
tête le métropolitain ou le plus ancien des sulTragants' ; 

— Le droit d'accorder les dispenses nécessaires 
rendu aux évêques' ; 

— La complète abolition du pouvoir temporel des 
papes" ; 

— L'évêque et le curé administrant le diocèse et la 
paroisse en une forme analogue' ; 

* Essais, p 129. 

2 Id , pp. 129 et 33/1. 

' Les Pouvoirs constitutifs ; Essais, passim. 

* Essais, p. 335. 

5 Œuvres posthumes : Clergé concordataire. 

6 Les Pouvoirs constitutifs, pp. 556-5.^7 ; Œuvres posthumes : 
De la Papauté. 

"> Idem, p. 557. 



KftFOHMKS l)K BUHDAS-DKMOUI.IN 31 

— Enliii les trois ordres de l'Église participant dans 
une sainte nnilé à l'exercice de tous les pouvoirs, au 
sacerdoce intérieur et exiérieur', et en particulier con- 
courant ensemble, quoique par des délibérations sépa- 
rées, à former les synodes et les conciles, même œcu- 
méniques. 

Que l'on rapproche ce programme des thèses posées 
au synode de Bonn"', en septembre 1874, parle docteur 
Dœllinger et agréées par la presque totalité des Églises 
anli-ultramontaines, on verra, comme je le dis plus 
haut, que le vieux-catholicisme s'est fait en quelque 
sorte l'exécuteur testamentaire delà pensée de Bordas- 
Demoulin. Ne disait-il pas un jour : « Le premier 
évêque chrétien que les laïques et les prêtres éclairés 
obliendront sera le commencement de la régénération 
de l'Église et le premier pas qu'elle fera dans son 
existence définitive^ » 

Mais si la réforme à laquelle Bordas-Demoulin tra- 
vailla toute sa vie ne trouva son application qu'en 
Suisse et en Allemagne, il ne faudrait pas en conclure 
que l'Église de France ait manqué d'ouvriers. Ce ne 
sont pas les hommes qui lui firent défaut : ce sont les 
circonstances qui lui furent contraires. 

L'abbé Pcreyve écrivait à M. Ch. P. en i854 : 

(( Quelle œuvre que la nôtre ! Je le dis sans 

orgueil, mais au contraire avec confusion et humble- 

• Essais, p. iltij. 

' Voir à VAp2jendice. 

' Les Pouvoirs constitutifs. 



3î LES DERNIERS JANSÉNISTES 

ment, nous sommes un petit nombre, cKoisi parmi 
tous, qui avons reçu du Seigneur un secret divin. Plus 
je vois d'âmes nouvelles, d'hommes et de choses, plus 
je me convaincs que ces grandes idées du progrès 
politique et social par l'Évangile sont rares et accor- 
dées rarement. 

« Dans ce temps-là, cher ami, nous serons des 
hommes : ce sera peut-être un devoir absolu de parler, 
parce qu'il y aura du danger à le faire, et que les 
paroles seront alors des actes. Ce sera plus vm devoir 
pour nous que pour les autres, parce que nous avons 
reçu de Dieu deux trésors bien rarement réunis dans le 
même cœur : l'amour de Jésus-Christ et l'amour de la 
liberté. . . Je crois plus que jamais que quand ce ter- 
rible jour des dernières explications sera venu^ dans 
cette suprême audience du procès soutenu par 
les fils de la terre contre les fils de Dieu, si une 
voix peut empêcher le divorce absolu et la ruine, 
ce sera une voix libre, en même temps qu'une 
voix chrétienne, une voix qui, au milieu de la 
confusion extrême des choses, sans crainte des 
hommes, quels qu'ils soient, saura créer la justice et 
la vérité, qui sera pleine d'amour même pour les mé- 
chants, même pour les égarés, qui ne prononcera pas 
l'anathème, mais le pardon, qui appellera la Hberté et 
le progrès social au nom de Jésus-Christ, et par 
Jésus-Christ, malgré les menaces des amis du passé et 
les menaces des révolutionnaires impies.... Quel 
cœur alors il faudra montrer ! Quel grand cœur ! 



INF F.ETTRF DF I/ABBl^ PEREYVF 33 

Comme il faudra compter pour rien les sacrifices, les 
mépris, les désertions, les condamnations des uns, les 
défiances des autres, peut-être les souffrances, peut- 
être la mort, et la mort de la main même de ceux que 
nous aurons voulu servir, de la main de nos amis .... 
Les temps venus, ne trouvera-t-on pas un ami de 
l'avenir dans tout le clergé de France' ? » 

Cet ami de l'avenir, cette voix libre, ce grand cœur, 
parut en i864 dans la chaire de Notre-Dame, et nous 
allons voir comment il en descendit. 



« Lettre ms. 



CHAPITRE IV 



Du Congrès de Malines au Concile. — Le P. Hyacinthe, son 
berceau, sa famille. — Il est élevé dans la maison de son 
père, — Charles Loyson, son oncle. — Premiers vers et 
premières amours. — Le séminaire de Saint- Sulpice. — 
Le P. Hyacinthe et M. Renan. — L'abbé Le Hir et Tabbé 
Baudry. — Le Psaume de saint Méthode — Sermon de 
l'abbé Loyson pour la profession religieuse de sa sœur. 

— Le noviciat de Flavigny. — Comment l'abbé Loyson 
quitta les Dominicains pour entrer chez les Carmes. — 
Ses premières prédications. — M^"" Darboy le charge de 
prêcher l'A vent à Notre-Dame. — Une lettre inédite de 
Montalembert. — Plan des conférences du P. Hyacinthe. 

— Opinion du prince de Broglie et de M. Henri Brisson 
sur lui. — Portrait du prédicateur. — 11 ressuscite la lan- 
gue lamarlinienne. — Ses rapports avec l'auteur de 
Jocelyn. — L'homme de la Bible. — Le transformisme et 
la théologie. — Un panégyrique en plein air. — Démêlés 
du P. Hyacinthe avec les ultramon tains. — Ses voyages 
à Rome. — H convertit deux dames américaines et 
madame Arnoult-Plessy. — La crise religieuse de sa vie. 

— L'abbé Lequeux et son Manuel du droit canonique. — 
Les dernières conférences du P. Hyacinthe. — Sa lettre à 
la Rivista universale. — Il est dénoncé à Rome. — Son 
dernier entretien avec Pie IX . — Son discours au Congrès 



CHARLES LOYSON 35 

de la Paix. — Le général des Garnies lui impose le silence. 
— Son manifeste du 30 septembre. — Madame la mar- 
quise de Forbin d'Oppède. — Ses ouvrages d'histoire. — 
Son opinion sur l'Empire et le pouvoir temporel. — 
Ses relations avec Montalembert et Me"" Dupanloup, — 
Sa correspondance avec le P. Hyacinthe. — Elle lui 
conseille de se faire séculariser. — Émotion des catho- 
liques-libéraux après sa sortie du couvent. — Il renoue 
la chaîne de l'Appel. — Son secret penchant vers le 
Jansénisme. - Sa conduite approuvée par MM. Bonjean, 
Saint-René Taillandier et le docteur Pusey. — Ms"- Darboy 
et le bûcher de Savonarole. 



I 



Charles Loyson, — en religion le P. Hyacinthe, — est 
né à Orléans, le 10 mars 1827, de souche plébéienne et 
rustique. « J'eus pour aïeul un laboureur y), disait-il 
un jour avec fierté. Julien Loyson, son arrière-grand- 
père, était en effet cultivateur à Duneau, commune de 
la Sarihe. Son grand-père, Julien-François Loyson, 
avait épousé une Bretonne: Ïhéodosc-Sainte-Donatienne 
Le Suc. fille d'un capitaine des gabelles, et s'était établi 
comme bourrelier à Chàteau-Gontier. C'est dans cette 
petite ville de la Mayenne que naquirent son père' et 
son oncle, Charles Loyson, qui devait, le premier, jeter 
quelque lustre sur la famille. 

* Sa mère appartenait à une ancienne famille de la bourgeoisie 
de Savoie et était nièce de l'abbé Burnier-Fontanel, qui, sous la 
Restauration, fut doyen de la Faculté do tiicologie de Paris. 



36 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Quand notre futur carme vint au monde, son père 
était inspecteur de l'Académie d'Orléans. Il fut nommé, 
quelques années après, recteur de l'Académie de Pau. 
C'était un homme de l'ancienne foi et de l'ancienne 
piété catholiques. On disait de lui : « Ce n'est pas un 
recteur, c'est un évêque. » Aussi donna-t-il à ses 
enfants une éducation profondément chrétienne. Cette 
éducation fut domestique, presque solitaire. Jamais le 
P. Hyacinthe ne mit le pied dans un établissement d'ins- 
truction publique. Il fut élevé dans la maison pater- 
nelle, sous les yeux de son père, avec ce frère unique 
qu'il suivit plus tard chez les Dominicains, et qui, lors 
de sa rupture avec l'Église, versa dans son calice « la 
goutte amère qui le fit déborder ». 

Un mélange étrange et doux de l'esprit de famille et 
de l'esprit du cloître présida à son enfance et à sa 
première jeunesse. Mais le vent du dehors arrivait 
quand même jusqu'à lui. C'étqit l'heure des belles dis- 
putes littéraires et théologiques. Le romantisme qui 
était dans tout son éclat avait renouvelé l'esthétique de 
l'art et l'apologétique chrétienne. L'âme du P. Hyacinthe 
s'ouvrit à la poésie, comme une fleur sous la rosée du 
matin, à la lecture des Méditations et des Orientales. Il 
n'avait pas seize ans qu'il s'exprimait en vers'. C'était 
un don qu'il avait hérité de son oncle paternel, poète 
charmant à qui Sainte-Beuve a consacré un de ses 
Lundis, et qui, sentant venir sa fin prématurée, rêvait 

' On trouvera sa première poésie à l'Appendice de ce volume. 



SAINT-SULPICE 37 

de changer son jardin en une sorte de Campo Santo où 
lous les poètes morls jeunes auraient eu leur mausolée. 
Charles Loyson fut avec Millevoye un des précurseurs 
de Lamartine'. Si son bagage poétique n'est pas plus 
considérable, la faute en est au P. Hyacinthe qui, pour 
se conformer à ses dernières volontés, jeta plus tard au 
feu sa traduction en vers de Tibulle, une des plus belles 
qui aient été faites du poète lalin, au dire des critiques 
autorisés à qui Charles Loyson l'avait lue. Victor Hugo, 
qu'il avait battu dans un concours académique, lui a 
donné l'immortalité par ce vers satirique resté célèbre : 

Même quand Loyson vole, on sent qu'il a des pattes. 

H était, en elfet^ plus élégiaque que lyrique. Mais ce 
n'était pas seulement un poète de talent, c'était aussi 
un critique de valeur. Quand parurent les Méditations, 
il fut le premier à saluer dans Lamartine le rénovateur 
de la poésie française. Après avoir terminé ses études 
à l'École normale, il y avait été nommé maître de confé- 
rences et y avait conquis l'amitié de tous ses condis- 
ciples. (( Parmi ceux que des conformités de goût, 
de caractère et de talent lui avaient le plus vivement 
attachés», figuraient MM. Patin, Ch. Gaillard, Viguier, 
Pouillet, et Victor Cousin qui lui dédia la traduction 
d'un des Dialogues de Platon et prononça quelques 

' Les Œuvres choisies de Charles Loyson, publiées en i voL 
iu-80, jjar Emile Griniaud, avec une lettre du II. P. Hyacintlie, 
des notices biographique et littéraire par MM. Patin et Sainte- 
Beuve, et un beau portrait gravé à l'eau-forte par Flameng, ont 
l)aru, en 1869, clicz Joscpli Albanel, libraire, i5, rue de Touruon. 



38 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

paroles d'adieu sur sa tombe. 11 mourut le 27 juin 1820, 
à l'âge de 29 ans. 

Les premiers vers du P. Hyacinthe se ressentent 
visiblement de l'influence de Lamartine. Il subit, à 
dix-huit ans, celle de Lacordaire, durant une de ces 
crises d'amour comme en ont traversé à cet âge la 
plupart des âmes d'élite. Il était alors d'une piété exces- 
sive, et pour chasser de son cœur la chaste image qui 
le remplissait jour et nuit, il le répandait au pied des 
autels. Un moment même il voulut entrer chez les 
Dominicains. Mais il fut retenu par les sages conseils 
de son père, et au lieu de s'enfermer dans un cloître, 
il alla frapper à la porte du séminaire de Saint Sulpice. 

Ce qu'était alors cette illustre maison, M. Uenan nous 
l'a dit en termes émus dans ses Souvenirs d'enfance et 
de jeunesse : « A part les murs et les meubles, tout 
est ancien à Saint-Sulpice ; on s'y croit complètement 
au XVII* siècle Le temps et les communes défaites 
ont effacé bien des différences. Saint- Sulpice cumule 
aujourd'hui les choses autrefois les plus dissemblables. 
Si l'on veut voir ce qui, de nos jours^ rappelle le mieux 
Port-Royal, l'ancienne Sorbonne, et, en général, les ins- 
titutions du vieux clergé de France, c'est là qu'il faut 
aller . . Tout dans ces vieux prêtres était honnête, sensé, 
empreint d'un profond sentiment de droiture profes- 
sionnelle. Ils observaient leurs règles, défendaient leurs 
dogmes comme un bon militaire défend le poste qui 
lui est confié. Les questions supérieures leur échap- 
paient. Le goût de l'ordre et le dévouement au devoir 



1,'ABBÉ BAUDUV yt 

étaient le piiucipc de toute leur vie. . . Pas un moment 
ces maîtres excellents ne songeaient que, parmi leurs 
élèves, dût se trouver un écrivain ou un orateur'. » 

Cela ne les a pas empêchés de former l'écrivain et 
l'orateur qui, dans la seconde moitié de ce siècle, ont 
remué le plus profondément le monde philosophique 
et religieux. 

Justement le P. Hyacinthe entrait à Saint-Sulpice au 
moment où M. Renan en sortait. Il y trouva les mêmes 
directeurs, les mêmes méthodes, la même discipline. 
Seulement, comme il n'avait ni la même nature, ni le 
même esprit que M. Renan, il suivit une direction 
dilTérente. Esprit positif et scientifique, philologue 
d'instinct^ M. Renan, à la fin de ses études, s'était atta- 
ché à l'abbé Le Hir, prêtre breton très versé dans 
l'exégèse et la théologie allemandes, et qui n'avait pas 
« de supérieur en grammaire hébraïque». C'est lui qui 
(( fixa sa vie » en lui donnant la clef de l'hébreu. 

Mystique et rêveur, au contraire, le P. Hyacinthe eut 
pour maître véritable un homme de génie et de sainteté 
tout ensemble, M. l'abbé Baudry.du diocèse de Nantes, 
ancien professeur de philosophie au séminaire de cette 
ville, qui, après avoir enseigné la théologie à Saint- 
Sulpice, fut nommé et mourut évêque de Périgueux. 

La philosophie de l'abbé Baudry était celle de Platon, 
corrigée et complétée par saint Augustin. Elle aboutis- 
sait à Descartes, Malebranche et Leibnitz. Sa théologie 

' Souvenirs d'enfance et de jeunesse, pp. 219, aCo et aG8. 



40 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

s'inspirait des Pères de l'Église, beaucoup plus (jue des 
scolastiques du moyen âge. Elle offrait un admirable 
mélange de la métaphysique et de la mystique chré- 
tiennes et s'appuyait sur une connaissance approfondie 
de l'Écriture sainte. Il avait coutume de dire que c'est 
dans les Pères des trois premiers siècles que nous 
devons chercher la \raie théologie. Aussi prédisait-il 
au P. Hyacinthe, en 1857, que l'Église allait traverser 
l'une de ses plus grandes épreuves doctrinales, et ne 
se faisait-il aucune illusion sur les conséquences de 
la fausse voie suivie par la cour de Rome. 

Devenu prêtre à son tour, le P. Hyacinthe s'attacha, 
derrière l'abbé Baudry, à la Compagnie de Saint-Sulpice 
et fut successivement professeur de philosophie à Avi- 
gnon et professeur de dogme à Nantes. L'éducation du 
clergé, à laquelle cette Compagnie se consacre exclu- 
sivement, lui paraissait l'œuvre la plus importante de 
l'Église catholique. La vie de retraite, d'étude et de 
piété que l'on mène dans les séminaires avait pour 
lui un grand attrait ; mais il ne put se faire au moule 
étroit dans lequel la plupart des Sulpiciens actuels 
renferment la piété et la science du lévite. Ce besoin 
d'une vie plus mystique l'entraînait vers le cloître. Il 
vivait déjà plutôt dans l'idée que dans la réalité, et 
son idéal était dans la chasteté virginale, « dans ces 
noces de l'Esprit où le Verbe fait chair est l'Époux 
de toutes les âmes pures* ». Pendant qu'il se préparait 

' Psaume chanté dans le banquet des dix Vierges, \ vol. 
u-8% p. 1. 



LE PSAUME DE SAINT MÉTHODE 41 

à la réception des saints ordres, il avait traduit du grec 
le Psaume chanté dans le banquet des dix Vierges, 
œuvre de saint Méthode, évêque et martyr du III* siècle, 
et cet (( admirable écho de fa foi et de la piété des 
anciens âges » n'avait pas peu contribué à former son 
idéal mystique : 

Pour toi je me conserve chaste, et la lampe luisante à la 
main, ô mon Époux, je m'élance vers toi ! 

Vierges, du haut du ciel uu cri s'est fait entendre, il 
réveille les morts ; il vous ordonne d'aller en troupe au- 
devant de l'Epoux, avec vos robes blanches et vos lampes, 
du côte de l'Orient. Réveillez-vous, que le Roi ne vous pré- 
vienne pas : il va franchir les portes ! 

Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à 
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi ! 

J'ai fui la félicité des mortels, félicité pleine de deuil, 
l'amour et les délices de la terre ; c'est entre tes bras, c'est 
dans ton sein, source de la vie, que je brûle de me réfugier, 
pour y contempler ta beauté, toujours, ô mon Bien-Aimé ! 

Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à 
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi ! 

Pour toi, ô Roi, j'ai dédaigné l'alliance des mortels, leur 
couche et leurs palais dorés, et je suis accourue dans mes 
vêtements sans tache, pour arriver à temps, moi aussi, et 
pour entrer avec toi dans la chambre nuptiale. 

Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à 
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi ! 

Echappée aux ruses sans nombre du dragon séducteur, 
sauvée de la flamme dévorante et de la fureur des bête» 

JANSÉNISTES, T. UI. 4 



42 LES DEUNIEKS JANSÉNISTES 

féroces qui s'acharnent à notx'e peiie, je t'attends, je t'ap- 
pelle : viens à moi du ciel, ô mon Bien-Aimé ! 

Pour toi, je me conserve chaste, et la lampe luisante à 
la main, ô mon Époux, je m'élance vers toi ! 

Christ, c'est toi qui es l'aulcur de la vie : salut, ô Lumière 
qui ne connais point de soir I Reçois nos acclamations ; le 
chœur des Vierges t'adresse ses chants. Fleur toute parfaite, 
Charité, Joie, Prudence, Sagesse, ô Verbe ! 

11 aurait voulu faire des religieuses laïques, c'est-à- 
dire restant dans le monde, comme cette Amélie de 
Vilrolles qui répondait à ceux qui lui demandaient ce 
qu'elle voulait êlre : « Religieuse dans la maison de 
mon père' ! » Et c'est sous le charme de ce cantique 
qu'il disait à sa sœur, le jour de sa profession religieuse 
dans la congrégation de l'Assomption' : 

Peut-être, si vous eussiez vécu dans le monde, m'auriez- 
vous demandé quelque jour de bénir un autre amour. Eh 
bien ! quelle qu'eût été ma joie, elle fût restée bien loin 
de celle que je ressens en ce moment dans l'intime de mon 
âme. Eh! quelle joie comparable à la joie de voir ma sœur 
devenir l'épouse de mon Dieu ! Ce sentiment est aussi celui 
des personnes qui vous entourent. Parmi tant de cœurs 
amis, beaucoup sont émus, pas un n'est affligé ; et si des 
larmes coulent, ce sera des larmes sans amertume, de ces 
larmes qui sont versées par la tendresse et non par la dou- 
leur. Livrons-nous donc à une sainte joie, nous tous qui 
aimons cette enfant ; laissons-nous aller aux saints tres- 
saillements, parce que les noces de l'Agneau sont venues, et 

' AméLie de Vilrolles, 2 vol. in-8» chez Perrln, 1890. 
» oo avril iS')7, fête do sainte Catherine de Sienne. 



CHEZ LliS CAUMES ^:; 

voici que sou épouse est prête : Ouia veiwi'unl nuptia' Atjni, 
el iixor ejus prosparavit se. (Apoc. xix, 7.) 

« Saint Jérôme rapporte que le père de sainte Aselie avait 
vu sa fille, en songe, avant sa naissance, sous l'image d'une 
petite vierge renfermée dans un cristal très pur (Lettres de 
saint Jérôme: 21" de la 2^ classe). Telle est la religieuse : 
vierge qui ne doit rien connaître, rien aimer, rien goûter 
que son Dieu, et qui ne communique plus avec les créatures 
qu'à travers le cristal lumineux de la divinité qui l'en- 
vironne. C'est là sa vraie clôture, le cloître invisible, la 
mystique cellule qu'elle a choisie et qu'elle doit liabitcr 
tous les jours de sa vie. Enveloppée de la lumière d'en haut 
comme d'un vêtement, ceinte du divin amour connue 
d'un mur inexpugnable, elle cache sa vie en Dieu avec 
.lésus-Christ, dans un mystère que le monde voit, mais 
qu'il ne comprend pas. 

— Mon épouse est un jardin fermé, dit l'Époux dans les 
sacrés cantiques, mon épouse est une source scellée. 

Et l'épouse dit aussi : 

— Mon bien-aimé est descendu dans son jardin , . Je suis 
ù mon bien-aimé et mon bien-aimé à moi, et il repose 
parmi les lis. 

« Vous serez ce jardin fermé, ma sœur, et l'époux divin y 
prendra son repos parmi les lis odorants de la virginité et 
les roses éclatantes de la charité'. . . » 



J'ai dit que le besoin d'une vie plus mystique entraî- 
nait le P. Hyacinthe vers le cloître. J'ajouterai que le 
besoin d'une action plus directe sur la société l'eu- 



• Cette exhortation est inédite. 



44 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

traînait aussi vers la chaire. Il hésitait beaucoup entre 
deux ordres religieux : celui des Dominicains, qui 
avait été sa première pensée et auquel présidait encore 
le P. Lacordaire, et celui des Carmes déchaussés, 
dont le caractère plus contemplât!/ le séduisait et où 
l'attirait aussi le souvenir de sainte Thérèse et de saint 
Jean de la Croix. Au fond, le désir qui dominait en lui, 
celui de la prédication et de l'action sur les hommes, 
était le désir du perfectionnement moral et religieux 
de sa propre vie. Après avoir passé cinq mois au novi- 
ciat de Flavigny^ il se décida finalement pour les 
Carmes, et_, au printemps de l'année 1859, il entra dans 
leur noviciat du Broussey, maison isolée dans la cam- 
pagne, aux environs de Bordeaux'. 

Mais la réalité du cloître répondait infiniment moins 
à l'idée qu'il s'en était faite, que la réalité des séminaires 
n'avait répondu à leur idéal. Au bout de quelque temps 
il s'aperçut qu'au lieu de monter il était descendu. Le 
Carmel était en pleine décadence^. Il n'y trouva qu'un 

* « Il se décida » n'est pas le mot exact. Ce fut le hasard ou, si 
l'on veut, la Providence qui le conduisit chez les Carmes à en 
croire une anecdote que je tiens d'une personne qui le touche de 
près. 11 avait quitte le noviciat de Flayigny et hésitait, comme je 
l'ai dit, entre les Carmes déchaussés et les Dominicains de Lyon. 
Quelques minutes avant d'arriver au chemin de fer, il s'age- 
nouilla pour prier Dieu et se releva en disant : « Le premier train 
qui passera devant moi, je le prends.» Ce fut le train du Carmel. 
11 me semble que celte anecdote nous peint bien l'état d'une âme 
in bivio. 

3 Dœllinger disait qu'il n'y a pas dans l'Église d'ordre basé sur 
des données plus fausses, sur de plus hardies inventions (la 
descente du prophète Élie, surtout) , Lettre nis. de la marquise 
de Forbin d'Oppède, 



NOTKE-DAME 45 

seul moine digne de ce nom, le P. Alphonse Fenari, 
Italien, alors maître des novices en France. Ce fut la 
branche à laquelle il s'accrocha désespérément dans 
l'afTreux naufrage de sa vie II disait un jour qu'il avait 
tant souffert au couvent, qu'il croyait y avoir traversé 
la mort. Cependant il fît courageusement son sacrifice 
et s'efforça de pratiquer la vie monastique, non pas 
telle qu'elle est, mais telle quelle devrait être, telle 
que, sous plus d'un rapport, elle le fut autrefois, dans 
les beaux siècles de l'Église'. 

La prédication vint bientôt lui ouvrir une nouvelle 
voie, malheureusement peu en accord avec les exigen- 
ces de la vie qu'il avait cherchée et embrassée au Car- 
mel. 

Bagnères-de-Bigorre, Bordeaux, Périgueux, Lyon 
furent les premières stations de son apostolat naissant. 
C'était M" Baudry, son ancien maître, qui l'avait appelé 
à Périgueux. Ce fut M»' Darboy qui, après un sermon 
donné à la Madeleine, le chargea de prêcher à Notre- 
Dame les conférences de l'Avent que Lacordaire avait 
inaugurées. 

' Veut-oil savoir pourquoi l'abbé Loyson prit le nom de P. 
Hyacinthe ? Voici : il y a eu deux frères Polonais chez les 
Dominicains : saint Hyacinthe et saint Ce'slas. Le frère du P. 
Hyacinthe ayant pris à Flavigny le nom de P. Ceslas, le P. Hyacin- 
the prit l'autre qu'il garda chez les Carmes. Disons à ce propos 
que le nom de P. Hyacinthe fut illustré à la fin du dix-huitième 
siècle par Sermct, j)i'ovincial des Carmes déchaussés, nommé 
évèquo conslitutionncl de la Haute-Garonne, mort à Paris, en 
1808, après avoir rélracté son serment. Sermet avait pris pour 
devise : « Autre chose est de se soumettre, autre chose est d'ap- 
prouver. » Ce rapprochement m'a paru curieux. 



4G I.IÎS DEIIMKIIS JANSÉNISTES 

Ceci se passait en i864, entre le coup d'éclat du Con- 
grès de Malines et le coup de tonnerre du Syllabus. 
L'Iieureétait grave etsolennelie. Le catholicisme-libéral, 
qui venait de planter si fièrement son drapeau par la 
main de Monlalembert, était à la veille d'être condamné 
à Rome comme une hérésie, ainsi que toutes les libertés 
qu'il revendiquait. Le P. Hyacinthe était donc tenu à 
beaucoup de prudence, d'autant que sa réputation 
de libéral avait fait dresser l'oreille aux adeptes de 
l'Univers. Mais il n'était pas homme à dire la moitié 
de sa pensée, on s'en aperçut plus tard, et M»"" Darboy 
lui avail donné carte blanche. 11 commença par faire 
l'apologie de 89, en plein cercle catholique, disant que 
c'était un fait accompli et qu'il fa.idrait l'accomplir 
s'il ne l'était pas. Grande irritation dans le parti ultra- 
montaiu et violentes attaques dans le journal le Monde. 
Quelques jours après, Monlalembert lui écrivait la lettre 
suivante : 

« La Roche-cn-Brcny fCôlo-d'Or), le ao juin 18G/1. 

<< Mu.\ UliVKllEND l^ÈUE, 

« Nos lettres se sont croisées. Vous avez dû recevoir dès 
le 19 la lettre que j'ai eu l'iionneur de vous écrire en arri- 
vant ici. Votre lettre de cette date m'arrive ce matin, en 
même temps que la dénonciation du Monde. Le pourvoyeur 
oïdinairc de la nouvelle Inquisition, M. l'abbé Jules Morel, 
si 'vanté par la Cività cattolica, n'a pas manqué aux devoirs 
de sa charge. Vous voilà officiellement dénoncé et, en atten- 
dant mieux diffamé aux veux des trente mille curés de 



NOTIŒ-DAMI'. 47 

France qi-i, avec une béate cvédulilé, adoptent sui' parole 
tous les jugements de la secte odieuse qui domine et 
exploite le catholicisme de nos jours. Jusques à quand 
durera le terrorisme exercé par des journalistes sans mis- 
sion et sans pudeur, terrorisme dont il n'y a pas d'exem- 
ple antérieur dans toute l'histoire ecclésiastique ? En vérité, 
le moment où ce joug impur sera brisé tarde bien à 
paraître. Mais je cesserais d'être catholique, si je pouvais 
croire que l'Église dût se personnifier dans de tels hom- 
mes ou sanctionner de telles doctrines et de tels procédés. 
Malheureusement, avant de disparaître, ils feront beaucoup 
de mal et un mal dont la guérison devient de plus en plus 
difficile. 

« Vous voilà donc du premier coup placé dans leur haine 
perspicace et implacable entre le père Lacordaire et l'évo- 
que d'Orléans ! C'est un très grand honneur pour vous, 
mais aussi un très grand danger. Si vous étiez prêtre sécu- 
lier, je serais plutôt tenté de vous féliciter d'une attaque 
aussi grossière. Mais ils savent bien ce qu'ils font, ou je me 
trompe fort, et ils se croient assurés de vous atteindre au 
moyen de vos supérieurs directs. Vous m'en direz des 
nouvelles dès que vous le pourrez. 

( Comme de raison, vous ne ferez pas à cet effronté 
l'honneur de lui répondre ni de réfuter même indirecte- 
ment la perfidie de ses délations. Vous répondrez à ce coup 
de poignard empoisonné dans la chaire de Notre-Dame, en 
y étant irréprochable. Vous avez peu de temps pour vous 
préparer à cette redoutable épreuve, mais le bon Dieu, 
j'en ai la confiance, vous donnera la force nécessaire pour 
la traverser avec honneur. Je n'ai réellement pas qualité 
pour vous indiquer, comme vous voulez bien me le 
demander, le choix d'un sujet. Mon impression est bien 
que vous devez éviter toute question non seulement politi- 
que, mais encore sociale et même historique, jusqu'à nou- 
vel ordre. 



48 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« La provocation que nos ennemis viennent de vous 
adresser cache un piège, en supposant qu'ils ne parvien- 
nent pas à vous faire interdire l'accès de la chaire de Notre- 
Dame par un ordre venu de Rome ou de votre provincial. 
Il faut se garder d'y tomber. Le faux mysticisme me parai- 
trait un sujet à la fois très neuf et très important. Il se 
rattache indirectement à celui que vous m'aviez vous-même 
signalé : De la véritable valeur de l'autorité dans l'Église. 

« A ce propos, je veux vous rappeler l'axiome qui m'a été 
signifié il y' a un mois environ par un religieux fort en 
vogue dans un certain inonde, et ainsi conçu : Le bon sens 
et la raison n'ont plus rien à dire quand on est en présence 
d'une décision de l'autorité ecclésiastique légitime. Le texte : 
Obsequium vestrum sit rationabile, ne s'entend que de l'usage 
qu'on doit faire de la raison pour reconnaitre si l'autorité 
est légitime ou non ! 

« Mais encore une fois, je ne suis à aucun titre compé- 
tent pour trancher une question aussi vitale pour vous que 
le choix d'un sujet. Je n'en suivrai pas moins avec un 
profond et afîectueux intérêt la carrière que vous allez four- 
nir, si, contrairement à mes appréhensions, il vous est permis 
d'y entrer. .Te ferai en sorte d'assister au moins à une de vos 
conférences. Donnez-moi aussi souvent que vous le voudrez 
de vos nouvelles, et agréez l'hommage de mon respeclueux 
dévouement*. » 

Les appréhensions de Montalembert ne se vérifièrent 
pas, et le P. Hyacinthe put monter dans la chaire de 
Notre-Dame. Nous venons de voir que le choix d'un 
sujet le préoccupait vivement. Après y avoir beaucoup 
réfléchi, il prit son point de départ en Dieu, mais il ne 

* Lettre ms. 



NOTHE-DAME 49 

crut pas devoir introduire immédiatement son auditoire 
dans le sanctuaire de la théologie surnaturelle, et il se 
résolut à faire précéder l'exposition du Christianisme 
par une sorte de préparation évangélique. La question 
du Dieu personnel et vivant lui apparaissait, d'ailleurs, 
comme le point central de la question religieuse au dix- 
neuvième siècle. Seulement, suivant encore en ceci les 
préoccupations de ses contemporains qui sont toutes 
pour les applications pratiques, il ne consacra à la 
théorie de la personnalité de Dieu que la première 
année de ses conférences, et traita ensuite des consé- 
quences pratiques de cette existence et de celte action 
d'un Dieu personnel et vivant dans l'ordre de la cons- 
c/ence,dans celui de Ia famille et dans celui de la société' . 
Les premières conférences du P. Hyacinthe ne 
soulevèrent aucune protestation dans le camp ultra- 
montain. L'Union même les passa dédaigneusement 
sous silence. En revanche, elles eurent un retentissement 
considérable dans le public, surtout à partir de la 
seconde année, où l'orateur s'attaqua ù la Morale indé- 
pendante. On peut dire qu'elles ramenèrent à Noire- 
Dame l'auditoire d'élite qui avait suivi le P. Lacordaire 
dans sa retraite. 

t Voici le titre exact de ses conférences de l'A vent : 

i864. — La personnalité de Dieu. 

i8C5. — La morale i)idépendante. 

1866. — La famille. 

18G7. — La société civile dans son rapport avec le christia- 
nisme . 

1868. — L'Eglise, dans son idée la plus générale, comme 
société religieuse de l'hom,m.e avec Dieu. 



bO LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« Je sors d'entendre le P. Hyacinthe, écrivait le prince 
de Broglie à Montalembert, et je suis dans un véritable 
ravissement. Le progrès sur l'an dernier est immense. 11 
est maintenant très supérieur au P. Lacordaire pour la 
solidité des raisonnements et presque égal pour la forme . 
Et tout cela a une saveur libérale, moderne, sensée, qui 
fait plaisir. L'auditoire très ému, plein de jeunes gens, m'a 
rappelé mes plus beaux jours de i838 à 1889. Mon fils, à 
côté de moi, était dans cet enthousiasme qui fait tant de 
bien à 19 ans.'» 

De son côté, M. Henri Brisson écrivait dans le Temps, 
au mois de décembre i865 : 

« Nous reviendrons, lorsqu'elles seront publiées, sur les 
conférences du P. Hyacinthe, mais nous croyons pouvoir 
dire dès à présent qu'elles marquent l'un des moments 
les plus graves de l'histoire intellectuelle de notre siècle. 
Le premier sermon a eu lieu hier devant un auditoire 
de plus de 5, 000 personnes, parmi lesquelles nous avons 
remarqué, se tenant dans l'entourage de l'archevêque de 
Paris, l'illustre M. Cousin. Le P. Hyacinthe a rendu le plus 
sincère hommage à la bonne foi de ses adversaires, et il 
mesure parfaitement toute la portée de leur œuvre. Il 
connaît et possède son sujet, le divise, et l'expose avec 
rigueur. Une forme ordinairement sévère et toujours 
hardie le dislingue de la plupart des prédicateurs. Dans 
ce grand cri d'alarme, l'orateur est allé jusqu'à faire de 
Kant, oui de Kant, le plus grand éloge que nous ayons 
jamais entendu. Nos lecteurs nous croiront peut-être, lors- 
que nous ajouterons que le P. Hyacinthe a eu des paro- 
les de paix et d'encouragement pour les francs-maçons, 
en raison de ce qu'ils ont maintenu la croyance en Dieu 

' Lettre ms. 



IHIHTHAIT UL F. Il \ ACJNTllK 51 

et à la vie future dans leur constitution. Voila les excom- 
muniés d'hier devenus les t auxiliaires » d'aujourd'hui. Ce 
dernier mot est du P. Hyacinthe' . 11 a dit encore en 
s'adressant à tous les dissidents » : Je vous tends une main 
amie. » La question est donc nettement posée, nous y 
reviendrons » 

Ainsi, catholiques-libéraux et libres- penseurs se 
trouvaient d'accord pour rendre hommage au libéra- 
lisme, à la largeur de vues, à l'éclat de la parole du 
P. Hyacinthe. C'est le moment de tracer son portrait : 

De taille moyenne et bien prise, le front haut et 
comme nimbé par les cheveux taillés en couronne, le 
nez arqué surplombant une bouche aux lèvres fines, le 
menton proéminent, indice d'une âme aventureuse, 
tout dans 1 ) physionomie du P. Hyacinthe respirait la 
force et le calme, et son regard voilé lui donnait je ne 
sais quelle douceur. Le costume de carme lui seyait à 
ravir. Je vois toujours sa belle tête pensive noyée dans 
l'ombre de son capuchon blanc. On eut dit une de ces 
blanches figures de pierre qui montent la garde au 

• Pour l'expliquer, il suffit de se souvenir que le P. Hyacinthe 
soutenait celle llièse que la Morale indéiiendante mène à 
l'athéisme et l'athéisme au désordre. < J'ai dit que l'athéisme 
mène au désordre, et le désordre à la mitraille, voilà le fait. 11 
est écrit avec le sang dans noire histoire, et j'avais le droit, sinon 
le devoir de le rappeler à ceux qui l'oublient. Qunnt à la loi, je 
l'ai niée. Ami du peuple et de la liberté, loin de faire entendre cet 
appel à la force, slupide et criminel à la fois (on lui avait fait dire 
que ralliée ne se gouverne pas, mais qu'il se mitraillé), j'ai 
repoussé en termes exprès et énergiques les doctrines qui mènent 
le peuple à la mitraille et la liberté au tombeau. » (Lettre à 
l'Avenir naiional. du a janvier 186G.) 



52 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

seuil des cathédrales gothiques. Et quelle phrase har- 
monieuse ! quel timbre de voix sympathique ! quelle 
magnificence de langage ! Dès l'exorde, il lançait sa voix 
à toute volée, comme fait un sonneur de cloches^ et 
pendant tout le temps de son discours elle passait d'une 
octave à l'autre, sans jamais s'érailler ni se couvrir. 
Au point de vue de la forme, les conférences du P. Hya- 
cinthe sont des chefs-d'œuvre qui peuvent être mis en 
parallèle avec les plus beaux morceaux d'éloquence de 
l'antiquité et des temps modernes. « Ce n'est pas un 
orateur qui ait des demi-heures ou des quarts d'heure; 
mais il a des minutes où il n'est inférieur à qui que ce 
soit. Il lui est toujours donné, en une heure de parole, 
de s'élever pendant quelques instants jusqu'à la plé- 
nitude du sentiment et de l'émotion dans quelque 
noble pensée ; il atteint alors la véritable éloquence, 
il est l'égal des plus grands ; il donne à ceux qui 
l'écoutent la sensation de la beauté et de la perfec- 
tion*. » 

Pour ma part, je ne connais qu'un orateur qui ait 
l'ampleur magistrale de la phrase du P. Hyacinthe : 
c'est Lamartine. Tous les deux sont orateurs de nais- 
sance et donnent un démenti formel au fiant oralores 
des anciens. Chez l'un et l'autre, l'éloquence coule de 
source ; leurs plus beaux effets viennent de l'improvisa- 
tion ou plutôt tout est improvisation dans leurs dis- 
cours. Quelques notes jetées pêle-mêle sur une feuille 

' Charles Bigot : Revue politique et littéraire dvi 21 avril 
1877 . 



LE P. HYACINTHE ET LAMARTINE 53 

blanche, cela leur suffît. Ils s'abandonnent pour le reste 
à l'inspiration, et du premier coup d'aile ils s'élèvent 
jusqu'aux cimes. Même période, même rythme, même 
abondance d'images, même éclat, même sonorité I 

M. de Cormenin disait que Lamartine parlait une lan- 
gue à part que personne ne pouvait parler. Le P. Hya- 
cinthe a su ressusciter la langue lamartinienne. Le 
grand poète. a d'ailleurs exercé sur le grand prédicateur 
une influence profonde et que celui-ci n'a jamais ca- 
chée. On pourrait même faire entre leurs deux existen- 
ces plus d'un rapprochement curieux. Lamartine avait 
appris à lire dans une Bible de Royaumont. C'est 
également la Bible qui fut la première lecture du P. 
Hyacinthe, et, comme les impressions de l'enfance sont 
toujours les plus durables, il lui demanda plus tard ses 
plus nobles inspirations, de même qu'il emprunta au 
poème de Jocelyn. qui l'avait ravi lors de son apparition, 
ses arguments d'ordre sentimental en faveur du mariage 
des prêtres. Lamartine et ie P. Hyacinthe^ c'est encore 
une remarque à faire, ont eu pour leur mère un amour 
qui louchait au culte et convertirent tous deux leur 
femme au catholicisme avant de leur passer l'anneau au 
doigt. Le grand poète était, sur la fin de sa vie, un des 
auditeurs du conférencier de Notre-Dame. Le hasard 
avait voulu qu'ils habitassent à quelques pas l'un de 
l'autre, sous ces beaux ombrages de Passy qui ont 
abrité tant degloires, et, le souvenir de son oncle aidant, 
le P. Hyacinthe était devenu l'un des familiers de 
Lamartine. C'est lui qui l'ensevelit, quand il eut rendu 



54 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

l'àme, et \oici les paroles touchantes qu'il pioiion(;a 
devant sa dépouille mortelle, avant qu'elle prît la route 
de Saint-Point : 

« Je crois interpréter les sentiments de tous en élevant 
une prière auprès de ce cercueil. Toutes les grandeurs s'in- 
clinent, toutes les douleurs se recueillent devant la mort, 
et il ne reste plus que l'âme en présence de son juge et de 
son père. Aussi, tandis qu'au dehors la France pleure le 
grand poète, le grand oi-ateur, le grand citoyen, nous ne 
nous souvenons ici que du chrétien. Oui, le chrétien I parce 
qu'il est resté tel à travers les défaillances de l'homme 
et au sein des enivrements du génie; oui, le chrétien! 
parce qu'il fut le fils de sa mère et qu'il avait puisé sur ses 
genoux et dans ce qu'il a nommé lui-même « le saint lait 
de son âme », plus encore que dans son propre génie, ces 
accents inimitables dans lesquels il a célébré l'âme et Dieu. 

« Suivons-le donc en ce moment devant la justice du 
juge et devant la miséricorde du père, et redisons ensemble 
ce psaume de la mort, tout rempli de pardon et d'espé- 
rance, ou plutôt de certitude dans l'amour et dans la foi : 
De Profundis^ ! » 

J'ai dit que le P. Hyacinthe s'inspirait de la Bible. Il 
est, en effet, l'homme de la Bible, et il n'en rougit pas 
devant ce siècle^ Pour lui «c'est le vieux livre de la 
vieille sagesse », il en a pénétré le sens profond et l'es- 
prit caché ; il a vécu dans le commerce intime des pro- 
phètes, il leur a pris leurs figures et leurs images. Pour 

' Semaine religieuse de Paris, du i3 mars 1869. 
» Voir ses conférences sur la Famille publiées chez Albanel en 
1868, p. 37. 



LE TKANSFOHMISME 55 

lui comme pour le vrai croyant, la Bible est le livre de 
Dieu, le livre où, « contrairement aux théories moder- 
nes, Dieu parle à l'homme », le livre des hommes ins- 
pirés par le Saint-Esprit, le livre des patriarches et des 
psalmistes, de David, « cet homme de douleur, devenu 
le prince de la prière universelle'. » Aussi doit-elle être, 
selon lui, la base de notre culte public et de notre 
culte privé, de l'enseignement et de la prière. Qu'im- 
porte qu'il s'y trouve « des fables, des légendes, des 
traces de composition humaine », que ce livre ne soit 
« pas plus exempt qu'un autre livre antique de contra- 
dictions, d'inadvertances et d'erreurs' » ! le P. Hya- 
cinthe ne lit pas la Bible avec les yeux de M. Renan, 
c'est-à-dire avec les yeux du philologue et du critique, 
il la lit avec les yeux de la foi, non de la foi aveugle 
qui s'en tient à la lettre, mais de la foi éclairée qui 
sous la lettre cherche l'esprit. Et il faut voir les effets 
qu'il en tire ! Je n'oublierai jamais l'émotion qui s'em- 
para de son auditoire, au cours de la conférence qu'il 
lit, en 1877, au Cirque d'hiver, sur le Respect de la 
vérité, quand, pour étabhr que l'antagonisme croissant 
entre la science et la foi venait de ce que les savants et 
les théologiens donnaient des interprétations excessives 
ou de la science ou de la révélation, il prit pour exemple 
leurs récentes disputes sur le transformisme : 



* Quelques mots sur la lecture de la Bible, analyse d'une 
instruction familière adressée à ses paroissiens par Hyacinthe Loy- 
son, curé de Genève, i vol. in-ia, chez Cherbuliez et C»e, 1874. 

- Ernest Hcnan : Souvenirs d'enfance et de jeuness'e, p. ao3. 



56 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« Je ne suis nullement transformiste, disait-il, mais quelle 
devait être l'attitude réciproque des savants et des théolo- 
giens dans ce grand débat ? Les savants devaient donner à 
la théorie nouvelle une place honorable à titre d'hypothèse. 
Les hypothèses sont un des éléments de la science, et alors 
même qu'elles ne seraient pas appelées à devenir des cer- 
titudes, alors môme qu'elles devraient rentrer un jour non- 
seulement dans l'ordre des choses à jamais douteuses, mais 
dans celui des choses décidément fausses, elles auraient 
toujours joué un rôle utile et par conséquent honorable, 
ou mieux glorieux, dans le travail scientifique. Il fallait 
donc, à quelque école que l'on appartint, donner droit 
de cité au transformisme à titre d'hypothèse. 

« Eh bien ! la première erreur, à mon sens, erreur grave, 
c'est qu'une partie des savants l'ont érigé immédiatement 
en certitude. En second lieu, erreur plus grave encore, cette 
même portion des représentants de la science a tiré du 
transformisme des conséquences qu'il ne renferme à aucun 
titre, comme si devant la lumière de Darwin devaient 
s'évanouir, comme deux fantômes, le christianisme et le 
spiritualisme lui-même ! 

« Maintenant, venons au rôle des théologiens. Vous savez 
ce que plusieurs ont fait. Ils n'ont même pas discuté la 
question, ils ont insulté ; puis, cédant à une vieille habitude 
qui dégénère chez eux en seconde nature, ils ont fait appel 
au bras séculier I Ni l'insulte. Messieurs, ni le bras séculier ! 
Il fallait simplement établir ce qu'une partie des savants 
avait méconnu, déclarer que le transformisme n'était, jus- 
qu'à présent du moins, qu'une hypothèse, et une hypo- 
thèse, je le répète, qui a contre elle des faits nombreux et 
graves ; il fallait surtout s'opposer énergiquement aux 
conséquences fausses que l'on veut en tirer. Il fallait dire 
qu'alors même qu'il serait aussi certain qu'il est douteux 
que toutes les espèces sont sorties les unes des autres par 



LE P. HYACINTHE ET LA BIBLE 57 

(les évolutions successives et progressives, il ne serait pas 
moins nécessaire, à l'origine de ces évolutions, en face 
de la pâle et morne cellule qui renfermait l'avenir du 
monde, d'admettre une intelligence souveraine, une puis- 
sance infinie, un génie plus puissant pour créer les lois du 
monde que les génies humains ne le sont pour les expli- 
quer. 11 fallait interroger cette Bible qu'on défend sans la 
lire ; il fallait montrer Dieu, au témoignage de l'antique 
écrivain, suivant dans l'ordre de la création la loi môme du 
progrès, et sous la forme symbolique, mais réelle aussi, 
de la Genèse, s'élevant de gloire en gloire jusqu'à la gloire 
suprême qui est l'homme ; il fallait le montrer faisant cela, 
non en fabriquant des créatures de toutes pièces, mais en 
les faisant sortir par sa pensée de la matière préexistante, 
faisant produire à la terre les animaux, à l'eau les poissons, 
et enfin arrivant à ce que j'appellerai le dernier mot du 
monde, sur cette planète, et le couronnement de l'être, 
vous et moi. Messieurs! Il fallait expliquer que notre 
grandeur n'est pas dans notre origine physique, mais qu'elle 
est dans notre nature morale ; que peu importe après tout 
que nous ayons eu pour ancêtre, je dirai le mot, un singe, 
quand la Genèse nous donne un ancêtre plus vil encore, le 
limon de !a terre ! Matière organique ou matière inorga- 
nique, vivante ou bien inanimée, peu m'importe ! A une 
heure, à un moment qui a marqué le vrai commencement 
de notre espèce, un souffle a passé sur cette matière, une 
respiration de l'àme, un germe tout au moins de la cons- 
cience et de la raison : ce n'était plus de la boue, ce n'était 
plus de la chair, et l'homme était façonné à l'image et à la 
ressemblance de Jéhovah ! C'est cela qui nous fait forcément 
religieux, en attendant de nous faire immortels'. » 



Xi clérica.u.c ni athées, pp. 50, ây, 58 et 5(j. 

JANSÉNISTES, T. HI, 



t)8 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Le P. Hyacinthe avait à peine fini, qu'une triple salve 
d'applaudissements éclatait dans le cirque, comme pour 
lui témoigner qu'il avait donné aux cinq mille personnes 
qui récoulaient la sensation du vrai et du beau, et le 
fait est que je ne connais pas dans l'apologétique 
chrétienne un plus beau mouvement d'éloquence. 

C'est avec cette façon large et vraiment nouvelle d'in- 
terpréter la parole biblique,, que le P. Hyacinthe était 
allé dès le premier jour au cœur des foules, et qu'il 
avait acquis, « avant quarante ans, une autorité et une 
renommée sans rivales dans l'Église de France'. » 

Il était devenu si populaire dans les dernières années 
de l'Empire, qu'aucune solennité cathoi!f[ue n'aurait 
eu lieu sans lui. S'agissait-il de la bénédiction d'une 
chapelle, d'un sermon de charité, de la béatification 
d'une sainte, on était sûr de le voir paraître dans son 
grand manteau blanc, et la nouvelle de sa venue mettait 
en marche un peuple immense. Un de ses plus beaux 
succès de tribune fut certainement celui qu'il obtint 
au mois de juillet 1867, dans la petite ville de 
Paimbœuf, 

Du temps qu'il professait la théologie à Nantes, il 
avait eu pour élève un nommé Mabilleau, natif de cette 
petite ville. Quelques années après, l'abbé Mabilleau 
ayant été martyrisé en Chine, ses concitoyens firent célé- 
brer un service en son honneur et demandèrent au 



' Lettre de Montalembert au P. Hyacinthe, du 28 septembre 

1869. 



LES DÉN0NCIAT10^S 59 

P. Hyacinthe de prononcer son éloge funèbre. Un apô- 
tre faisant le panégyrique d'un martyr ! Tout le pays 
accourut à cette fête, de vingt lieues à la ronde, en 
sorte que l'église de Paimbœuf se trouvant beaucoup 
trop étroite pour contenir la foule, on eut l'idée de 
dresser la chaire sur la place publique. Je vois encore 
le P. Hyacinthe dans cette tribune improvisée. Il avait 
le soleil de juillet sur la tête, à ses pieds un auditoire 
de dix mille personnes, et, derrière cette mer humaine, 
la grande mer océane dont le murmure semblait 
prolonger le bruit des applaudissements. De ma vie je 
n'oublierai ce spectacle. On pensait malgré soi aux pré- 
dications des premiers siècles qui se faisaient en plein 
air, ou bien encore à celles du moyen âge qui avaient 
lieu dans les chaires extérieures des églises. Le soir de 
cette belle journée, le P. Hyacinthe rentrait en triom- 
phateur à Nantes. 



m. 



Mais, comme il faut (qu'aux joies de ce monde il se 
mêle toujours un grain d'amertume, le P. Hyacinthe 
n'avait pas que des admirateurs. H avait aussi des 
adversaires, et les pires de tous, ceux qui n'ont pas le 
courage de vous regarder en face, ceux qui recourent 



60 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

à la délation et au mensonge pour vous perdre'. A peine 
était-il monté dans la chaire de Notre-Dame, qu'il était 
appelé à Rome sous prétexte d'assister aux fêtes de la 
béatification d'une religieuse carmélite du nom de 
Marie-des-Anges. Mais les ultramontains ne réussirent 
pas à lui faire ôter la parole. Il reprit le chemin de 
Paris fortifié par les encouragements qu'il avait reçus du 
Saint-Père. 

Cependant les dénonciations se répétaient d'année en 
année, plus nombreuses et surtout plus pressantes. Il 
ne pouvait prononcer un discours dans une réunion 

« Le 10 décembre 1864, Ms' Darboy écrivait au général des 
Carmes : 

« J'apprends avec étonnemnt et avec peine que l'on a porté 
jusqu'à Rome les accusations les plus fâcheuses contre le P. 
Hyacinthe et qu'on l'a présenté comme suspect ou peut-être même 
comme coupable d'hétérodoxie. Je regarde comme un devoir de 
prendre la défense de ce bon religieux qui travaille dans mon 
diocèse et qui par là même a droit à ma protection. 

« Non seulement je n'ai rien à reprocher au P. Hyacinthe, mais 
je n'ai qu'à me féliciter de ses travaux apostoliques. 

« 11 s'est fait tout de suite, par son talent, un auditoire d'environ 
3,000 personnes qu'il tient attentif à sa parole et qu'il est très 
capable de ramener ou d'affermir dans les bonnes croyances. C'est 
môme là, il faut bien le dire, la cause des désagréments qu'on lui 
suscite ; on ne l'aurait jamais dénoncé s'il n'avait pas réussi. 

« Je vais en écrire au Saint-Père qu'on a déjà peut-être prévenu 
contre ce religieux distingué et méritant ; mais je vous autorise, 
en attendant, à lui présenter ma lettre pour le rassurer si c'est 
nécessaire. 

<f Dites même à Sa Sainteté que si l'on veut me donner les noms 
de ceux qui accusent le P. Hyacinthe, je ne désespère pas de les 
confondre Je connais cette race, brave dans l'ombre et lâche au 
grand soleil. » (La Réforme catholique, lettres, fragments, 
discours.) 



LE P. HYACINTHE A HOME 61 

quelconque sans qu'il s'ensuivît un échange de dépêches 
el de lettres entre lui et le général de son Ordre. On 
savait dans le clan ultramoatain qu'il avait l'appui de 
M*' Darboy, et comme on ne pouvait pas lui nuire dans 
l'esprit de l'archevêque, on faisait l'impossible pour le 
ruiner dans l'esprit du pape. Cette situation dura jus- 
qu'en 1868;, époque à laquelle il fut appelé de nouveau 
à Rome pour prêcher le carême dans l'église de Saint- 
Louis-des-Français, et aussi pour répondre aux calom- 
nies dont il était l'objet. Le sujet de ses conférences fut : 
« l'Église dans son triple état patriarcal, mosaïque et 
évangélique. » Il le traita avec son libéralisme ordi- 
naire, et dans le sens de la conciliation entre les diverses 
communions chrétiennes ; mais il se montra impitoyable 
pour le pharisaïsme, qui, du temps de Jésus, ne cher- 
chait qu'à le trouver en faute et, de nos jours encore, 
s'efforçait de travestir la pensée de ses disciples. Il avait 
un auditoire moitié catholique et moitié protestant. 
Son succès fut si vif qu'il convertit deux dames amé- 

* A la suite de ces conférences, le P. Modena, secrétaire de ï In- 
dex, lui adressa une pièce de vers italiens, dont voici la traduc- 
tion de quelques stances : 

Et le héraut de cette éternelle vérité 

Est aujourd'hui parmi nous : les rives de la Seine 

Ont été honorées les premières de sa belle éloquence. 

l\ ou\Tait les claires fontaines de Siloé, 
Et, telle qu'un lys virginal sur sa tige, 
Fleurissait la céleste beauté de sa vertu. 

vive splendeur, ô du Carmel 
Illustre gloire, je te le dirai, tu semblés 
Un séraphin ailé venu des cieux. 



62 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

ricaines' et que, après un sermon prêché dans l'église 
même des Jésuites, le Pape, faisant un de ces jeux de 
mots qui lui étaient familiers,, le nomma Hyacinthe, 
fleur brillante et pierre précieuse. 

La grande crise religieuse de sa vie allait éclater. 
Arrivé à l'âge mûr, après une jeunesse passée presque 
tout entière dans la solitude des séminaires et des 
couvents, il avait vu tout à coup et simultanément, 
sous leur aspect le plus élevé et le plus profond, 
Paris et Rome. La chaire de Notre-Dame lui avait révélé 
dans Paris l'état réel du monde moderne et le travail 
effrayant de la pensée en dehors du christianisme. 
Deux séjours successifs à Rome, bientôt suivis d'un 
troisième, l'avaient contraint d'ouvrir les yeux sur les 
réalités non moins tristes de l'Église catholique et sur 
la décomposition formidable qui s'opérait dans son 
sein. Rome lui apparut, comme à Lamennais, la grande 

Là où TuUius du haut des rostres célèbres 
Tonna frémissant de colère, afin d'exterminer 
Les farouches ennemis de sa chère patrie. 

Plus véhémente et forte nous apparaît 
Ton éloquence, qui brave et dompte 
Les vents et les flots d'une mer orageuse 1 



Venant du secrétaire de YIndex, cet éloge dithyrambique et 
qui parut alors dans les journaux de Rome ne laissait pas que 
d'être embarrassant pour les ultramontains de Paris qui no ces- 
saient de suspecter l'orthodoxie du P. Hyacinthe. 

* Madame de Sartiges, femme de notre ancien ambassadeur à 
Rome, et madame de Dampierre, C'est vers le même temps qu'il 
opéra la conversion de madame Meriman et celle de madame 
Arnoult-PIessy que George Sand appelait à cause de cela « ma 
grande dinde de 1.:Ip ». 



L'ABBf: LEQUEUX 63 

coupable. Il n'aurait pas encore osé dire avec lui : 
(( A Rome ils vendraient tout, s'ils le pouvaient, ils 
vendraient le Père, ils vendraient le Fils, ils vendraient 
le Saint-Esprit',» mais il aurait signé des deux mains 
les lettres navrantes que l'abbé Lequeux adressait à 
M»' Sibour, pendant le voyage qu'il fit à Rome en 
i854, après la condamnation de son Manuel du droit 
canonique- : « Plus j'étudie Rome, plus je gémis sur 
l'état où j'y vois les choses et en particulier tout ce qui 
lient à la science. Pour les sciences profanes, non- 
seulement le clergé y est tout à fait étranger, mais je 
crois qu'il leur est indiflérent, sinon hostile. Quant 
aux sciences ecclésiastiques, tout est tombé et sans vie, 
et jusqu'au droit canon, dont on est si fier à Rome, 
tout est bien faible. La chose a été à ce point que, 
pour satisfaire aux plaintes des ecclésiastiques français 
qui étaient venus étudier le droit canon, le Pape a 
été obligé d'établir un cours tout nouveau dans le 



' Affaires de Rome. 

' L'abbé Lequeux, originaire de Laon et ancien supérieur du 
séminaire de Soissons, était un ecclésiastique fort libéral, très 
instruit, canoniste des plus cminents, devenu grand vicaire de 
Ms"" Sibour après t848, et que l'on destinait à l'épiscopat, lorsque 
les Jésuites, ayant résolu de le perdre, dénoncèrent à l'Index son 
Compendium juris canonici, qui, depuis vingt ans, servait à 
l'enseignement dans les séminaires sans avoir jamais soulevé 
aucune réclamation. Il en résulta un conflit long et pénible 
dont j'ai vu le dossier chez M. Jean Wallon qui se proposait de 
le publier quand la mort le prit. Le livre fut supprimé, malgré 
les corrections que l'abbé Lequeux avait consenti à y faire ; 
l'éditeur Jouby y perdit quinze mille francs, mais il reçut la 
croix de Saint-Grégoire à titre de compensation. 



64 LES DEHN1^:rS JANSÉNISTES 

séminaire ; et encore la méthode du nouveau profes- 
seur n'a satisfaitque médiocrement les élèves. Le résul- 
tat de cette pauvreté est assez clair. Le clergé séculier 
n'a rien d'intéressant. Le ministère paroissial est abso- 
lument mort ; rien de plus triste que les paroisses. Les 
milliers de religieux qui couvrent les rues de Rome 
servent-ils à autre chose qu'à montrer les débris de 
ce qui a existé autrefois ? C'est une question que je 
me fais souvent'. » Bref, la conception ultramontaine 
de l'ÉgUse qui au fond avait été celle du P. Hyacinthe, 
quoique sous des formes adoucies, lui échappait tout 
à fait. Sa foi était ébranlée comme un édifice qui 
repose sur un fondement factice et ruineux. Je parle 
de sa foi intellectuelle et non de celle du cœur et 
de l'àme qui ne l'a jamais été. «Je ne vois pas où je vais, 
disait-il un jour à Ms"" Darboy, je sens que je resterai 
chrétien, mais que je perds ce qu'on appelle la foi 
catholique romaine. » Et comme il voulait s'abstenir 
de prêcher l'Avent de 1868, disant qu'il pourrait lui 
échapper des cris de l'àme, de nature à les compro- 
mettre '.ous les deux, l'archevêque lui répondit : « Vous 
êtes la seule voix libérale qui se fasse entendre dans nos 
chaires ; si vous nous quittiez, ce serait un triomphe 
pour l'ultramontanisme. Vous prêcherez donc encore 
cet Avent et vous êtes assez théologien pour ne com • 
promettre ni vous ni moi^ » C'est dans cet état d'es- 

* Lettre ms. 

» « 11 s'efforçait de me retenir à ses côtés, mais sans condamner 
la voie intérieure où je m'avançais. Comme je lui demandais 



LE PIlAmSAiSMl-: li., 

prit que le P. Hyacinthe reprit ses conférences de 
Notre-Dame. Il y développa le même sujet que dans 
celles de Rome et déchira tous les voiles dans son dis- 
cours final sur le Pharisaïsme, qui mit le comble à l'irri- 
tation des ultramontains. En voici quelques frag- 
ments : 

« Le pharisaïsme, si l'on pénètre au fond des choses, est 
donc l'aveuglement religieux, l'aveuglement des prêtres 
dépositaires de la lettre et croyant la garder d'autant mieux 
qu'ils l'expliquent moins ; aveuglement qui porte sur tous 
les points du dépôt sacré ; aveuglement dans le dogme, 
prédominance de la formule sur la vérité ; aveuglement 
dans la morale, prédominance de l'œuvre extérieure sur la 
justice intérieure , aveuglement dans le culte, prédominance 
du rite extérieur sur le sentiment religieux. 

« Aveuglement dans le dogme. — Ils enseignent la vérité, 
« Sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les 
pharisiens, disait Jésus-Christ ; croyez tout ce qu'ils disent, 
mais ne faites pas ce qu'ils font. » 11 n'y a pas d'idée révé- 
lée et vivifiant le monde sans un mot qui la contienne, 
lacerna verbum taam, Domine. « Ton rayon de lumière. 
Seigneur, est là comme dans une lampe. » Mais si le mot se 
resserre, s'il enferme l'idée comme une prison étroite et 
jalouse, s'il 1 obscurcit, s'il rétouffe, c'est le pharisaïsme. 
C'est ce que l'apôtre saint Paul appelait garder la vérité, 
mais la garder captive dans Tiniquilé. C'est ce qui arra- 
chait aux lèvres si douces du Sauveur Jésus cet anathème 
terrible : Vos vobis ! « Vous avez pris la clef de la science et 
vous n'entrez pas, et tous ceux qui s'efforcent d'entrer, 
vous les en empêchez : malheur à vous ! » 

un jour s'il ne comprenait pas les sentiments qui m'agitaient : » 
Non seulement je les comprends, me répondit-il, mais je les 
partage. » {Ni cléricaux ni athées, p. 167). 



66 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« Dans la morale, c'est l'œuvre extérieure, c'est la multi- 
plicité des pratiques humaines se posant, comme un poids 
tyrannique et méprisable, sur la conscience, et lui faisant 
oublier, dans des rêves malsains, qu'elle est une conscience 
d'honnête homme et une conscience de chrétien. Les phari- 
siens disaient à Jésus-Christ : « Pourquoi tes disciples ne 
se lavent-ils pas les mains avant de manger, selon la 
tradition des vieillards ? » Et le Sauveur leur répondait : 
Pourquoi foulez-vous aux pieds les commandements de 
Dieu pour garder les commandements des hommes ? » 

« Mais il n'y a plus de sentiment religieux, quand le 
cœur plie comme la conscience sous le poids des pratiques 
extérieures, « Ah I vraiment, disait encore Jésus-Christ, — 
car l'Évangile est plein de ces choses, l'Évangile est la 
réprobation éternelle du pharisaïsme, — ah ! vraiment, 
comme Isaïe le prophète a bien parlé de vous, quand il 
a dit : « Ce peuple m'honore des lèvres et des mains, 
mais son cœur est loin de moi : Cor autem eorum longe 
est a me. » 

« Arrière, hommes de la lettre ! arrière, ennemis de 
tous les humains ! Adversantur omnibus hominibus, comme 
dit saint Paul. Et vous, Jésus, levez-vous, mon Sauveur et 
mon Dieu, vous qui n'avez eu que deux colères dans votre 
vie I Jésus n'avait pas de colère contre les pauvres pécheurs ; 
il s'asseyait à leur table, et quand la femme adultère tom- 
bait à ses pieds, rougissant de honte et pleurant de remords, 
il la relevait, ne voulant pas la condamner : a Va en paix 
et ne pèche plus I » Il n'avait pas non plus de colèi'e contre 
les hérétiques et les schismatiques ; il s'asseyait sur le puits 
de Jacob, à côté de la Samaritaine, et lui annonçait avec le 
salut qui vient des Juifs, quia salus ex Judaïs est, l'adoration 
en esprit et en vérité. Mais Jésus eut deux colères : la 
colère, le fouet à la main, contre ceux qui vendaient les 
choses de Dieu dans le temple, et la colère, l'anathème à 



LETTRE A L\ RIVISTA UNIVERSALE 67 

la bouche, contre ceux qui pervertissaient les choses de 
Dieu dans la loi. 

« Levez-vous donc, doux Agneau, dans vos pacifiques 
colères contre les ennemis de tous les hommes et contre 
les vrais ennemis du royaume de Dieu, levez-vous et 
chassez-les du temple ! 

« C'est ainsi que la synagogue a péri et que l'Église chré- 
tienne a surgi. 

« INous allons nous séparer. Messieurs, pour une année 
encore ; permettez-moi de vous prier, en ce moment, de 
vous unir à moi dans une conséci*ation à ce royaume de 
Dieu, à cette Église dont nous avons parcouru les parvis. 
Le christianisme n'est pas d'aujourd'hui ni d'hier ; il n'est 
pas seulement de l'époque historique de Jésus-Christ et 
des apôtres ; il est de David, il est de Moïse, il est d'Abraham, 
il est d'Adam, notre père, notre roi, notre pontife à tous ! 
Eh bien ! dans cette religion unique, dans cette Église dont 
la forme change, mais dont le fond est immuable, ah 1 
Messieurs, et — permettez-moi ce mot qui est dans mon 
cœur. — mes amis, mes frères, consacrons-nous, à l'exemple 
des prophètes, à l'amour et au service du royaume de Dieu ! 
Le royaume de Dieu est constitué définitivement dans le 
christianisme , dans l'Église catholique , apostolique et 
romaine ; mais cette Église, comme je l'ai dit tout à l'heure, 
doit aller toujours de forme en forme, de clarté en clarté, 
transformamar à clarilale in c/an'ta^em, jusqu'à ce qu'elle ait 
atteint, avec l'humanité, l'âge de l'homme parfait en Jésus- 
Christ .... » 

Ce fut son chant du cygne dans la chaire de Notre- 
Dame. Quelques jours après il recevait l'ordre de se 
rendre immédiatement à Rome, afin d'expliquer une 
lettre qui venait de paraître sous sa signature, dans une 



63 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

revue italienne, et qui, disait-on, avait rempli le cœur 
du Saint-Père de tristesse et d indignation. 

De quoi s'agissait-il? Voici. Dans une réunion popu- 
laire, à Paris, le P. Hyacinthe avait été accusé par un 
orateur d'avoir invoqué l'aide de la mitraille contre 
les athées et les libre-penseurs, et bien qu'il eût déjà 
répondu à cette accusation dans une lettre adressée à 
l'Avenir national, il crut devoir en écrire une autre au 
président de cette réunion. 

« Je ne pensais pas, y disait-il, qu'il fût nécessaire de 
séparer ma cause de celle de certains cathohques, qui, 
sans en appeler à la mitraille, regrettent cependant 
l'inquisition et les dragonnades. Ils ont pris soin eux- 
mêmes de se séparer de moi par les attaques dont j'ai 
été l'objet de leur part depuis le commencement de 
mon ministère, et qui s'adressaient, je le reconnais, aux 
convictions les plus inébranlables de ma raison et de 
ma conscience. » 

Cette lettre du P. Hyacinthe mit le comble à l'irrita- 
tion des partisans de l'Univers, et lui attira une répri- 
mande du général de son Ordre. Elle fut suivie de près 
d'une seconde lettre particulière adressée à M. le mar- 
quis Salvago^ rédacteur de la Rivisla universale de 
Gènes', et qui servait en quelqua sorte de préface au 
discours religieux qui l'accompagnait. Le marquis 

* La Rivista universale était une revue cattiolique-libérale dans 
le genre du Correspondant, et comptait parmi ses rédacteurs, 
outre le marquis Salvago, membre de la Chambre des députés, 
des hommes tels que César Cantu et Audisio, un des plus savants 
théologiens et jurisconsultes de Rome. 



LETTRE A LA RIVISTA UNIVERSALE ti3 

demanda et obtint la permission de publier la lettre 
particulière en même temps que le discours. Or, cette 
lettre avait été écrite au moment môme où éclatait la 
révolution d'Espagne, et où la presse ultramontaine 
excitait les fidèles à s'allier pour la délivrance de 
l'Église, menacée dans la personne sacrée de la très 
catholique reine Isabelle. 

(( La vieille organisation politique du catholicisme, 
en Europe, écrivait le P. Hyacinthe, s'écroule de tous 
côtés dans le sang, ou, ce qui est pire, dans la boue, et 
c'est à ces débris impuissants et honteux que l'on vou- 
drait rattacher l'avenir de l'Église ! » 

On persuada au pape que cette phrase visait son 
pouvoir temporel, et M^' Nardi, auditeur de Rote, l'in- 
terpréta de la même façon dans une communication à 
l'Osservaiore caltolico de Milan', — ce qui remplit 
d'amertume l'àme impressionnable de Pie IX. 

Le P. Hyacinthe n'eut aucune peine à se disculper de 
cette accusation gratuite, mais il aggrava son cas en 
adressant une nouvelle lettre à la Rivista, dans laquelle 
il était dit que « l'organisation politique du catholi- 
cisme en Europe, c'est-à-dire ce qu'on est convenu de 
nommer l'ancien régime, s'était abîmée dans le sang à 
Sadowa, et, en Espagne, s'était effondrée dans la boue », 
d'autant que ces lignes étaient suivies d'un rappel à 
l'esprit libéral des premières années de Pie IX et de cette 
citation empruntée à sa lettre du 3 mars i848 à l'em- 

' « Rien, disait Me"" Nardi, n'est plus éloigné des paroles du 
P. Hyacinthe, mais rien n'est plus près de sa pensée ! » 



70 LES DEHNIERS JANSÉNISTES 

pereur François-Joseph : « Que la nation germanique 
ne prenne pas en mauvaise part l'invitation que nous 
lui adressons pour l'engager à laisser de côté toute 
haixjie, et à changer en des relations utiles, telles que 
doivent être celles d'un voisinage amical, une domina- 
tion qui, reposant sur l'épée seule, ne saurait être ni 
noble ni prospère. 

« Nous avons la confiance que cette puissance, fière 
ajuste titre de sa nationalité, ne compromettra pas son 
honneur dans des tentatives hostiles contre le peuple 
italien, mais que, bien au contraire^ elle se sentira tenue 
à la reconnaître comme une nation sœur, puisque toutes 
deux sont des filles bien chères à notre afîection, et que 
chacune d'elles se contentera de vivre dans ses frontières 
naturelles, sous la foi de traités honorables et avec la 
bénédiction du Seigneur. » 

Cette évocation du passé libéral de Pie IX n'était point 
pour plaire à Louis Veuillot ; aussi, après avoir repro- 
duit la lettre du P. Hyacinthe à la Rivisia, ajoutait-il : 
« Tout cela sonne creux ou rend un mauvais son, et 
l'on est tourmenté de la pensée qu'il y a dans tout cela 
autre chose, qui ne peut être dit clairement'. » 

Le P. Hyacinthe fut donc invité par son général à se 
rendre à Rome, en janvier 18G9. Mais il ne jugea pas à 
propos de déférer immédiatement à cette invitation qui 
avait toute la sécheresse d'un ordre. Il laissa passer 
quelque temps pour ne pas révéler au public le motif 

' V Univers du 6 décembre 1868. 



LE P. HYACINTHE AU VATICAN 71 

vrai de son voyage et, quand tout le bruit se fut apaisé, 
il se mit en roule. 

t II passa par Florence' où il vit quelques-uns des députés 
t italiens, entre autres M. Massari , l'ami et l'éditeur 
« posthume de Gioberti. Il y assista aussi à la séance de la 
« Chambre (toujours , naturellement , dans son habit 
« monacal), lors de l'installation du nouveau ministère 
« Menabrca. Un moine carme fraternisant à Floience ivec 
f les Italiens libéraux, constituait un fait qui ne pouvait 
« échapper ni à l'attention générale, ni à la malveillance. 
« Aussi le P. Hyacinthe fut-il jugé avec une rare sévérité 
« par VUnila cattoUca et par d'autres organes ultramontains. 
t II arriva à Rome au moment de la fête de la Pentecôte, 
et le même jour que lui y arrivèrent aussi les journaux 
« annon(;ant et dénonçant sa visite à la Chambre italienne 
« des députés. Bien que sentant que son passage à Florence 
« n'était pas fait pour accroître la cordialité de l'accueil qui 
l'attendait au Vatican, il ne perdit pas de temps pour 

* demander une audience, et celle-ci lui fut accordée sans 
délai, ce qui, pour quelqu'un qui se trouvait, comme lui, 
« sous le coup d'une disgrâce, n'était pas ordinaire. Ce fut 
« là sa première surprise. En se présentant devant le Pape, 
« sa physionomie portait une expression respectueuse, mais 
« triste, ainsi qu'il convenait à un homme qui avait été 
« traité injustement et qui avait conscience de la droiture 
« de ses intentions et de ses actes. Le Pape lui tendit la 
« main. De même que l'apôtre, refusant de proliter des 

* portes ouvertes pour s'échapper de la prison dans laquelle 
« il avait été injustement jeté, le P. Hyacinthe ne prit pas 
« la main qui lui était tendue, et, s'agenouillant, il baisa 
« le pied du Pape, d'après la coutume usitée pour tout 
« fidèle. Il se releva alois, et, les mains croisées sous sou 

' Ce récit est tiré de la Revue chrétienne du 5 février 1870. 



72 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« scapulairc, il demeura silencieux. Après un moment 
« d'attente de part et d'autre, le Pape lui demanda enfin 
« pourquoi il était venu à Rome. Le P. Hyacinthe ne fit 
a aucune réponse, sachant bien que celui qui le ques- 
« tionnait ainsi n'avait pas plus besoin que lui de cette 
« information. Le Pape reprit alors : 

« — J'ai dit à votre général que je désirais vous parler, 
mais vous étiez occupé et n'avez pu venir. 

« Le P. Hyacinthe. — Très Saint-Père, je n'étais pas seu- 
lement occupé, mais soufTrant. 

« Le Pape. — Vous avez écrit des choses qui manquent 
de prudence et de bon sens , mais j'ai oublié dans ce 
moment ce qu'elles étaient. 

« Le P. Hyacinthe, — Très Saint-Père, il est très possible 
« que j'aie écrit des choses manquant de prudence et de 
bon sens, mais, si je l'ai fait, cela a été sans intention. 

« Le Pape. — C'était dans un journal italien, l'un de ces 
« journaux qui s'efforcent de réconcilier Jésus-Christ avec 
« Bélial. 

« Le P. Hyacinthe. — Je n'ai jamais écrit que pour une 
« seule revue italienne, la Rivista universale, mais il est de 
« mon devoir de dire à Votre Sainteté, au sujet de ma let- 
« tre à ce journal, que mes ennemis m'ont attribué non- 
« seulement le contraire de mes pensées, mais le contraire 
« de mon langage. Ms"" Nardi m'a calomnié ! 

Ces derniers mots furent répétés en italien et ren- 
« forcés par un accent plein d'une fermeté respectueuse. 

Le Pape reprit avec afïabilité : 

„ _ Poui'quoi alors ne vous êtes-vous pas justifié dans 
« la même Revue ? 

« Le P. Hyacinthe. — Je l'ai fait. 

«< Le Pape. — Ah ! oui, mais vous avez reproduit une 



LE l\ HYACINTHE AU VATICAN 73 

« lettre du Pape à l'Empereui- d'Autriche. Ceci était hors 
f de saison. 

« Le P. Hyacinthe. — Très Saint-Père, je croyais en cela 
4 lionorer Votre Sainteté. On afTirmc souvent que le Pape 
« est l'ennemi de l'Italie : j'ai désiré montrer, par ses pro- 

* près paroles, que s'il condamne les fautes il aime la 
« nation. 

« Sa Sainteté ne fut pas insensible au compliment que 
f contenait cette réponse et parut complètement satis- 
« faite de l'explication du P Hyacinthe ; elle le retint en 
« conversation pendant une demi-heure entière, et cela 
« avec un degré de bonté et de familiarité que le P. Hya- 
« cihthe ne lui avait encore trouvé dans aucune de ses pré- 
« cédentes entrevues. Us parlèrent de la situation religieuse 
«c et politique, du prochain concile, du pouvoir temporel, 
« et particulièrement de l'empereur et de l'archevêque de 
« Paris, qui tous deux, chacun à sa manière, n'ont pas peu 
« contribué à inquiéter l'esprit du Saint-Père. 

« Le pape donna au P. Hyacinthe, dans les termes les 
« plus généraux, quelques conseils de prudence, particu- 
c Uèrement en ce qui regardait la gravité de la situation 
« de l'Église, mais il ne prononça pas une syllabe de répro- 
« bation sur ses discours ou sur sa conduite -, il ne lui 

* demanda de rétracter aucune des paroles qu'il eût pro- 
noncées, ni aucun des actes qu'il eût faits, et il ne lui 
« imposa absolument aucune défense. 

« En parlant du pouvoir temporel, Sa Sainteté observa 
« qu'elle n'insistait sur ce sujet que comme sur un prin- 
« cipe de justice, et elle ajouta que « l'ambition n'était pas 
< le mobile des papes ». Le P. Hyacinthe profita de cette 
« remarque pour ramener à ses propres affaires la con- 
t versation devenue trop générale : 

« — Si le Saint-Père veut bien excuser une comparaison 

JANSÉNISTES T. UI 



74 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« éloignée entre nous, dit-il, je puis affirmer aussi que 
« l'ambition n'est pas le mobile qui m'inspire. Je ne me 
« suis fait prêtre et moine que pour servir Dieu et son 
« Église, et pour sauver les âmes. On essaie maintenant de 
« détruire le bien que je puis faire en remplissant de 
« calomnies les oreilles de Votre Sainteté et celles des catho- 
« liques de France. J'ai beaucoup d'ennemis, Très Saint- 
« Père, et en particulier les amis de M. Veuillot et les adver- 
< saires de l'archevêque de Paris. 

^ A ceci, le pape fit cette réponse étrange : 

« — Si l'archevêque de Paris trouve sa position si délicate 
« et pense qu'il soit nécessaire de montrer tant de prudence 
■€ dans ses relations avec le gouvernement, que ne prenez- 
« vous conseil de quelque autre évoque de France ? 

« Puis il bénit le P. Hyacinthe avec beaucoup d'afîection 
« et im. dit : 

« — Je vous bénis, cher Hyacinthe, dans l'espoir que 
« vo«s ne direz jamais ce que l'on vous accuse d'avoir dit 
« et ce que vous affirmez n'avoir point prononcé. » 

Ainsi se termina la troisième et dernière visite du 
P. Hyacinthe au Vatican. C'était une nouvelle victoire 
pour lui, puisqu'il reprenait le chemin de son couvent 
sans avoir été réprimandé par le Pape, mais c'était une 
victoire à la Pyrrhus. Aux observations et aux reproches 
que lui avait faits son général pendant son séjour à 
Rome, il sentait très bien que la corde était aussi tendue 
que possible et qu'un rien pouvait la rompre. Mais il 
était dans une voie où les événements qui se précipi- 
laient lui disaient d'aller en avant, quand la prudence 
lui commandait, sinon de revenir sur ses pas, tout au 
moins de demeurer dans l'expectative. Il faut dire aussi 



LE P. HYACINTHE AU VATICAN 75 

(jue le parti de l'Univers ne perdait pas une occasion de 
l'exciter pour le faire sortir de sa réserve. Ainsi, à peine 
était-il rentré à Paris, que Louis Veuillot donnait de 
son entrevue avec le pape un compte rendu aussi faux 
que désobligeant — ce qui lui mettait encore une fois la 
plume à la main — et voici la note que l'Osservalore 
romano, feuille semi-officielle, publiait quelques jours 
après sous la forme d'une communication : 

« De Passy, lieu voisin de Paris, et renommé pour ses 
maisons de santé, dans lesquelles les maladies mentales sont 
traitées avec succès, un religieux français, carme déchaussé, 
écrit à un journal catholique {V Univers), à la date du 8 
juin, une lettre dont le contenu n'est pas entièrement 
conforme à la vérité. » 

Impossible de pousser plus loin l'injure. Le P. Hya- 
cinthe eut le bon esprit de ne pas y répondre, mais, 
ayant été invité sur ces entrefaites à prendre la parole 
au Congrès de la Paix, il en profita pour séparer une 
fois de plus sa cause des « sectaires de tous les temps » 
dont l'évangile est « étroit comme leur esprit et comme 
leur cœur », et il termina son discours par ces mots qui 
le lendemain soulevèrent une véritable tempête : « C'est 
un fait éclatant qu'il n'y a de place au soleil du monde 
civilisé que pour ces trois sociétés religieuses : le 
catholicisme, le protestantisme et le judaïsme ! » Cette 
constatation n'avait rien que d'orthodoxe, et le P. Hya- 
cinthe en la faisant proclamait tout bonnement une 
vérité selon la Bible, mais V Univers avait trouvé le 



76 LES DEUNIERS JANSENISTES 

moyen de falsifier ses paroles' et lui avait fait dire qu'il y 
avait trois religions légalement acceptables aux yeux de 
Dieu, ou du moins trois religions généralement dignes 
d'être enseignées aux hommes. 

Il n'en fallut pas davantage pour que son général lui 
écrivît la lettre suivante : 

M Rome, le 2 juillet 1869. 
« Mon Révérend Père Hyacinthe, déflniteur, 

« J'ai lu avec une bien grande peine le récit que plusieurs 
journaux de Paris ont publié de votre discours au Congrès 
de la Paix. On vous y attribue des propositions extrêmement 

* « ... Je ne m'étonne nullement des attaques dont votre dis- 
cours a été l'objet, lui écrivait de Carlsbad madame la marquise 
Ve Forbin d'Oppède ; c'était inévitable. L'issue de votre voyage à 
Rome, l'attitude que vous avez prise, renvoyant la calomnie à ses 
auteurs, a dû exaspérer ceux-ci et les pousser aux dernières 
extrémités. Rien de surprenant donc à ce qu'ils aient essayé de 
défigurer votre pensée et qu'ils aient été chercher pour s'en faire 
une arme contre vous je ne sais quelle grossière équivoque de I'Oa- 
servatore romano ; tout cela ne me paraît pas de grande consé- 
quence, et les injures parties d'un tel fond ne me sembleraient pas 
dignes de vous causer un moment" de tristesse, si elles n'étaient 
un fâcheux symptôme de létat des esprits, surtout si je n'en 
redoutais le contre-coup sur votre santé ébranlée et si je ne crai- 
gnais qu'elles pussent ajouter quelque chose à vos préoccupations . 
Vous voici, très jeune encore, placé bien haut pour y être un 
signe de contradiction, livré à d'infâmes sectaires par ceux-là 
même qui devaient vous soutenir et dont vous servez la foi, ne 
pouvant prononcer une parole sans soulever des tempêtes et 
voyant votre action entravée par ceux même qui font profession 
de tendre au même but, et, ce qui est plus douloureux encore, 
témoin de l'impopularité toujours croissante du catholicisme, 
sans pouvoir faire et dire ce qui le réconcilierait avec le monde 
moderne . 

« Ce sont là de grandes épreuves, des épreuves comme Dieu en 
a envoyé à ses saints . . » [Lettre ms ) 



I.E CONGKÈS Di: LA l'AlX 77 

hardies, en opposition avec la doctrine catholique, et mùme 
il y a quelques propositions formellement hérétiques. Ma 
conscience est extrêmement alarmée, et je ne peux sup- 
porter qu'un de mes religieux continue d'être accablé sous 
le poids de si graves imputations. 

« Donc, ou vous avez prononcé de pareilles propositions 
ou non ; si vous les avez prononcées, j'exige de vous une 
rétractation publique et formelle par la voie des journaux ; 
si vous ne les avez pas prononcées, j'exige de vous une pro- 
testation publique et formelle par les journaux. Répondez- 
moi au plus tôt svir le parti que vous prenez là-dessus. 

« Je suis de V. R, (votre révérence), 

« Le très humble serviteur en J.-C. 

« Fr. Dominique de Saint- Joseph, 
« Préposé général. » 

Cette lettre était maladroite, et avait lieu d'étonner de 
la part d'un homme au courant des principes dd la 
hiérarchie catholique. D'après ces principes, le P. 
Hyacinthe relevait de l'ordinaire de l'archevêque de 
Paris, en qualité de prédicateur de Notre-Dame, et 
c'était à lui et non aux journaux qu'il devait compte de 
ce qu'il enseignait. Comment se faisait-il que Rome, 
dont on connaît le peu de sympathie pour la presse en 
général, se renseignait cette fois auprès des journaux 
et poussait le P. Hyacinthe à leur confier sa rétractation 
ou sa protestation publique ? Je sais bien qu'elle n'avait 
pas l'archevêque en odeur de sainteté depuis qu'il avait 
eu la prétention, justifiée d'ailleurs, de placer les Jésuites 
sous le joug de l'Ordinaire, mais ce n'était pas une 
raison pour ne pas lui faire part de l'émotion et des 



78 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

craintes que lui causait le ministère du P. Hyacinthe. 
Aussi l'illustre carme s'empressa- t-il de rappeler son 
général au respect de la discipline, ajoutant que la 
protestation la plus efficace et en même temps la plus 
compatible avec sa dignité, serait la publication inté- 
grale de son discours qu'il aurait l'honneur de lui 
adresser. 

La réponse du P. Hyacinthe était datée du 9 juillet. 
Le 22 du même mois, le supérieur général des carmes 
lui accusaft réception de son discours, dans une longue 
lettre où, après avoir passé en revue tous les sujets de 
plainte que lui avaient donnés ses prédications et sa 
conduite, il lui intimait l'ordre « de ne plus faire impri- 
mer soit lettres^ soit discours, de ne plus prendre la 
parole en dehors des églises, de ne plus paraître dans 
les Chambres et de ne plus intervenir à la Ligue de la 
paix, comme à toute réunion qui n'aurait pas un but 
exclusivement catholique et religieux ». 

Il terminait par ces mots qui devaient se vérifier 
quelques mois plus tard : « Maintenant, laissez-moi 
vous parler à cœur ouvert, comme un père à son fils. Je 
vous vois lancé dans une voie extrêmement dangereuse, 
qui, malgré vos intentions présentes, pourrait vous 
conduire là où vous seriez aujourd'hui désolé d'arriver, » 

Ces dernières paroles durent frapper douloureuse- 
ment le P. Hyacinthe, car elles confirmaient, à l'insu 
de son général, l'espèce de prédiction que lui avait 
faite quelque temps avant madame Meriman. Un jour 
qu'il la pressait d'embrasser la religion catholique, elle 



LE MANIFESTE DU P. HYACINTHE 79 

lui dit d'un air inspiré : « Ne vous inquiétez pas, mon 
Père, j'entrerai à l'heure de Dieu dans l'Église calholî- 
quc romaine, et qui sait ? peut-être qu'alors vous n'y 
serez plus ! . . . » 

Le 6 août, il écrivait au général de son Ordre qu'avant 
de lui répondre il avait besoin de se recueillir devant 
sa conscience et devant Dieu, et le 20 septembre — 
un an jour pour jour avant l'entrée des Italiens à Rome 
— il quittait son couvent et l'habit du Carmel'. 

Voici la lettre fameuse par laquelle il annonça sa 
détermination : 

Au R. P. Général des Carmes déchaussés à Rome. 
« Mon tuks Révérend Père, 

« Depuis cinq années que dure mon ministère à Notre- 
Dame de Paris, et malgré les attaques ouvertes et les déla- 
tions cachées dont j'ai été l'objet, votre estime et votre 
confiance ne m'ont pas fait un seul instant défaut. J'en 
conserve de nombreux témoignages écrits de votre main, 
et qui s'adressent à mes prédications autant qu'à ma per- 
sonne. Quoi qu'il arrive, j'en garderai un souvenir recon- 
naissant. 

« Aujourd'hui, cependant, par un brusque changement, 
dont je ne cherche pas la cause dans votre cœur, mais 
dans les menées d'un parti tout-puissant à Rome, vous 
accusez ce que vous encouragiez, vous blâmez ce que vous 
approuviez, et vous exigez que je parle un langage ou que 

* « Cet habit dont il s'était fait une parure au lieu de s'en faire 
une armure », suivant l'expression de Louis \eu\l\ot (l'Unii-ers 
du 3 2 septembre 1869). 



80 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

je garde un silence qui ne seraient plus l'entière et loyale 
expression de ma conscience. 

« Je n'hésite pas un instant, avec une parole faussée par 
un mot d'ordre ou mutilée par des réticences, je ne saurais 
remonter dans la chaire de Notre-Dame. J'en exprime mes 
regrets à l'intelligent et courageux archevêque qui me l'a 
ouverte et m'y a maintenu contre le mauvais vouloir des 
hommes dont je parlais tout à l'heure. J'en exprime mes 
regrets à l'imposant auditoire qui m'y environnait de son 
attention, de ses sympathies, j'allais presque dire de son 
amitié. Je ne serais digne ni de l'auditoire, ni de l'évéque, 
ni de ma conscience, ni de Dieu, si je pouvais consentir à 
jouer devant eux un pai'eil rôle I 

« Je m'éloigne en même temps du couvent que j'habite, 
et qui, dans les circonstances nouvelles qui me sont faites, 
se change pour moi en une prison de l'âme. En agissant 
ainsi, je ne suis pas infidèle à mes vœux : j'ai promis l'obéis- 
sance monastique, mais dans les limites de l'honnêteté 
de ma conscience, de la dignité de ma personne et de 
mon ministère. Je l'ai promise sous le bénéfice de celte 
loi supérieure de justice et de royale liberté, qui est, selon 
l'apôtre saint Jacques, la loi propre du chrétien. C'est la 
pratique plus parfaite de cette liberté sainte que je suis 
venu demander au cloître, voici plus de dix années, dans 
l'élan d'un enthousiasme pur de tout calcul humain, je n'ose 
pas ajouter, dégagé de toute illusion de jeunesse. Si, en 
échange de mes sacrifices, on m'offre aujourd'hui des 
chaînes, je n'ai pas seulement le droit, j'ai le devoir de 
les rejeter. 

« L'heure présente est solennelle. L'Église traverse l'une 
des crises les plus violentes, les plus obscures et les plus 
décisives de son existence ici-bas. Pour la première fois 
depuis trois cents ans, un concile œcuménique est non- 
seulement convoqué, mais déclaré nécessaire : ce sont les 



LE MANIFESTE DU P. HYACINTHE 81 

expressions du Saint-Père. Ce n'est pas dans un pareil 
moment qu'un prédicateur de l'Évangile, fùt-il le dernier 
de tous, peut consentir à se taire, comme ces chiens muets 
d'Israël, gardiens infidèles, à qui le Prophète reproche de 
ne pouvoir point aboyer : Canes muti, non valentes lalrare. 
Les Saints ne se sont jamais tus. Je ne suis pas l'un d'eux, 
mais toutefois je me sais de leur race, — Filii sanctorum 
sumiis, — et j'ai toujours ambitionne de mettre mes pas, 
mes larmes et, s'il le fallait, mon sang dans les traces où 
ils ont laissé les leurs. 

« J'élève donc, devant le Saint-Père et devant le Concile, 
ma protestation de chrétien et de prêtre contre ces doctri- 
nes et ces pratiques qui se nomment romaines, mais qui ne 
sont pas chrétiennes, et qui, dans leurs envahissements, 
toujours plus audacieux et plus funestes, tendent à changer 
la constitution de l'Église, le fond comme la forme de 
son enseignement, et jusqu'à l'esprit de sa piété. Je pro- 
teste contre le divorce impie autant qu'insensé qu'on 
s'efforce d'accomplir entre l'Église, qui est notre mère selon 
l'éternité, et la société du dix-neuvième siècle, dont nous 
sommes les fils selon le temps et envers qui nous avons 
aussi des devoirs et des tendresses. Je proteste contre cet'.e 
opposition plus radicale et plus effrayante encore avec la 
nature humaine, atteinte et révoltée par ces faux docteurs 
dans ses aspirations les plus indestructibles et les plus 
saintes. Je proteste par-dessus tout contre la perversion 
sacrilège de l'Évangile du Fils de Dieu lui-même, dont 
l'esprit et la lettre sont également foulés aux pieds par le 
pharisaïsme de la loi nouvelle. 

•• Ma conviction la plus profonde est que, si la France en 
particulier, et les races latines en général, sont livrées à 
l'anarchie sociale, morale et religieuse, la cause principale 
en est, non pas sans doute dans le catholicisme lui-même, 
mais dans la manière dont le catholicisme est depuis long- 
temps compris et pratiqué 



82 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« J'en appelle au Concile qui va se réunir pour chercher 
des remèdes à l'excès de nos maux et pour les appliquer 
avec autant de force que de douceur. Mais si des craintes, 
que je ne veux point partager, venaient à se réaliser, si 
l'auguste Assemblée n'avait pas plus de liberté dans ses 
délibérations qu'elle n'en a déjà dans sa préparation; si, en 
un mot, elle était privée des caractères essentiels à un Con- 
cile œcuménique, je crierais vers Dieu et vers les hommes 
pour en réclamer un autre, véritablement réuni dans le 
Saint-Esprit, non dans l'esprit des partis, représentant 
réellement l'Église universelle, non le silence des uns et 
l'oppression des autres, o Je souffre cruellement à cause de 
la souffrance de la fille de mon peuple, je pousse des cris 
de douleur et l'épouvante m'a saisi. N'est-il plus de baume 
en Galaad, et n'y a-t-il plus là de médecin? Pourquoi donc 
n'est elle pas fermée, la blessure de la fille de mon peuple ? » 
(Jérémie, VIII.) 

« Et enfin, j'en appelle à votre tribunal, ô Seigneur 
Jésus ! Ad taam. Domine Jesa, tribunal appello C'est en votre 
présence que j'écris ces lignes : c'est à vos pieds, après avoir 
beaucoup prié, beaucoup réfléchi, beaucoup souffert, beau- 
coup attendu, c'est à vos pieds que je les signe. J'en ai la 
confiance, si les hommes les condamnent sur la terre, vous 
les approuverez dans le ciel. Cela me suffit pour vivre et 
pour mourir. 

« Fr. Hyacinthe, 

« Supérieur des Carmes déchaussés de Paris, deuxième défi- 
niieur de l'Ordre dans la province d'Avignon. » 

« Paris- Passy, le 20 septembre 1869. » 

Cette protestation, qui semblait un écho des Paroles 
d'un Croyant, produisit dans le monde catholique une 
émotion mêlée de stupeur. Personne ne s'y attendait 



LA MARQUISE DE FORBIN DOPPÈDE 83 

dans l'un ou dans l'autre camp, à l'exception peut-être 
de la marquise de Forbin d'Oppède* avec qui il était en 
relations suivies depuis quelques années. Madame de 
Forbin d'Oppède, née Roselyne de Villeneuve-Barge- 
mont et arrière-petite -fille du président de Brosses, était 
entrée par son mariage dans une vieille famille jansé- 
niste de Provence dont elle avait repris les fortes tra- 
ditions*. C'était une petite femme d'un esprit très vif et 
à la fois très réfléchi, avec quelque chose d'un peu arrêté 

* Née à Vesoul en 1822, morte au château de Saint-Marcel 
(Provence) en i88!i. 

' M. de Forbin d'Oppède était de la famille de cet abbé Forbin 
d'Oppède, fils et petit-fils de deux premiers présidents au Parlement 
de Provence, qui, à làgc de 4o ans, pourvu de quantité do béné- 
fices et de dignités ecclésiastiques et sur le point d'être nommé 
évèque, renonça à tout et vint se mettre, vers 1705, sous la direc- 
tion du P. Marrot « dans le désert de Notre-Dame-des-Anges ». 
Cet antique pèlerinage de la Vierge, situé non loin de Marseille, 
servait ordinairement do retraite aux Oratoriens âgés de la Pro- 
vence, lorsque le P. Marrot entreprit d'y organiser une sorte de 
Port-Royal où les ecclésiastiques et les fidèles do l'un et l'autre 
sexe pourraient venir se retremper dans la solitude. Sa réputation 
universelle de sainteté y attira bientôt un grand nombre de 
pénitents dont Joseph Gaillard, un des plus célèbres avocats d'Aix 
et frère du P. Honoré Gaillard, jésuite, prédicateur du roy, le 
comte de Grignon, lieutenant général de la province, le vicomte 
de l'Escouet, ancien colonel du régiment de Bretagne, Paul 
Dusson de la Quère, capitaine de galères et commandant du port 
de Marseille, le pieux abbé de Beaulieu, fondateur de l'hôpital des 
convalescents de Marseille, Honoré de Coriolis, La Bastide, frère du 
président de la Chambre des Comptes et aides de Provence, 
madame de Lastours et sa fille, et enfin l'abbé Forbin d'Oppède 
qui, après avoir vécu quelque temps à Notre-Dame des-Anges, alla 
sur le conseil du P. Marrot s'ensevelir dans la Trappe de Sept- 
Fonds. (V^oir à ce sujet la notice biographique et bibliographique 
du P. Bougerel, publiée en 1882 dans la petite bibliothèque ora- 
torienne.) 



84 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

dans sa manière d'être. On pouvait lui appliquer ce 
qu'elle disait de la duchesse de Liancourt dans son 
introduction au Règlement de la duchesse à la princesse 
de Marsillac, réédité par elle en 1881 : « Elle avait 
pris surtout de Port-Royal ce qu'il avait d'incontestable- 
ment bon, savoir sa pratique virile de la morale évan- 
gélique. » Amie de Montalembert et de Ms"" Dupanloup, 
elle s'était adonnée de bonne heure à l'étude de l'histoire 
religieuse et connaissait le seizième siècle sur le bout 
du doigt. C'est ainsi qu'après avoir écrit presque entiè- 
rement la vie de Sixte V, elle avait entrepris, sur les 
conseils de l'évêque d'Orléans^ une histoire du Concile 
de Trente dont elle publia le premier tome, sous le 
pseudonyme de L. Maynier, pour le retirer à peine mis 
en vente*. Ce premier volume est tout à fait remar- 
quable. Il s'ouvre sur une introduction qui n'a pas 
moins de 162 pages et où je relève ces lignes qui, dans 
l'esprit de la marquise, s'appliquaient évidemment 
aussi bien aux circonstances actuelles qu'à celles qui 
déterminèrent la réunion du Concile de Trente : « Le 
pharisaïsme faussait la conscience en substituant des 
actes purement matériels et parfois superstitieux à 
l'adoration en esprit et en vérité que Dieu exige de 
nous. Beaucoup de chrétiens en étaient arrivés à 



' Ce volume parut en 1874 à la librairie académique Didier sous 
le titre de : Etude historique sur le Concile de Trente, i" partie 
(1545-1562). Il est divisé en quatre chapitres: 1° Ouverture du 
Concile; i" Réformes et discordes ; 3" Translation du Concile 
à Bologne : k" Jules III et retour du Concile à Trente. 



LA MAHQUISE DE FORBIN D'OPPÊDE 80 

aUendre leur salut non de l'accomplissement scru- 
puleux de leurs devoirs et d'efforts généreux imprimés 
et soutenus par la grâce divine, mais de pratiques 
extérieures. Une dévotion puérile avait pris chez les 
moins croyants, mais grossiers et ignorants, la place 
de la vraie piété, et il semblait trop souvent qu'on pût 
acheter dans les pénitenciers, parmi les dispenses dont 
ils étaient si prodigues, celle d'oublier le Décalogue. » 
Mêlée d'une façon très active au mouvement du 
catholicisme-libéral, ^la marquise partageait les espé- 
rances de ses amis, sans épouser toutes leurs querelles. 
En religion comme en politique, elle était plus large, 
plus indépendante et, pourquoi ne pas le dire ? plus 
juste et plus clairvoyante qu'eux. En un mot, elle 
était plus près de Më"" Darboy que de Montalembert. 
Elle faisait volontiers son deuil du pouvoir temporel du 
Pape' et tenait moins à démolir le régime impérial qu'à 

' Dans une lettre datée de 18118, elle disait : « Je suis très 
frappée de l'idée que la plupart des griefs contre le gouvernement 
actuel de l'Église tiennent à ce fait que l'Église romaine a seule, 
au milieu du monde moderne, conservé des institutions et l'esprit 
de Vaiicien régime. L'ancien régime avait du bon, alors qu'il 
était en rapport avec l'état des esprits, et surtout lorsqu'il n'avait 
pas encore, en vieillissant, contracté une foule de mauvaises 
habitudes ; il est de l'essence des abus d'aller toujours en gran- 
dissant et des mauvaises institutions de devenir toujours plus 
mauvaises et de s'exagérer avec le temps. Je ne saurais mieux 
comparer la conduite de certaines gens qu'à celles d'institutions 
qui s'obstineraient à coucher un homme fait dans le berceau où 
s'est reposée son enfance. Le berceau est une bonne chose en soi, 
il a même été, dans un temps, la meilleure chose, mais à présent 
que l'enfant a grandi, il faut mettre respectueusement au garde- 
meuble cette vieillerie et chercher autre chose. Le gouvernement 



86 LES DERNIERS JANSÉiMSTES 

le réformer, à l'améliorer \ C'est par Montalembert 
qu'elle avait connu le P, Hyacinthe. Dès sa première 
visite au couvent de Passy, elle s'était sentie attirée 
vers lui par une douce confiance, et cette impression 
avait été confirmée et accrue par les quelques moments 



temporel, quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, ne me parait pas 
destiné à durer longtemps, et sa chute entraînera une transfor- 
mation inévitable qu'il faut préparer et dont vous êtes appelé, 
mon Père, à être un des ouvriers ; vous êtes assez je'ine pour 
saluer la Jérusalem nouvelle. » 

Dans une autre de la même année • « Je ne sais si ce 
rêve ne serait p:is condamné par le Syllabus, mais l'étude de 
l'histoire, qui est ma principale distraction, non de l'histoire con- 
venue, arrangée, qu'on enseigne d'ordinaire, mais de l'histoire 
dans toute sa brutalité, m'empêche d'accorder un regret à la 
perte des anciens États de l'Église, et autant il me paraît nécessaire 
que le pape soit chez lui, à Rome, et qu'il y demeure le maître 
absolu, autant j'ai la confiance que son indépendance peut se 
constituer dans la société moderne sur des bases meilleures et plus 
solides que celles que lui avaient données le moyen âge. » 

Dans une autre, datée du i*»" octobre 1870 : « ... Voici la ques- 
tion romaine en voie de solution ; c'est déjà quelque chose que 
d'être délivrée du pouvoir temporel. » 

Dans une dernière, datée du A février 1871 : « Je ne dirais pas 
comme vous que Rome est délivrée ; je dirais plutôt que c'est 
i'Eglise qui est délivrée de Rome, de ce poids d'une couronne 
temporelle qui l'écrasait et arrêtait sa marche dans le monde des 
esprits, et que l'Église gagne beaucoup plus encore que les 
Romains à cette séparation définitive. » (Lettres mss.) 

* « Pour moi, écrivait-elle, qui appartiens au passé par tra- 
dition et qui aime certaines choses dans ce passé dont la liberté 
n'était pas si absente qu'on l'avait cru, j'éprouve souvent le senti- 
ment pénible de celui qui verrait démolir pièce à pièce le vieux 
toit de ses pères pour bâtir un édifice nouveau et qui, tout 
en approuvant la reconstruction dans ce qu'elle a de plus 
large, de plus accessible à tous, donnerait un regret aux vieilles 
pierres qui ont abrité tant de générations. Je trouve heureux ceux 
qui, comme le P. Lacordoire, sans liens avec ce qui est condamné 



LA MARQUISE DE FORBIN D'OPPÈDE 87 

qu'il lui avait donnés à son château de Saint-Marcel. 

« Il me semble, lui écrivait-elle, que vous êtes déjà 
pour moi un ancien ami et non une relation nouvelle, 
et que ces heures que vous avez passées sous mon toit, 
votre messe dans la chapelle, ont tout de suite et de 
prime abord formé de ces liens solides qui ne se 
brisent qu'avec la vie. » 

De ce jour elîe lui voua l'amitié la plus éclairée et la 
plus fidèle. Elle entretint avec lui une correspondance 
dont on peut juger de l'effusion et du haut intérêt par 
les nombreux fragments que j'en donne ici. Elle s'attacha 
à lui comme madame Swetchine s'était attachée au 
P. Lacordaire, mais, soit qu'elle ne fût pas assez 
mystique ou que la raison chez elle tînt plus de place 
que le sentiment, elle n'exerça jamais sur l'esprit du 
carme déchaussé l'empire que madame Swetchine 
exerçait sur l'esprit du dominicain. Elle fut sa confi- 
dente, son appui, sa consolatrice, mais elle ne fut 

à périr , peuvent aller au-devant du monde nouveau sans exciter 
sa défiance et entreprendre la grande œuvre de christianiser 
a démocratie. Il me semble que je sens si bien que les vieilles 
choses ont fait leur temps, que tout en ayant le plus profond 
dégoût pour le gouvernement actuel de la France, si corrupteur 
et si antilibéral, j'aimerais mieux, si j'avais le pouvoir de boule- 
verser la France pendant une heure, améliorer le régime impérial 
(jue de le détruire ; je ne voudrais point — et c'est peut-être en cela 
que je m'écarte un peu de mes amis — renverser l'homme qui 
règne sur nous, quels que soient ses torts, d'abord parce que les 
révolutions sont toujours désastreuses et ensuite parce que je crois 
qu'il vaudrait mieux forcer le chef de la démocratie à devenir 
libéral que de chercher à faire accei)ter à la démocratie des hom- 
mes dont elle se défiera toujours, quelque libéraux qu'ils soient, t 
(Lettre ms,) 



88 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

jamais à proprement parler son Égérie, quoiqu'elle 
fut très digne de l'être. Elle avait rêvé, en 1868, de le 
mettre à la tête d'une Sainte-Ligue dont l'idée avait 
traversé l'esprit du P. Gratry, alors que la petite 
chapelle de l'Oratoire réunissait chaque dimanche au 
pied de sa chaire des âmes de bonne volonté. « Cette 
association, lui disait-elle, s'approprierait cette magni- 
fique devise : Dieu est esprit, et il faut que ceux qui 
l'adorent le fassent en esprit et en vérité et elle aurait 
sur sa bannière la pauvre femme de Samarie, écoutant 
la parole du Christ. Vous en seriez le chef et la vie ; 
vous prêcheriez l'Évangile dont on ne parle plus dans 
nos églises, et avec lequel on croit se mettre en règle 
lorsqu'on lui a emprunté un texte ; vous apprendriez 
aux chrétiens ce que c'est que le christianisme vrai, et 
à ceux qui ne le sont pas, que ce qu'ils attaquent est le 
masque du christianisme, le travestissement que lui 
ont fait subir de soi-disant disciples, et qu'ils ne con- 
naissaient pas la reUgion chrétienne. Puis, de ce grain 
de sénevé pourrait sortir un grand arbre, à l'ombre 
duquel les esprits fatigués de notre temps viendraient 
se réunir et s'asseoir, et l'œuvre de la Réforme — cette 
œuvre qu'il faut recommencer et poursuivre toujours, 
que toutes les générations, tous les peuples et tous les 
temps sont tenus d'opérer sous peine de périr, comme 
le laboureur est tenu à cultiver son champ chaque 
année sous peine de le voir encombré d'herbes para- 
sites — cette grande œuvre de la Réforme aurait fait 
un pas . » 



LA MARQUISE DE FORBIN D'OPPÈDE 89 

Mais les événements ne lui donnèrent pas le temps 
de réaliser son rêve, et c'est en dehors de l'Kglise 
catholique-romaine ([ue le P. Hyacinthe devait pour- 
suivre l'œuvre de la Réforme à laquelle elle le conviait 
avec tant d'éloquence. 

Quelques jours avant sa sortie du couvent, elle lui 
écrivait l'admirable lettre que voici : 

« Mon bien cher Père, il nie semble que j'ai déjà essayé 
de vous dire l'autre jour ce que j'avais commence à vous 
écrire, et j'ai d'ailleurs cmportô de notre dernière conver- 
sation une impression beaucoup plus douce et une sorte 
de confiance que les choses n'ii'ont pas jusqu'à l'extrémité. 
C'est donc par obéissance que j'en reviens à vous écrire. 

« Je crois que vous êtes souffrant et que cet état de 
soufTrancc ajoute d'une manière factieuse aux pénibles 
impressions du dehors, en les l'cndanl plus vives et plus 
profondes ; je crois surtout que vous n'êtes pas où Dieu 
veut que vous soyez et que la vie tout exceptionnelle que 
vous menez, n'y étant pas appelé, vous met dans un état de 
gêne intolérable à la longue. Je crois que pour les esprits 
philosoplnques habitués à vivre avec des idées plus qu'avec 
des hommes, la vie monastique présente les plus grands 
dangers en doublant leur puissance d'abstraction et les met- 
tant continuellement aux prises avec l'absolu, tandis qu'ici- 
bas tout est relatif et contingent ; le commerce des hom- 
mes, le mouvement de la vie, l'action ne faisant plus 
contrepoids à la méditation, l'équilibre s'altère. Je pense 
donc que vous ne devez pas persévérer dans une voie inu- 
tilement douloureuse, et que, malgré les très graves incon- 
vénients attachés à un changement de position, il vaut 
mieux les braver, puisqu'ils ne sont après tout que secon- 
daires, que de s'exposer à se pousser soi-même à bout et à 

JANSÉNISTES, T. lU 7 



90 LES DEllNIEIlS JANSÉNISTES 

venir enfin à rcjcler à la fois ce qui peut être rejeté et ce 
qu'il faut garder. Je suis persuadée que si vous étiez délivré 
d'un joug, léger pour ceux qui ont la vocation, écrasant 
pour ceux qui le portent seuls, puisqu'ils ne sont pas sou- 
tenus par une grâce providentielle tout exceptionnelle, bien 
des choses s'adouciraient. 

« Maintenant, mon bien cher Père, que vous dirai-je ! 
Je n'ai pas la prétention de faire avec vous de la théologie, 
je ne puis vous dire que ce que je sens. Je partage d'ail- 
leurs entièrement, vous le savez, votre manière de voir sur 
les misères actuelles de notre Église, et sur les nécessités 
d'une transformation radicale, mais où serait le mérite de 
notre foi si elle ne nous amenait pas à reconnaître ce 
qu'il y a do divin dans l'infirmité humaine ; l'honneur du 
bon larron n'est-ce pas d'avoir reconnu et adoré un Père 
sous une forme humaine défigurée par la souffrance et 
couverte de plaies hideuses, et nous, enfants de l'Église 
romaine, renierons-nous notre mère parce quelle est 
défigurée par les fautes de ses ministres ? Jésus-Christ 
était- il moins Dieu, lorsqu'il était couvert des crachats des 
soldats ? Je crois que la soumission dans une certaine 
mesure, la mesure que comporte l'honneur, le sentiment 
de ce que tout homme se doit à soi-même et de ce qu'il 
doit à la vérité, est féconde, que la séparation est stérile. 
La séparation , c'est le procédé révolutionnaire, qui n'a- 
boutit à rien, pas plus en religion qu'en politique. Pour 
réformer l'Église, pour y exercer une action efficace, pour 
apporter sa pierre à l'édifice de l'avenir, pour opérer en 
un mot le bien que vous avez en vue, il faut être dans 
l'Église ; pour que la jevine pousse verdisse et devienne un 
arbre, il faut qu'elle tienne à la racine ; si elle en est 
violemment séparée, elle se dessèche et ne produit ni 
fleurs ni fruits. 

« Je ne compare point assurément : l'abbé de Lamennais 



LA MARQUISE DE FORBIN D'OPPÈDE 91 

avait tort et vous avez raison. Tl en avait d'ailleurs librement 
et de propos délibéré appelé .'lu jugement de Rome, mais 
lui aussi a été durement traité, et ceux qui ont vu les cho- 
ses de près ont pu dans le moment croire qu'il avait 
le droit de faire ce qu'il a fait. Cependant, qu'a produit sa 
.séparation ? Le néant ! Cet homme, ce clief d'école dont les 
idées sur quelques points n'avaient que le tort de devancer 
son temps, a été condamné à l'impuissance et s'est éteint 
dans le vide. Combien a été féconde, au contraire, la 
soumission du P. Lacordairc ! On peut contester l'opportu- 
nité de sa tentative pour rétablir, sur un sol qui n'est plus 
fait pour les porter, des congrégations religieuses ; on 
ne saurait nier son heureuse et immense influence sur la 
jeunesse de son temps 11 a commencé la réconciliation du 
monde moderne avec le catholicisme, et si les circons- 
tances filiales semblent pour le moment retarder l'accom- 
plissement de son œuvre, elle n'en subsistera pas moins. 
Le V. Lacordaire a travaillé à ensemencer le champ, s'il ne 
lui a pas été donné de recueillir la moisson, n'est-ce point 
parce qu'ici-bas celui qui sème est rarement appelé à 
recueillir, et n'est-ce pas vous qui êtes destiné à terminer 
l'œuvre, à faire mûrir les gerbes ? 

Souffrir pour ceux-là même qui devraient être nos 
frères et nos pères, souffrir pour la vérité et la justice, c'est 
la plus douce des épreuves, celle que Dieu réserve aux 
âmes privilégiées, à celles qu'il sait assez fortes pour y résis- 
ter avec sa grâce ; c'est pour ceux qui ont été martyrisés 
de la sorte qu'il a été dit : « Bienheureux ceux quisouffrent 
pour la justice ! » 

€ Je crois que sans rien rétracter, parce qu'il n'y a pas 
matière à rétractation, sans rien désavouer, puisqu'il n'y a 
rien à désavouer, vous pouvez devenir, avec toute l'autorité 
de votre caractère sacerdotal, libre de toute solidarité avec 
une congrégation religieuse, et n'ayant plus à compter 



9 2 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

qu'avec votre conscience et Tavitorité épiscopale. Il me 
semble que je vous vois, dans une petite chambre de mon 
quartier, écrivant, car il faut faire des livres, la parole ne 
suffit pas, prêchant , dirigeant, ramenant à l'unité extérieure 
les âmes qui appartiennent déjà par le fond à l'unité ; 
arrachant les âmes catholiques à leur sommeil et les tirant 
de l'ombre de la mort pour les faire s'épanouir au soleil de 
la vérité ; opérant dans la piété une réforme urgente, rap- 
prochant CG qui n'est séparé qu'en apparence, enseignant 
le christianisme des premiers temps et des derniers, le 
christianisme des Apôtres qui est celui auquel nous aspirons 
et dont nous avons besoin, à ceux qui ne connaissent que 
le catholicisme de l'ancien régime, accomplissant en un 
mot la plus belle mission qui peut être donnée à un homme 
ici-bas, et faisant la tâche d'un fidèle secrétaire du Père 
céleste, d'un fidèle ami de l'humanité. 

« Pardonnez-moi, mon Père, d'exprimer si mal ce qu'il me 
semble que je sens bien profondément; je ne saurais envisa- 
ger les choses autrement devant Dieu, et lui qui voit au 
fond des cœurs, sait combien je lui demande d'être votre 
conseil et votre appui. Tout ce que je puis faire, c'est de 
vous réi^élcr que, quoi qu'il arrive, je vous resterai profon- 
dément et respectueusement attachée en ce monde et dans 
l'autre. ' » 

Ainsi, la marquise de Forbin d'Oppède avait été mise 
par le P. Hyacinthe dans le secret de ses luîtes inté- 
rieures et lui avait donné le conseil de se faire séculari- 
ser. Sa brusque sortie du couvent ne lui causa donc 
qu'une demi-surprise"-. Il n'en fut pas de même pour 

" Lettre rass. 

2 « Mon bien cher Père, lui écrivait-elle du château de Saint- 
Marcel à la date du 2 3 septembre, je vous écris sous le coup 
d'une émotion trop vive pour le faire longuement. La Gazette 



APRÈS LA SORTIE DU COUVENT 91) 

les catholiques-libéraux, ses amis, qu'elle foudroya 
littéralement. Si l'on s'en rapporte à la lettre de blâme 
que l'évêque d'Orléans lui adressa cinq jours après et 
dans laquelle la marquise disait qu'il avait parlé pour 
Rome, M8' Dupanloup aurait appris le soir même ce 
que le P. Hyacinthe était sur le point de faire, et, 
pour lui éviter à tout prix ce qui devait être pour 
lui « une si grande faute et un si grand malheur, en 
même temps qu'une profonde tristesse pour l'Église », 
il aurait fait partir de nuit un de ses anciens condis- 
ciples' pour l'arrêter, s'il était possible. « Mais il était 
trop tard, le scandale était consommé » , la lettre 
avait paru dans le Temps, et la presse entière s'apprê- 
tait à la reproduire. 

D'ailleurs^ fùt-il arrivé à temps , cet ami n'aurait 
rien empêché. Le P. Hyacinthe est de ces natures hési- 
tantes et absolues qui sont longues à prendre un parti, 
mais qu'aucune considération n'arrête une fois qu'elles 

de France m'apporte aujourd'hui votre lettre. Elle est très 
belle, très éloquente, très touchante ; on ne saurait la lire sans 
que les yeux se remplissent de larmes. Je ne l'approuve ni ne la 
condamne, l'avenir seul lui donnera sa signification. Qui pour- 
rait vous blâmer d'avoir osé dire tout haut ce que beaucoup 
pensent tout bas, d'avoir parlé aux chrétiens, déshabitués do 
l'entendre, le langage de la vérité, si vous n'allez pas plus loin ? 
Mais si cette lettre était un premier pas dans la voie par où l'on 
sort de l'Église, je ne vous en serais pas moins attachée, mais je 
serais désolée. J'ai un besoin extrême de vous voir ; si j'étais 
libre, je serais déjà à Paris, mais tout me retient ici. Dès que 
vous le pourrez, écrivez-moi deux lignes seulement pour me dire 
comment vous entendez régler votre vie. » (Lettre ms.) 

♦ M. Lagraiige, alors vicaire général de l'évêque d'Orléans, 
aujourd'hui évèque de Chartres. 



94 LES DERNIEIIS JANSÉNISTES 

l'ont pris. Il n'avait consulté personne pour quitter son 
couvent, pas même ce « courageux archevêque » qui 
lui avait ouvert la chaire de Notre-Dame et l'y avait 
« maintenu contre le mauvais vouloir » des ultramon- 
tains ; pas même ce généreux Montalembert qui l'ai- 
mait comme a le fils chéri de son àme » et qui, le len- 
demain, dans une lettre admirable et toute pleine de 
(( la colère de l'amour », lui reprocha si durement de 
n'avoir pas daigné discuter avec lui les termes du 
« congé injurieux et calomnieux » qu'il venait de 
signifier à l'Église. Il a toujours fait ainsi. Quand il 
épousa madame Meriman, il prit conseil de quelques 
personnes catholiques et protestantes qu'il savait lui 
être absolument dévouées, mais il ne tintaucun compte 
de leurs observations qui contrariaient ses desseins. 
« C'est un suicide moral' , » lui écrivait la marquise 
de Forbin d'Oppède. « C'est l'acte le plus important 
de ma vie », lui répondit-il. Un peu plus tard, quand 
il donna sa démission de curé de Genève, il n'écouta 
que le cri de sa conscience. Depuis quelque temps, 
le Grand Conseil avait imprimé au mouvement vieux- 
catholique une direction qui froissait ses sentiments 
politiques et religieux. 11 se retira à la Grande-Char- 
treuse, et, après s'être recueilli plusieurs jours dans 

' 11 faut dire à, son honneur qu'il a toujours fait litière de ses 
intérêts. En 1869, M. Emile OUivier lui ayant proposé l'archevê- 
ché de Lyon, il le refusa. Quelque temps auparavant, Lamartine, 
Guizot. Montalembert lui avaient offert un siège à l'Académie 
française 11 n'avait qu'à rester dans l'Église pour arriver à tout 
ce qvi'il aurait voulu. 



LE P. HYACINTHE ET LE JANSÉNISME 95 

le silence, il revint à Genève pour se séparer publique- 
ment de ceux qu'il avait entraînés dans le schisme. 
Monlalembert lui écrivait, après sa sortie du couvent : 
« Laissez-inoi vous le dire avec ma liberté ordinaire : 
vous êtes très enfant. Vous ne connaissez pas les hom- 
mes, ni ce qu'ils sont, ni le peu qu'ils valent. » 
C'est peut être à cause de cela que cet enfant terrible 
n'en a jamais fait qu'à sa tête. 

Quoi qu'il en soit, à dater de sa protestation du 20 
septembre, le P. Hyacinthe appartint au parti jansé- 
niste ; il renoua la chaîne de l'Appel ; il fut un appelant 
et un réappelant dans toute la force du terme, et c'est 
aux Pensées de Pascal qu'il avait emprunté les plus 
beaux cris de sa lettre : « Les saints ne se sont jamais 

tusl Ad tuum, Domine Jesu, tribunal appello\ » 

D'ailleurs, il suffisait de l'observer, de le suivre, pour 
voir qu'il avait un penchant secret vers le Jansénisme 
et qu'il y glissait doucement. Son esprit était trop 
nourri des Écritures, il prenait trop de plaisir à leur 
interprétation scientifique, il y cherchait avec trop 
d'amour « l'idée de Dieu qui se retirait du monde » 
pour ne pas y découvrir un jour la vérité dernière. Il 
avait déjà un pied dans le parti quand il faisait à Notre- 
Dame le procès du pharisaïsme ecclésiastique et qu'il 
opposait au sacerdoce du prêtre le sacerdoce universel 
du père de famille dans l'enceinte du foyer domestique. 
Il s'enfonça jusqu'au cou dans l'ornière du parti quand 

* Pensées, t. n, p. hk, éd. Pion. 



96 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

il accepta, après le Concile, les fondions de curé cons- 
titutionnel à Genève, et tout récemment encore, en 
dépit de son mariage qui l'avait exclu de la commu- 
nion janséniste, il se réclamaitde Port-Royal en deman- 
dant à l'archevêque d'Utrecht de prendre sa petite 
église sous sa juridiction. 

Mais n'anticipons pas sur les événements, et revenons 
à son manifeste du 20 septembre. Il porta donc un coup 
terrible à ses plus chers compagnons de lutte, à M»' 
Dupanloup, à Montalembert, à M. Audisio qui, dans 
une très belle lettre en date du 4 octobre 1869, lui 
disait : « Permettez -moi, mon cher ami, d'offrir pour 
texte à vos méditations celte maxime de Leibnitz, dans 
son Syslème théologique. Elle est d'un catholique plus 
que d'un protestant : Quidvis eniin libentias pati dehe- 

mUS, ETIAM CUM MAGNA JACTURA NOSTRA, quaiTl ttb Ecclc- 

sia divellamur et schismati causa/n prœbeamus. « Nous 
devons souffrir tout, sans exception, plutôt que de nous 
séparer de l'Église et de faire un seul pas vers le 
schisme. » Cependant tous ne le blâmèrent pas, et 
Montalembert lui-même lui écrivait, dans sa fameuse 
lettre de la Roche-en-Breny', que, s'il avait su se borner 
aux cinq premiers alinéas de son manifeste, il eût 
grandi de cent coudées aux yeux du public, tout en 
restant irréprochable devant tous ceux d'entre ses amis 
qui voulaient rester cathohques. C'est-à-dire qu'il 
approuvait sa sortie du couvent. Mais s'il encourut de 

' On trouvera cette lettre plus loin. 



LETTRE DE M. SAINT-RENÉ TAILLANDIER 97 

ce chef les injures des fanatiques et les reproches des 
politiciens, des esprits timorés ou des âmes tendres, il 
reçut aussi de toutes parts des témoignages de sympa- 
thie et des encouragements précieux. M. Bonjean, pré- 
sident de la Cour de cassation, qui devait être fusillé 
par les scélérats de la Commune à côté de M»' Darboy, 
lui envoya sa carte en y ajoutant ces mots : « Avec l'ex- 
pression de mon ardente et respectueuse sympathie 
pour son noble courage. Les convictions qu'il vient de 
proclamer sont les miennes depuis ma jeunesse, et moi 
aussi j'ai subi, pour leur défense, plus d'une injurieuse 
attaque, mais il est doux et bon de souffrir pour la 
cause du Christ et de la vérité. » (Château d'Orge- 
ville, près Pacy-sur-Eure, le 22 septembre 1869.) 

De son coté. M. Saint-René Taillandier lui adressait 
la lettre suivante : 

a Bagnères-de-Luction, 27 septembre 1869. 
« Mon RiivÉHEND Père, 

« En lisant hier l'admirable lettre que vous venez d'a- 
dresser à Rome, je me suis écrié du fond du cœur : v Voilà 
donc enfin un vrai fils du Christ! » J'espère que tôt ou 
tard la chrétienté répondra à cet appel héroïque. En 
attendant, vous aurez bien des insultes à subir, bien des 
épreuves ù traverser; c'est pourquoi les chrétiens, dont 
vous réjouissez l'âme, vous doivent l'hommage de leur 
reconnaissance et l'expression de leurs vœux. 

t Vous serez outragé par les pharisiens, par les Veuillot, 
par tous les hommes qui, il y a dix-huit siècles, auraient 
craché à la face du Sauveur. Ce n'est pas de quoi troubler 
une âme telle que la vôtre. La grande, la douloureuse 



98 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

épreuve, ce seront les alarmes des cœurs timides, les 
reproches affectueux des âmes tendres qui se méprendront 
sur le sens de votre résolution. Voilà si longtemps que le 
vieil esprit du Christianisme semble avoir disparu de la 
terre ! Parce que vous vous éloignez d'un couvent devenu 
la prison de votre âme, on verra en vous un Luther nouveau, 
un nouveau Lamennais ! — Quelle erreur ! Lamennais s'éloi- 
gnait du christianisme, Luther rompait avec le catholicis- 
me ; vous, au contraire, vous avez la sainte ambition de 
relever le gi'and catholicisme, défiguré, dénaturé, détruit 
par les doctrines des pharisiens. 

« Courage, mon Révérend Père, des millions de cœurs 
vous attendaient L'humanité ne veut renoncer ni à l'Évan- 
gile ni aux principes du monde moderne. Ceux qui ensei- 
gnent l'opposition absolue, irréconciliable du christianisme 
et de la Révolution, sont les ennemis de Dieu et du genre 
humain. Il faut les combattre au même titre ; il faut prou- 
ver aux pharisiens comme aux démagogues, aux falsifi- 
cateurs de l'Évangile comme aux falsificateurs de l'esprit 
de 89, que tout ce que la Révolution a fait de légitime et 
de durable est i'appUcation temporelle des principes de 
TÉvangile. 

«La crise que la chrétienté traverse était peut-être néces- 
saire pour fonder le grand « Catholicisme », le catholicisme 
universel, dont le monde na encore vu que les commence- 
ments, et dont le pharisaïsme jésuitique nous éloignait 
chaque jour davantage. Si le Concile qui se prépare assure 
le triomphe de ce pharisaïsme, il faudra lui opposer le 
Concile de toutes les consciences chrétiennes. Vous avez un 
grand rôle à jouer. Que Dieu soit votre guide ! Que Jésus- 
Christ soit votre force ! 

« Permettez-moi de me dire, avec la sympathie la plus 
tendre et le respect le plus profond, votre tout dévoué 
serviteur. » 



LETTRE DE M. SAINT-KENÉ TAILLANDIER 99 

Enfin, le docteur Pusey lui écrivait de l'Université 
d'Oxford : « G est avec la plus grande admiration et en 
même temps avec une certaine sollicitude, que j'ai lu 
et relu dans les journaux voire puissante lettre de 
protestation. Comme la vieille doctrine de votre grand 
Bossuet, ce grand gallicanisme presque anéanti est 
dans notre conviction l'unique espoir d'union entre les 
églises: nos yeux à nous tous sont tournés vers vous qui 
l'avez défendue, croyons-nous, au prix de bien des souf- 
frances, contre les idées nouvelles de la curie romaine. » 

Quant à M»"" Darboy, dont je n'ai encore rien dit, à 
peine avait-il pris connaissance de la lettre du P. Hya- 
cinthe, qu'il lui envoyait M8' Thomas, évêque de la 
Rochelle, en le priant de venir immédiatement à l'arche- 
vcclié. Certes, si quelqu'un avait le droit de se plain- 
die de n'avoir pas été consulté dans la circonstance, 
c'était surtout lui qui depuis cinq ans avait essuyé 
toutes sortes d'attaques à cause de son prédicateur. Il 
ne lui fit cependant entendre aucune plainte ; mais 
prenant son air ironique, sous lequel il avait coutume 
de dissimuler son dépit ou son chagrin, il lui dit affec- 
tueusement : « Oh ! moi, mon cher Père, je n'aurais pas 
écrit ces choses-là. Celamène au bûcher de Savonarole, 
et je suis politique, je ne veux pas y aller. . . » 

Hélas ! tout politique qu'il était, cela ne l'empêcha 
pas de mourir dans le chemin de ronde de la 
Roquette ! . . 



CHAPITRE V 



Montalembert et la dictature. — Son erreur de quinze 
jours. — Il ne peut se résigner au pouvoir absolu — 
Comment le définissait Doudan. — Entêté des idées par- 
lementaires. - Montalembert et les Jésuites. — Expli- 
cation de sa volte-face, — Sa lettre à un avocat. — Le 
gallicanisme ressuscité. — La double idolâtrie d'après 
M^'' Sibour. — Montalembert et le P. Hyacinthe. — His- 
toire de son livre sur V Espagne et la liberté. — Les Jésuites 
d'Espagne et les Pères de la Civiltà. — La chute de la 
reine Isabelle jugée par la marquise de Forbin d'Oppède. 

— L'Espagne, et [a liberté corrigée par M, Guizot et 
M^"" Dupanloup. — Les Jansénistes et les Pensées de 
Pascal. — Lettre de Montalembert à Arnaud de PAriége, 

— la catholique républicain. — Procès fait au P. Hya- 
cinthe à propos de l'Espagne et la liberté. — Un mandat 
post mortem. — Lettre de Montalembert au P. Hyacinthe 
après sa sortie du couvent. — Il lui ouvre sa bourse 
comme M*'' Dupanloup avait ouvert la sienne à M. Renan 
à sa sortie de Saint-Sulpice. — Le P. Hyacinthe et M. de 
Pressensé. — Montalembert et la marqviise de Forbin 
d'Oppède le conjurent de garder le silence. — Son dé- 
part pour l'Amérique. 



MONTALEMBERT 101 



Il était du parti de la liberté, le chevalier sans peur 
et sans reproche qui porta le nom de Monlalembert. 
Sans reproche, hélas ! pas tout à fait, et lui-même 
s'est repenti publiquement d'avoir trahi la liberté dans 
une heure de méprise ou d'illusion. Que celui qui ne 
s'est jamais trompé lui jette la première pierre ! 

Lorsqu'il prêta la main à l'établissement de la dic- 
tature, Monlalembert croyait servir l'Église, car, ainsi 
que le vieux Polonais de la confédération de Bar, s'il 
aimait la liberté plus que tout au monde, il aimait la 
religion catholique plus que la liberté. Encore eut-il 
soin de dégager sa responsabilité des événements qui 
pouvaient sortir de cette dictature. Il disait dans son dis- 
cours sur la dotation du prince-président : «■ Il y a bien 
des points sur lesquels je ne suis pas d'accord avec le 
président de la République. Je ne suis ni son garant, 
ni son ami, ni son conseiller, ni son avocat. Il pourra 
me faire regretter le témoignage que je lui rends. . . )> 

Et encore dans sa lettre aux catholiques, en date du 
12 décembre i85i : 

« Je ne prétends pas plus garantir l'avenir que 
juger le passé. Voler pour Louis-Napoléon, ce n'est 
pas approuver tout ce qu'il a fait, c'est choisir entre lui 
et la ruine totale de la France. » . ^^<iai 



102 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Il croyait de bonne foi que la dictature sauverait 
la France de l'anarchie. 

« C'est vrai, a-t-il dit depuis, j'ai commis alors une 
grande faute, la plus grande de ma vie. Il m'en coule 
peu de l'avouer : il m'en a coûté beaucoup plus de la 
commettre. Après mille hésitations et avec mille ré- 
serves, j'ai partagé l'illusion de l'immense majorité 
des Français. Trompé sur la nature et l'étendue du 
danger réel que nous courions alors, j'ai cru à la 
nécessité d'un coup d'Etat pour sauver la société et la 
liberté qui me semblaient toutes deux menacées par 
l'anarchie. Je l'ai cru, et ce que j'ai cru, j'ai eu le tort 
de le dire. Sans avoir pris la moindre part au renver- 
sement de l'ordre légal ni à la création de ce pouvoir 
nouveau, j'ai pensé un moment que l'on pourrait tirer 
parti de ce nouveau pouvoir, comme de la République 
en i848, pour le bien. Ce tort incontestable, je crois 
l'avoir suffisamment expié. Une longue suite de luttes 
et de protestations sans relâche, qui n'ont pas toujours 
été sans péril, peuvent bien contrebalancer une erreur 
de quinze jours . . » 

Son illusion, en effet, ne dura pas davantage. Après 
avoir refusé le poste de sénateur que lui offrait le 
prince-président, il rompit avec l'Élysée, le jour même 
où furent rendus les décrets sur les biens de la famille 
d'Orléans; il donna sa démission de membre de la 
commission consultative; en un mot, dès qu'il eut 
reconnu son erreur, il ne voulut pas « devenir le 
complice de l'ennemi victorieux. » 



MONTALEMBERT 1Ô3 

Vainement le duc Pasquier, qui recevait ses confi- 
dences, lui prêchait-illa résignation au pouvoir absolu, 
« comme une pénitence de nos fautes, de nos sottises, 
de nos folies même, pendant le cours de trente-six 
années où toute liberté nous a été accordée pour ar- 
river, en matière de gouvernement, au bien que nous 
n'avons jamais su faire, que nous avons même plus 
d'une fois repoussé', » Monlalembert ne pouvait se 
résigner à jouer le rôle de comparse après avoir refusé 
celui de compère. « Entêté » comme il l'était, des « idées 
parlementaires- », le silence de la tribune lui pesait 
plus qu'à tout autre, car, ainsi qu'il l'a dit lui-même, 
il avait « le tourment de la parole publique ». Il tailla, 
sa plume et, pendant toute la durée de l'Empire, il se 
tînt debout , ferraillant avec ce glaive improvisé contre 
tous les sectaires de « l'alliance du corps de garde et 
de la sacristie. » 

Doudan disait qu'il avait rempli pendant quarante 
ans le monde de ses invectives contradictoires et de son 
éloquente inquiétude. Sa vie, en effet, ne fut qu'une 
longue série de révoltes. Seulement, il savait à l'occasion 
se rétracter et se soumettre. En matière religieuse sur- 
tout, il se montra jusqu'au bout catholique pénitent. 
« Je suis de l'opposition autant qu'on peut l'être, 
écrivait-il un jour à Lady Herbert, mais je suis très ré- 
solu^ quoi qu'il arrive et quoi qu'il m'en coûte, à ne 

♦ Favrc : Vie du chancelier Pasquier, p. :i34. 

* Louis Veuillot : Rome pendant le Concile. 



104 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

jamais franchir les limites inviolables \ » Il s'était sou- 
mis, en 1882, après l'encyclique de Grégoire XVI qui 
condamnait les doctrines de l'Avenir. Nul doute qu'il 
se fût incliné, s'il avait vécu, devant le dogme de l'in- 
faillibilité du Pape qu'il avait combattu sans espoir ni 
peur, fidèle à salière devise. Mais autant il se montrait 
soumis dans les choses qui touchaient au dogme ou à 
la discipline de l'Église, autant il savait « garder invio- 
lable cette part de son âme et de sa conscience où il 
n'admettait pas que la foi pût prévaloir^ ». C'est ainsi 
qu'à dater du Syllabus, les Jésuites trouvèrent en lui 
un Montalte aussi ardent à les combattre qu'il l'avait 
été autrefois à les défendre. J'ai dit Montalte et ne m'en 
dédis point, car je ne crois pas que, depuis les Provin- 
ciales, les Jésuites aient été traités par une plume 
catholique comme ils le furent par Montalembert dans 
son livre de l'Espagne et la Liberté. 

Quelle fut donc la cause de cette volte-face ? Il nous 
l'a expliquée lui-même dans une lettre du 28 février 
1870 et publiée par la Gazette de France cinq jours 
avant sa mort. Un avocat lui avait reproché de contre- 
dire le discours qu'il avait prononcé en 1847, ^ ^^ 
Chambre des pairs, en donnant son approbation aux 
lettres récentes du P. Gratry à l'archevêque de Malines. 
11 lui répondit : 

' Lettre du 9 octobre 1869, publiée par M. Foisset dans son 
livre : Le comte de Montalembert. 

> Plaidoirie de M^ AUou dans le procès des héritiers de Mon- 
talembert contre le P. Hyacinthe. 



MONTALEMBERT 105 

« ... Je vous prie de remarquer que le gallicanisme 
dont j'étais l'adversaire résolu et victorieux, il y a vingt- 
cinq ans, n'avait de commun que le nom avec celui que 
vous reprochez au R. P. Gratry. Le gallicanisme que je 
traite de momie n'était autre que celui dont mon ancien 
collègue et ami, le comte Daru, se moquait l'autre jour 
en répondant à M. Rouland, et en lui disant : Vous vous 
trompez de siècle ! C'était uniquement l'intervention oppres- 
sive ou Iracassière du pouvoir temporel dans les intérêts 
spirituels, intervention qu'une portion de notre ancien et 
illustre clergé de France avait quelquefois trop facilement 
acceptée. 

« Mais vous ne trouverez, j'ose le croire, pas plus dans 
mes discours de 1847 9^^ dans mes autres discours ou 
écrits, un mot, un seul mot conforme aux doctrines ou aux 
prétentions des ultramontains d'aujourd'hui, et cela par 
une excellente raison, c'est que personne n'avait imaginé 
de les soutenir ou de les soulever depuis mon entrée dans 
la vie publique jusqu'à l'avénemcnt du Second Empire. 
Jamais, grâce au ciel, je n'ai pensé, dit ou écrit rien de 
favorable à l'infaillibilité personnelle et séparée du Pape 
telle qu'on veut nous l'imposer, ni à la théocratie ou à la 
dictature de l'Église que j'ai réprouvée de mon mieux dans 
l'Histoire des Moines d'Occident, ni enfin à cet absolutisme de 
Rome dont le discours que vous me citez contestait l'exis- 
tence, même au moyen âge, tandis qu'il forme aujourd'hui 
le symbole et le programme de la faction dominante parmi 
nous . 

« Assurément, si quelqu'un voulait bien m'indiquer 
quelque chose à corriger ou à rétracter dans ce que j'ai pu 
dire à la tribune du Luxembourg ou à celle du Palais- 
Bourbon, et si je me sentais convaincu de mon tort, il ne 
m'en coûterait nullement de faire droit à sa réclamation, 
car quel est l'homme public à qui vingt-trois années d'expé- 
rience et de révolution n'auraient pas appris^ quelque chose? 

JANSÉNISTES, T. III. 8 



106 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Mais en relisant avec vous mes paroles de 1847, J^ ne 
trouve rien ou presque rien à y changer. Je sens que je 
combattrais encore et que je proclamerais, tout comme 
alors, l'incompétence réciproque de l'Église et de l'État en 
dehors de leur domaine propre, sans admettre que leur in- 
dépendance mutuelle doive aboutir à leur séparation ab- 
solue. 

« Toutefois, je reconnais volontiers que si je n'ai rien à 
retrancher , j'aurais beaucoup à ajouter. J'ai péché par 
omission , ou plutôt p^ir imprévoyance. Je disais à la 
Chambre des pairs : « Le gallicanisme est mort, parce qu'il 
s'est dit le serviteur de l'État ; il ne vous reste plus qu'à 
lenterrer 1 » 

« Je crois que je disais vrai alors. Il était mort et bien 
mort. Comment donc est-il ressuscité ? Je n'hésite pas à 
répondre : par suite des encouragements prodigués, sous 
le pontificat de Pie IX, à des doctrines outrées et outra- 
geantes pour le bon sens comme pour l'honneur du genre 
humain, doctrines dont on n'entrevoyait pas même une 
ombre sous la royauté parlementaire. 

« Il manque donc à ce discours, comme à celui que j'ai 
prononcé à l'Assemblée nationale sur l'expédition romaine, 
des réserves essentielles contre le despotisme spirituel, 
contre la monarchie absolue que j'ai toujours détestée dans 
l'État, et qui ne m'inspire pas moins de répugnance dans 
l'Église. 

a Mais qu'est-ce qui pouvait nous faire soupçonner, en 
1847, *1^6 l6 pontificat libéral de Pie IX, acclamé par tous 
les libéraux des deux mondes, deviendrait le pontificat re- 
présenté et personnifié par V Univers et la Civiltà ? Au milieu 
des cris unanimes que poussait alors le clergé en faveur de 
la liberté comme en Belgique, de la liberté en tout et pour 
tous, qu'est-ce qui pouvait nous faire deviner l'incroyable 
volte-face de presque tout ce même clergé en iSSa ? Qui 



MONTALEMBEUT 10? 

est-ce qui pouvait prévoir l'enthousiasme de la plupart des 
docteurs ultrarnontains pour la renaissance du césarisme, les 
harangues de Me"" Parisis, les mandements de AI"" Salinis, 
et surtout le triomphe permanent de ces théologiens laïques 
de l'absolutisme, qui ont commencé par faire litière de 
toutes nos libertés, de tous nos principes, de toutes nos 
idées d'autrefois, devant Napoléon III, pour venir ensuite 
immoler la justice et la vérité, la raison et l'histoire en 
holocauste à l'idole qu'ils se sont érigée au Vatican ' 

♦ Que si ce mot d'idole vous semble trop fort, ^euille 
vous en prendre à ce que m'écrivait, dès le lo septembre 
i853. M" Sibour, archevêque de Paris : 

« La nouvelle école ultramontaine nous mène à une 
« double idolâtrie : l'idolâtrie du pouvoir temporel et 
a l'idolâtrie du pouvoir spirituel. Quand vous avez fait 
« autrefois comme nous, monsieur le comte, profession 
« d'ultramontanisme, vous n'entendiez pas les choses ainsi. 
( Nous défendions contre les prétentions et les empiéle- 
« ments du pouvoir temporel l'indépendance du pouvoir 
« spirituel ; mais nous respections la constitution de l'État 
« et la constitution de l'Église. Nous ne faisions pas dispa- 
« raitre toute hiérarchie , toute discussion raisonnable, 
« toute résistance légitime, toute individualité, toute spon- 
« tanéité. Le Pape et l'Empereur n'étaient pas l'un toute 
« l'Église et l'autre tout l'État. 

« Sans doute, il y a des temps où le Pape peut s'élever 
« au-dessus de toutes les règles qui ne sont que pour les 
« temps ordinaires, et où son pouvoir est aussi étendu que 
« les nécessités de l'Église. . . Les ultramontains anciens en 
« tenaient compte ; mais ils ne faisaient pas de l'exception 
« la règle. Les nouveaux ultramontains ont poussé tout à 
« l'extrême, et ont raisonné à outrance contre toutes les 
« libertés, celles de l'État comme celles de l'Église. 

« Si de pareils systèmes n'étaient pas de nature à com- 



108 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« promettre les plus graves intérêts de la religion dans le 
« présent et surtout dans l'avenir, on pourrait se contenter 
« de les mépriser ; mais, quand on a le pressentiment des 
<» maux qu'ils nous préparent, il est difficile de se taire et 
« de se résigner. Vous avez donc bien fait, Monsieur le 
« comte, de les stigmatiser. » 

« Voilà, Monsieur, comment s'exprimait, il y a dix-sept 
ans, le pasteur du plus vaste diocèse de la chrétienté, en 
me félicitant d'une de mes premières protestations contre 
l'esprit que je n'ai cessé de combattre depuis lors. Car ce 
n'est pas aujourd'hui, c'est dès iSSa que j'ai commencé à 
lutter contre les détestables aberrations politiques et reli- 
gieuses qui se résument dans l'ultramontanisme contem- 
porain. 

« Voilà donc, tracée par la plume d'un archevêque de 
Paris, l'explication du mystère qui vous préoccupe et du 
contraste que vous signalez entre mon ultramontanisme de 
1847 et mon gallicanisme de 1870... » 

J'aime à croire que le correspondant de Montalem- 
bert fut satisfait de cette explication. Quant à moi, je 
ne trouve rien à répliquer et je passe. 



II. 



On connaît les rapports de Montalembert avec le 
P. Hyacinthe. Du jour où il l'entendit, il crut revoir 
le P. Lacordaire ; il l'adopta « comme le fils chéri de 
son âme. » — « Il n'est personne au monde vers qui je 



MONTALEMBERT ET 1,K P. HYACINTHE 109 

me sente plus entraîné que vers vous, lui écrivait-il. 
Chacune de vos lettres, chacune de vos paroles res- 
serrent le lien déjà si fort et si doux qui m'attache 
à vous. — Comptez qu'il n'y a pas d'âme plus capable 
de vous comprendre et de vous aimer que la mienne*. » 
On a lu plus haut sa lettre du 20 juin i864, dans 
laquelle, après avoir flétri le terrorisme exercé par 
des journalistes sans mission et sans pudeur, il ajou- 
tait : « Je cesserais d'être catholique, si je pouvais 
croire que l'Église dût se personnifier dans de tels 
hommes ! /> 

Jusqu'à sa sortie du couvent, il ne cessa d'être en 
communauté d'idées avec le P. Hyacinthe, de l'en- 
courager, de le soutenir dans sa lutte de tous les jours 
conlre la faction ultramontaine. Quand il se sentit 
mourir;, il lui légua ses dossiers de notes manuscrites 
et le chapelet du P. Lacordaire, et ne révoqua ce legs 
que lorsqu'il eut quitté l'habit du Carmel. Enfin il le 
chargea par mandat spécial de publier après sa mort 
Y Espagne et la Liberté, qu'il regardait comme son tes- 
tament politique et religieux. 

Ce livre a donné lieu, en 1877, à un procès si re- 
tentissant que je ne puis me dispenser d'écrire son 
histoire. Habent suajata libelli? Il était dans la destinée 
de cet écrit de circonstance de révéler au public les 
dissentiments que l'approche du Concile avait fait 
éclater parmi les catholiques-libéraux. 

« Lettre de 1868. 



110 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

C'était en 1868. Le P. Hyacinthe venait d'adresser à 
la Rivîsta universale de Gênes sa fameuse lettre sur la 
révolution en Espagne. Montalembert, malgré le dé- 
plorable état où il languissait, voulut écrire pour le 
Correspondant quelques pages dans le même sens, 
« mais M. Foisset et d'autres se récrièrent avant même 
de savoir ce (Ju'il voulait dire, et montèrent un coup 
pour le réduire au silence'. « Cependant il se mit au 
travail, et le 25 décembre 1868, soit trois mois après 
la chute de la reine Isabelle, il livra sa brochure au 
Correspondant qui la lui refusa, sans même lui faire 
l'honneur de l'admettre à correction ? Que contenait- 
elle donc de si extraordinaire? C'est ce que nous allons 
voir, d'après le compte rendu du procès de 1877 et les 
fragments publiés par le Journal de Genève le 5 juillet 
1872. 

Rappelons d'abord que Montalembert avait pris la 
plume sous le coup des mesures violentes exercées 
contre le clergé, alors qu'on proclamait en Espagne la 
liberté de toutes les Églises, à l'exception, comme disait 
spirituellement M. Weiss dans le Journal de Paris, à 
l'exception de la seule Eglise que connaissent les Es- 
pagnols. 

« Montalembert commence par demander au passé le 
secret du présent . II interroge ces huit^ siècles de grandeur 
qu'il dépeint dans un langage éclatant, poétique ; puis, 
tout change par l'union trop intime, trop absurde, du Trône et 
de l'Autel; il a alors des pages ardentes sur l'Inquisition 
d'Espagne. Lui qui avait dit déjà : « L'Inquisition plus 

Lettre ms. de Montalembert. 



L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ ni 

hideuse à mon sens que la Terreur, » dit de Philippe II : 
« L'dine de l'Espagne se pélriHa entre ses mains sanglantes. » 
Il poursuit et se fait le juge impitoyable de ce pays qui 
s'abandonne au despotisme spirituel et temporel. Il a, pour 
ces souverains abaissés qui se succèdent, des stigmates inef- 
façables ; il dit de Philippe IV : « Ce roi catholique a trente- 
deux bâtards, et ne laisse pour fds légitime qu'un avorton ! » 

« Il ressort, écrit-il, de toute l'histoire de l'Espagne mo- 
derne, la plus terrible et la plus nécessaire des leçons. C'est 
la décadence, l'irrémédiable déchéance d'un pays qui, par 
amour excessif de l'unité, du r^pos, de l'ordre apparent, 
s'abandonne au despotisme spirituel et temporel. Tout a 
péri en Espagne sous cette influence mortelle. Nulle part 
l'absolutisme n'a été plus complet, plus universel ; nulle 
part les résistances générales, provinciales, locales, person- 
nelles n'ont été plus étouffées, et nulle part aussi la dé- 
chéance n'a été plus universelle, plus rapide, plus in-émé- 
diable. La lutte y avait tout vivifié, le monopole y a tout 
perdu. » 

« Puis, après avoir acheté par la condamnation du passé 
le droit de juger le présent, il se retourne du côté du parti 
révolutionnaire et lui demande compte, avec la même 
àprelé, des sacrifices imposés par lui, au nom de la liberté, 
à la croyance et à la foi.' » 

Mais le morceau capital de Touvrage est le chapitre 
XIII qui concerne les Jésuites. Il occupait, au dire de 
M. Jean Wallon, les pages 95 à 99 des exemplaires 
d'épreuves. Le voici : 

« Ces pères de la Civiltà m'obligent à ouvrir ici une 
parenthèse très essentielle, pour bien établir que, si 

* Le Comte de Montalemhert et le P. Hyacinthe, i vol. 
n-80 chez Dentu. 



iVl LES DERNIERS JANSÉNISTES 

je suis encore, comme j'ai toujours été, l'avocat des Jésuites, 
ce n'est pas que je les trouve t( >us également irréprochables ; 
sans avoir été leur élève ou leur affilié, j'ai été pendant 
toute ma vie militante leur ami ou leur défenseur : et j'en 
suis fier. Mais au moment jù je pousse, sans doute pour 
la dernière fois, un cri, co.nme il y a vingt-cinq ans, pour 
revendiquer leur droit et proclamer leur innocence, il faut 
bien que je fasse mes réserves. Si je plaide volontiers pour 
les Jésuites de France et d'Espagne, victimes d'une persé- 
cution aussi stupide que perverse*, il n'en est pas de même 
de ceux de Rome, qui prennent chaque jour à tâche, en dé- 
fendant l'Église et le Saint-Siège, d'outrager la raison, la 
justice et l'honneur. Je ne puis ni ne veux me taire sur les 
monstrueux articles de la Civiltà catholica publiés en cette 
même année de 1868 contre la liberté en général, et préci- 
sément contre les libéraux catholiques qui ont eu la naï- 

' Ce n'était point l'avis du chanoine Dœllinger, qui, dans son 
livre de la Réunion des Églises, s'exprime ainsi sur le compte 
des Jésuites d'Espagne : 

« C'est à l'Espagne, son berceau, que la Société de Jésus a consacré 
ses meilleurs services. Fille de la race espagnole, héritière du 
caractère espagnol, elle a, pendant soixante ans, déployé dans 
toute l'Europe son zèle pour l'Espagne. Elle a traAaillé avec 
ardeur à étendre et à consolider la monarchie universelle de 
l'Espagne. Quel a été le résultat ? La banqueroute et la dépopula- 
tion de ce puissant royaume, la perte de ses professions les unes 
après les autres, une condition telle qu'à la fin du XVII« siècle 
un auteur espagnol le comparait à un corps inanimé, au squelette 
d'un géant. Au sein même de la péninsule, les Jésuites ont, de 
concert avec l'inquisition, travaillé, durant deux siècles, à imprimer 
leur esprit dans la vie du peuple. Ils n'ont réussi qu'à détruire 
l'esprit scientifique, à étouffer l'éducation supérieure, et leur pays, 
ruiné pour ainsi dire, dans chaque département de la pensée et 
de la vie, est descendu, auprès de la Turquie, au dernier rang 
des nations de l'Europe. Quand cet ordre fut supprimé, un 
diplomate espagnol, à Rome, disait avec raison : « Les Jésuites 
sont le ver qui nous ronge les entrailles. » (p. i65). 



L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 113 

veté, comme moi, de faire valoir et triompher à la tribune 
parlementaire le droit public des Jésuites, au nom de la 
liberté . 

t Si les libérâtres espagnols avaient eu assez d'esprit ou 
assez de connaissance des choses dont ils parlent pour 
exploiter cette mine précieuse, ils auraient certainement 
réussi à s'attribuer le bénéfice des circonstances atténuantes 
dans la récente campagne contre la pauvre Compagnie. 
Car, d'après les Pères de la Civiltà, l'Eglise ne peut coexister 
a\ec aucune liberté moderne. C'est M. Renan, parmi les 
publicistes contemporains, qui, toujours selon eux, a le 
premier et le mieux compris la vérité, quand il a proclamé 
dès i848 que l'Église n"a jamais élé tolérante et ne le sera 
jamais', et qu'un catholique libéral ou un libéral catho- 
lique ne pouvait être qu'un hypocrite ou un sot. Nous 
autres, qui, en cette même année i848 et 1849, réclamions 
et obtenions le droit d'enseigner pour les Jésuites comme 
pour tous les autres Français, au nom de la liberté et de la 
tolérance, nous n'y entendions absolument rien, ou, pour 
mieux dire, nous n'étions pas de bonne foi, car aucun catho- 
lique-libéral ne peut être de bonne foi. iNous sommes « le 
juste objet de dérision et des catholiques qui ne sont pas 
libéraux et des libéraux qui ne sont pas catholiques ». 

« Pour bien servir la cause catholique dans la seconde 
moitié du dix-neuvième siècle, il n'y a rien de mieux que 
d'étaler aux yeux de l'Europe contemporaine toutes les 
théories et tous les exemples de persécution que l'on peut 

• Voir les articles de la CiriJfà, celui surtout du 6 mai 1868 
sur le cas de conscience présidé par l'archevêque de Paris au 
milieu de son clergé, plus divera autres soigneusement reproduits 
par ['Univers, et non moins favorablement accueillis par le 
Journal des Dibats, comme par d'autres feuilles ennemies do la 
cause catholique. 

» Voir l'article traduit dans l'Univers du 28 juillet i848. 



114 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

découvrir dans le moyen âge, et de les justifier en les pla- 
çant sous l'étiquette d'un pape ou d'un saint. Pour l'Es- 
pagne, par exemple, il faut avoir soin, avec un à-propos 
tout à fait divinatoire, de remettre en 1 imière une certaine 
instruction de saint Pie V au nonce accrédité près de Phi- 
lippe II, pour déplorer la mollesse de ce roi dans la pour- 
suite des hérétiques et pour insister sur la nécessité de leur 
infliger des châtiments temporels*. En thèse générale, il 
faut déclarer tout haut et tout net, qu'il n'y a pas de li- 
berté moderne qui ne soit en elle-même une chose déré- 
glée, pernicieuse « et mortelle en ses effets », que la liberté, 
non pas la liberté absolue et illimitée, mais telle liberté en 
soi, est une peste, une peste spirituelle et bien plus funeste 
que la peste corporelle, le tout assaisonné de citations, de 
définitions et de dissertations théologiques que l'on a 
parfaitement résumées en bon français, ainsi qu'il suit : il 
n'y a pas de liberté sainte, toute liberté est une maladie ; 
il n'y a pas de liberté sage, toute liberté est un délire. Et à 
rencontre de ce que nous citions plus haut du métropo- 
litain espagnol et de ses suffragants' : il n'y a pas une 
bonne et une mauvaise liberté de la presse, c'est toute 
liberté de la presse qui est en elle-même esssntiellement 
mauvaise ; il n'y a pas une bonne et une mauvaise 
liberté de conscience qui ne porte avec elle sa propre con- 
damnation ; il n'y a pas une bonne et mauvaise liberté 
des cultes, c'est la liberté des cultes qui doit être réprouvée 
en elle-même d'une manière absolue. Et ainsi de suite 
pour toutes les libertés, toutes les franchises, toutes les 
émancipations dont se glorifie la société moderne. 

« Sur quoi je remarque que, quand mes contemporains 
et moi nous avons réclamé pendant vingt ans, à la Chambre 

' Voir l'article traduit dans l'Univers du a3 juillet i848. 
' Allusion à la page 8i de l'exemplaire d'épreuves. 



L'ESPAGNE ET L\ LIBERTÉ 115 

des pairs, à la Chambre des députés et à l'Assemblée natio- 
nale, au profit de l'Église et spécialement des Jésuites, la 
liberté d'enseignement et d'association, c'était uniquement 
au nom et au moyen des chartes et des constitutions mo- 
dernes, au nom de la liberté moderne, de la liberté de 
conscience, et au moyen de la liberté de la presse comme 
de la liberté de la tribune. Quand nous cherchions à 
nous préserver nous-mêmes des passions et des préjugés 
du jour, à nous éclairer sur la vraie nature des Jésuites 
modernes et de leur institut, nous rencontrions le bon et 
saint Père de Ravignan, retranché comme nous sur le 
teirain de la charte, et qui disait à son pays avec une 
loyauté incontestable : « Français, j'ai cru à la liberté reli- 
« gieuse de mon pays ... Je compte sur la liberté de 
« conscience que m'assure la loi fondamentale... La 
■i liberté de conscience est la promesse solennelle de la 
« charte. . . Je prétends qu'elle soit une réalité comme en 
Angleterre, en Belgique, aux États-Unis. . . Si nous 
« devons succomber dans la lutte, nous laissons derrière 
« nous la charte violée, la liberté de conscience opprimée'» 
Quand, dans la mémorable séance du 24 février i85o, mon 
illustre ami et collègue M. Thiers, au nom de la commission 
dont je faisais partie avec lui, a gagné la bataille définitive' 
qui a fait ouvrir en France tous les collèges des Jésuites, ce 
fut en agitant devant les yeux de l'Assemblée, et à la face des 
Montagnards furieux, le texte de la constitution républi- 
caine ainsi conçu : « Chacun professe librement sa religion, 
« et reçoit de l'État, pour l'exercice de son culte, une 
4. égale protection ... ; les citoyens ont le droit de s'associer. 



'•De l'Existence et de V Institut des Jésuites, p. ii, a3, aô, 
36, cf. p. 207. Edit. de i855. 

' Par le rejet, à la majorité de i5o voix contre i/|0, de l'amen- 
dement Bourzat, qui interdisait aux Jésuites le droit d'enseigner. 



116 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« de manifester leurs pensées par la voie de la presse ou 
« autrement. » 

« Nous avions tous tort alors, cela est clair. En bonne 
théologie, M. Renan seul avait raison, lui et ses pareils, qui 
soutenaient que le catholicisme et surtout les Jésuites, 
étaient absolument incompatibles avec la liberté ! Seu- 
lem^nt il fallait nous le dire alors C'était alors, et non pas 
maintenant, qu'il fallait nous apprendre que la liberté est 
une peste au lieu d'en profiter, grâce à nous, pour venir, 
vingt ans plus tard, l'insulter et la renier en même temps 
que nous. 

« J'ai passé depuis longtemps l'âge des mécomptes et 
des émotions passionnées, mais j'avoue que, à la lecture 
de ces palinodies cFrontées, j'ai rougi jusqu'au blanc des 
yeux et frémi jusqu'au bout des ongles. Je ne suis plus 
assez enfant pour me plaindre de l'inconséquence ou de 
l'ingratitude des hommes en général et des Jésuites en par- 
ticulier, mais je dis tout haut que ce ton de faquin et de 
pédagogue, appliqué à d'anciens défenseurs qui ne sont 
pas tous morts, à d'anciennes luttes qui pourront se renou- 
veler demain, ne convient ni à des religieux nia d'honnêtes 
gens : cela est peut-être parfaitement orthodoxe -, je ne 
suis pas juge en fait de théologie, mais je crois l'être en 
fait d'honneur et d'honnêteté et j'affirme que cela est 
parfaitement malhonnête 

« Gela est surtout parfaitement maladroit : mais c'est pré- 
cisément cette maladresse qui les excuse et qui les sauve. 
Ils savent sans doute ce qu'ils disent, mais ils ne savent 
certainement pas ce qu'ils font. S'ils avaient l'ombre de 
prévoyance, je ne dis pas de celte politique profonde et 
calculatrice que leur attribue le vulgaire, mais de ce bon 
sens qui sait simplement ouvrir les yeux sur ce qui se passe 
dans un monde où, après tout, on tient beaucoup à vivre 
et à prospérer, ils seraient les derniers à professer de telles 



L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 117 

doctrines et à se créer de tels antécédents. Le passé, un 
passé si rapproché, aurait pu et dû les éclairer, en atten- 
dant les leçons, les dangers, surtout les besoins d'un très 
prochain avenir. Si un seul jésuite, tant soit peu accrédité 
à Rome, s'était exprimé de i848 à i85o comme là Civiltà 
de nos jours, on peut être bien sur que pas un seul collège 
de Jésuites n'eût été ouvert en France, et, en outre, que pas 
un seul soldat français n'eût marché pour rétablir le pou- 
voir temporel à Rome ! Voilà pour le passé ; et quant à 
l'avenir, sans se poser en prophète, on peut affirmer que 
plus d'un jésuite des deux mondes versera des larmes amèrcs 
en retrouvant sur le chemin de la Compagnie les pages que 
leurs confrères romains viennent d'imprimer dans leur 
Journal oj'ficiel. 

« Lequel d'entre ces bons Pères peut s'étonner ou se 
plaindre de ce que, trois mois après la publication de ce 
manifeste, les libéràtres espagnols, en proclamant la liberté 
des cultes, aient supprimé et dépouillé les Jésuites\ On n'a 



• Madame la marquise de Forbin d'Oppède écrivait à ce sujet au 
P. Hyacinthe, le 3o novembre 1868 : 

«... Tandis que les Jésuites prospèrent aux États-Unis, sur cette 
terre où la liberté des cultes est poussée à ses dernières limites, 
ils sont chassés de Loyola et forcés de quitter un pays où hier 
encore le fait de posséder une Bible protestante était puni des 
galères. Et ce qui est pire, lorsqu'on entend répéter ce qu'un 
homme malheureusement éloigné du christianisme me disait der- 
nièrement en parlant de la reine : les Jésuites lui pardonnaient 
sa morale en faveur de sa politique et lui passaient Marfori en 
raison de son dévouement au pouvoir temporel du Saint-Siège. 

« Quand on entend cela, on ne sait que répondre, car si rien ne 
doit être plus sacré et hors de tout examen que les rapports d'un 
confesseur avec ses pénitents, tant qu'ils restent dans l'ombre, 
autant l'on est en droit de demandera un personnage pourvu 
d'un traitement et d'une charge officielle compte de la manière 
dont il l'exerce. Cette aventure espagnole, cette chute d'une mo- 
narchie dans le pays resté le plus monarchique de l'Europe, me 



118 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

fait, au fond, que les prendre au mot et leur fournir un 
argument à l'appui de leur thèse. Mais, est-ce bienfait? 
Non, mille fois non ! Faut-il leur appliquer leurs propres 
doctrines, et, parce qu'ils se trompent, selon nous, leur 
refuser le droit de vivre et de prêcher même contre nous ? 
Non, mille fois non ! Celui qui ne sait pas défendre et in- 
voquer la liberté au protit de ses adversaires, ne l'aime 
ni ne la comprend. C'est surtout à ceux qui la nient et qui 
la calomnient qu'il faut l'infliger. C'est le vrai, le seul châ- 
timent qui leur convient. Pour qui donc est faite la liberté, 
si ce n'est pour ses adversaires, puis et surtout pour ceux 
qui ne sont pas les plus forts ? Double raison pour la donner 
aux Jésuites, même malgré eux. 

« La liberté pour soi et pour autrui ! Chère et sainte 
liberté I Malgré les sots qui la blasphèment et malgré les 
méchants qui la souillent, elle sera toujours le meilleur 
remède à tous les maux, comme la plus belle récompense 
de toutes les vertus, Dussé-je passer pour un vieux rado- 
teur, pour un triple sot, ou, ce qui est pire, pour un triple 
hérétique, ce sera là, jusqu'à mon dernier soupir, le cri de 
ma conscience et de mon cœur. 

o Quant à ces pauvres casuistes, qui compromettent si 
gravement l'honneur et l'avenir de leur Compagnie, re- 
connaissons bien vite que nous n'avons affaire qu'à de 
simples théoriciens, et qu'il y aura toujours une différence 
considérable entre eux et leurs persécuteurs modernes. 
Ceux-ci professent en théorie des principes excellents, basés 
sur la justice et l'humanité, mais qu'ils n'hésitent pas à 

paraît contenir de graves enseignements, et de nature à grossir 
l'acte d'accusation qu'on pourrait dresser contre le pharisaïsme 
moderne, car n'est-ce pas imiter les pharisiens que d'attacher une 
si extrême importance à maintenir le dogme à l'abri de toute con- 
troverse, sans s'inquiéter de préserver le véritable esprit chrétien ? >i 
[Lettre ms.) 



L'ESPAGNE Eï LA LIBERTÉ 119 

violer sans pudeur quand il s'agit de leurs adversaires ; les 
autres recherchent et paradent tout ce qu'il y a de plus 
violent, de plus inhumain, de plus impitoyable en fait de 
théories, mais ils sont heureusement incapables de les 
appliquer. Ils ne le voudraient pas, quand ils le pourraient. 
Je suis convaincu que, malgré leur zèle rétrospectif pour 
l'extermination des hérétiques et la persécution des impies, 
il n'y en a pas une qui ferait le moindre mal à un petit 
oiseau pour la plus grande gloire de Dieu et du Saint-Ofïice. 
« Seulement il faut convenir qu'ils ont inventé une sin- 
gulière façon de servir la religion, de la faire accepter, 
comprendre et aimer du monde moderne. On dirait qu'ils 
traitent l'Église comme une de ces bètes féroces que l'on 
promène dans les ménageries. Regardez-la bien, semblent- 
ils dire, et comprenez ce qu'elle veut, ce qui est le fond de 
sa nature. Aujourd'hui elle est en cage, apprivoisée et 
domptée par la force des choses ; elle ne peut pas vous faire 
de mal quant à présent, mais sachez bien qu'elle a des 
griffes et des crocs, et, si jamais elle est lâchée, on vous le 
fera bien voir. » 



III. 



Voilà le livre daas ses grandes lignes, « dans son 
courant tumultueux et débordant, » ainsi que M. Allou 
le disait à la barre du tribunal. Certes, les Jésuites de 
Rome y sont fortement houspillés, mais comme ceux 
de France et d'Espagne y sont traités avec beaucoup de 
ménagements, je ne pense pas qu'il ait été refusé par le 



150 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Correspondant à cause de ces pages qui ne sont pas 
plus véhémentes, en somme, que beaucoup d'autres 
de Montalembert. Ne serait-ce pas plutôt le morceau 
sur l'Inquisition, par lequel s'ouvre le volume, qui 
aurait été le véritable motif du refus de publication ? 
On serait tenté de le croire, à l'examsn des corrections 
que M. Guizot indiqua sur l'exemplaire qui lui avait 
été soumis. Car, chose digne de remarque et qui dénote 
que l'école du Correspondant avait perdu peu à peu 
son homogénéité première, c'est ce doctrinaire pro- 
testant qui dans la circonstance fit l'office de l'index 
avec M»'' Dupanloup. L'évêque d'Orléans demanda, 
parait-il, la suppression pure et simple du chapitre sur 
les Jésuites. M. Guizot, en vieux routier politique, qui 
savait la valeur des mots et le poids exact des paroles, 
biffa les phrases suivantes des chapitres sur l'Inquisition: 

Page 6 : « ... L'Espagne déshonorée par la mo- 
narchie absolue et V Inquisition. » 

Page lo : « Avant que la royauté eût tout absorbé, 
confisqué et anéanti à son profit ...» 

Page 12 : « ... L'esprit de la liberté ...» 
Page 12 encore : « Les droits toujours et partout 
réclamés par les esprits sains et libres, et que la France 
moderne a tant de peine à se faire reconnaître et res- 
tituer. . . » 

Page i8 : « . . . Le double vampire du despotisme 
religieux et monarchique ...» 



L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 121 

Page 22 : « L" esprit de cour et d' inquisition . » 
Page 23 : « Celte autocratie dont tant de catholiques 

sont encore si Jollement épris . . . » 

Page 53 : « Parmi les catholiques et même parmi les 

Jésuites. 

Toutes ces suppressions ont leur éloquence et me 
font songer au petit travail d'éclaircissement et d'em- 
bellissement auquel se livrèrent jadis, sur les Pensées 
de Pascal, les meilleurs de ses amis Seulement Arnauld 
et Nicole étaient mus par un sentiment plus noble : ils 
avaient des scrupules d'orthodoxie ; l'esprit qui les ani- 
mait était avant tout chrétien ; ils craignaient de donner 
prise aux attaques des adversaires de Port- Royal, en impri- 
mant telles quelles les Pensées du grand Biaise. Tandis 
que M.Guizot, en épluchant ainsi l'Espagne et la Liberté, 
cédait évidemment à des préoccupations toutes poli- 
tiques. Ce n'était pas le réquisitoire de Montalembert 
contre l'Inquisition qui lui faisait peur, — il réprouvait 
au fond comme lui u le despotisme religieux et monar- 
chique », - mais semblable à ces républicains qui dans 
leur for intérieur rougissent des abominations de la 
Terreur et ne veulent pas qu'on leur en parle, de crainte 
des éclaboussures, il estimait sans doute que ce procès 
était inopportun, au lendemain de la chute de la reine 
Isabelle. N'est-il pas des morts qu'il faut laisser dormir ? 
Mais le comte de Montalembert n'entendait rien aux 
finesses de la politique. Ce n'était pas un diplomate, 
c'était un soldat qui ne connaissait que son devoir, et 

JANSÉmSTES, T. Fil. g 



122 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

il faut lui rendre cette justice qu'il sut toujours le 
faire, quoi qu'il pût lui en coûter. Aussi, tout en 
étant « disposé à accepter les corrections et même 
les suppressions qu'on jugerait nécessaires », comme 
il le dit dans une lettre que l'on trouvera plus loin, 
se révolta-t-il à la nouvelle que ses amis du Corres- 
pondant avaient parlé de mettre son œuvre au rebut. 
Tout d'abord il voulut passer outre et la publier quand 
même, après avoir effacé ces mots qui avaient choqué 
M. Guizot : le double vampire du despotisme religieux 
et monarchique, et corrigé quelques fautes d'ortho- 
graphe ou de style'. Mais il subit « l'influence plus 
tendre, plus délicate, des afTections qui l'entouraient » 
et il ajourna la publication de son livre jusqu'à sa 
mort. Seulement, comme il avait quelque raison de 
se méfier^de ses exécuteurs testamentaires, qui appar- 
tenaient à la rédaction du Correspondant, il en fit 
tirer et brocher, avec titre et faux titre, une dizaine 
d'exemplaires d'épreuves' qu'il distribua à des amis 
fidèles^ notamment au P. Hyacinthe et à M. Arnaud 
de TAriège. 

On a reproché au P. Hyacinthe d'avoir abusé du 
mandat post mortem qui lui avait été confié, en pu- 
bliant, en 1877, l'Espagne et la Liberté dans la Biblio- 

« Celles-ci par'exemple : à l'envie pour à l'envi ; sachons grâce 
pour sachons;;'gré. {Le comte de Montalembert et le P. Hya- 
cinthe, p. 60), 

> Ces exemplaires avaient 124 pages, texte, imprimeur et format 
au Correspondant, et portaient : l'Espagne et la Libertf', par le 
comte de Monlalembert, de l'Académie française. - Douniol 
libraire éditeur, 1869. ' 



L'ESPAGNE ET LA LIBERTÉ 123 

thèque universelle, et le tribunal civil de la Seine a 
donné gain de cause aux héritiers de Montalembert qui 
l'avaient poursuivi de ce chef. Sans vouloir faire appel 
de ce jugement, il est permis de se demander si la 
lettre suivante adressée par Montalembert à M. Ar- 
naud de l'Ariège, le jour même (7 mai 1869) où il 
léguait au P. Hyacinthe les dossiers de ses notes ma- 
nuscrites, n'est pas de nature à l'infirmer. 

Paris, le 7 mai 186g. 
Mon cueu ancien collègue, 

t Ma fille a dû vous écrire, il y a quelques jours, en mon 
nom, pour vous dire combien votre lettre, ariivce au plus 
fort de la crise douloureuse que je subis depuis deux mois, 
m'avait touché et consolé et combien je vous en étais 
reconnaissant ! 

« Je vais maintenant un peu mieux, sansentievoir encore 
la chance de retrouver l'état relativement supportable où 
vous m'avez vu. Mais je veux profiter de cette éclaircie pour 
vous donner une nouvelle marque de la reconnaissance et 
de la sympathie que vous m'inspirez. 

« Je vous fais adresser sous bande l'épreuve d'un écrit 
intitulé l'Espagne et la Liberté, que j'avais très lentement et 
très laborieusement rédigé pendant les derniers mois de 
l'année dernière, et où j'avais distillé goutte à goutte une 
partie des émotions dont mon âme était encore inondée. 
Cet écrit était destiné au Correspondant ; mais à ma grande 
surprise, MM. de Falloux, Cochin et autres principaux 
rédacteurs de ce recueil ont jugé qu'il ne devait ni ne 
pouvait èlre publié. J'étais disposé à accepter les corrections 
et même les suppressions qu'on jugerait nécessaires. Mais 



U4 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

j'avoue qu'il m'a semblé très dur de voir ainsi mettre au 
rebut l'ensemble d'un travail si considérable qui était 
comme la dernière effusion de ma plume, le dernier cri de 
mon âme, sur le passé, le présent et l'arenir. Dans l'état 
misérable où je suis, j'ai dû céder et même promettre à 
mes anciens collaborateurs effarés que je ne chercherais pas 
ailleurs la publicité qui m'était refusée au Correspondant. 
Mais je ne me suis pas interdit de communiquer ces pages, 
comme une sorte de testament, au tout petit nombre 
d'hommes, tels que le P. Hyacinthe et vous, qui sentent 
et souffrent comme moi. Seulement vous me pen^iettrez 
de vous imposer, comme un devoir d'homme chrétien, l'obli- 
gation de ne lui donner aucune publicité directe ni in- 
directe, tant que je vivrai. Quand je serai mort vous en 
ferez ce que vous voudrez. 

« J'appelle toute votre indulgence sur ce pauvre produit 
de la verve expirante d'un vieux malade, les imperfections 
du style et de la composition doivent y être innombrables. 
Je n'ai eu ni la force ni le loisir de me livrer à une révision 
attentive. Il y a d'ailleui-s une grande moitié de l'argu- 
mentation et surtout des citations qui est devenue tout à 
fait surannée, grâce à la marche des événements depuis 
l'automne dernier. Je vous paraîtrai sans doute aussi avoir 
frappé trop fort sur quelques-uns de vos amis démocrates. 

« J'accueillerai à cet égard toutes les observations et 
toutes les rectifications que vous voudrez bien m'adresser, 
surtout en ce qui touche, s'il y a lieu, V Émancipation de 
Toulouse, dont j'ai cité, d'après un autre journal, un pas- 
sage vraiment indigne . Mais je ne crois pas me tromper en 
supposant que, après avoir passé rapidement sur toutes les 
longueurs inutiles, vous trouverez des pages qui vous iront 
au cœur, à cause de notre horreur commune pour la con- 
trainte en matière de foi, et de notre invincible confiance 
dans l'alliance future de la religion et de la liberté. 



MONTALEMBERT ET ARNAUD DE L'ARIÈGE 125 

« Je vous demande pardon de vous importuner ainsi 
au milieu de vos agitations électorales, mais n'ayant jamais 
pu savoir votre adresse hors de l'Ariège, je profile de celle 
que vous m'avez donnée pour vous faire mon envoi. Ayez 
la charité de m'écrire un mot pour me dire s'il vous arrive 
à bon port, ou si la poste impériale le confisque en route. 

a Croyez encore et toujours à mon affectueuse sym- 
pathie*. » 

Je ne sais pas si je me trompe, mais il me semble 
que cette lettre confirme pleinement le mandat spécial 
donné au P. Hyacinthe, et que, si le tribunal en avait 
eu connaissance, il aurait été mal venu à déclarer,, 
comme il l'a fait, que le codicille du 7 octobre 1869, 
par lequel Montalembert révoquait son legs du 7 mai, 
avait rendu ce mandat caduc. En tout cas elle prouve 
clair comme le jour qu'en communiquant son testa- 
ment « au tout pelit nombre d'hommes, tels que le 
P. Hyacinthe et M. Arnaud de l'Ariège, qui sentaient 
et soufraient comme lui Montalembert entendait qu'il 
fut publié après sa mort. » 

Arnaud de l'Ariège était un catholique libéral d'une 
espèce toute particulière. Il était républicain, et c'est 
comme républicain catholique qu'il se glorifiait, en 
18^9, dans une adresse au Pape, d'avoir, avec ses amis 
de l'Ère nouvelle, accepté la démocratie et fait alliance 
avec elle. Très lié avec l'abbé Maret qui lui avait donné 
asile au 2 décembre, il ne cessa de correspondre avec 
lui pendant toute la durée de l'Empire. Par contre 

' Lettre ms. 



126 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

le coup d'État l'éloigna quelque temps de Montalem- 
bert dont la foi avait été ébranlée, disait-il^ par les 
mêmes causes qui avaient affermi la sienne' . Mais 
l'attitude franchement libérale du comte les rapprocha 
peu à peu, en dépit de leurs dissentiments sur la 
question romaine. Partisan résolu de la séparation de 
l'Église et de l'État, tandis que le Correspondant dé- 
fendait le pouvoir temporel contre les entreprises des 
Piémontais, Arnaud de l'Ariège protestait ouverte- 
ment contre « les funestes confusions de la foi et de la 
politique ». Et voici en quels termes il parlait de la 
souveraineté temporelle du Pape, en i858 : 

« Dès qu'en un point quelconque du monde civilisé une 
atteinte grave est portée au droit de la conscience, toute 
conscience se sent solidaire, et à l'instant même s'élève une 
protestation universelle. 

« Qu'à Rome, un enfant juif soit enlevé à sa famille par 
des prêtres fanatiques, tout homme, ami de la justice, qu'il 
soit rationaliste, qu'il soit protestant, qu'il soit catholique, 
oublie sa foi religieuse pour ne songer qu'au droit du père 
outiagé. Qu'en Espagne, des chrétiens dissidents soient 
condamnés pour leurs actes religieux par la justice tempo- 
relle, l'Alliance Israélite universelle fait entendre, en faveur 
de ses frères chrétiens, la plus noble, la plus touchante des 
revendications. 

« Rome seule, au milieu de ce concert des peuples civi- 
lisés, manquera-t-elle à sa mission ? Lorsque la liberté est 
le premier besoin de ce siècle, besoin tellement impérieux 
que ceux-là mêmes qui la maudissent au fond du cœur 

« G. Bazin : Vie de Ms' Maret, t. i, p. 4ao. 



Arnaud de l'ariège 127 

sont obliges d'en prendre le masque ; lorsqu'elle est l'étoile 
vers laquelle sont tournés les regards de tous les opprimés 
de la terre, la Rome temporelle des papes restera- t-elle 
l'obstacle insurmontable ? Cette situation qui tient en échec 
et ritalie et l'univers chrétien est un immense malheur et 
presque un défl de l'esprit du passé aux aspirations du 
monde civilisé. 

« Aussi, nul événement s'accomplissant en Europe ne doit 
faire perdre de vue ce grand intérêt qui domine tous les au- 
tres. Que les peuples ne l'oublient pas, toute conquête libérale 
sera précaire, toute solution sera incomplète, tant que la 
question ne sera pas radicalement tranchée à Rome par 
l'abolition de la papauté temporelle. Voilà pourquoi, depuis 
des années, nous en avons fait notre Delenda Carlhago. 

« Il faut, du reste, que toute institution subisse l'épreuve 
de la liberté. L'oLstination du clergé catholique à s'ap- 
puyer sur une base politique ne persuade que trop au 
monde libéral que l'Église n'a pas d'autre fondement, et 
que ce fondement venant à manquer, l'édifice croulera tout 
d'une pièce*. 

Ce langage élait en contradiction formelle avec celui 
que tenait sur la question romaine l'organe officiel des 
catholiques -libéraux. Comment donc se fait-il que 
Montalembert, qui était leur chef avoué et reconnu, 
se rapprochât d'Arnaud de l'Ariège vers le temps 
où celui-ci battait en brèche la souveraineté politique 
du Saint- Père? C'est d'abord que Montalembert avait 
toujours été à la gauche de son parti ; qu'il ne redou- 
tait pas, au contraire, l'alliance du catholicisme avec la 
démocratie, telle que la comprenait Arnaud de l'Ariège, 

' Arnaud de l'Ariège : l'Italie. 



128 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

et qu'il était à la veille de faire à sa suite un pas dé- 
cisif vers la séparation de l'Église et de l'État. En 
avait-il bien conscience ? Je ne saurais le dire, car son 
système était rempli d'inconséquences, mais au fond 
son discours de Malines n'était pas autre chose que la 
condamnation du régime théocratique et de l'union 
des deux pouvoirs à Rome, bien qu'il essayât de justi- 
fier celte union dans une phrase retentissante. La 
preuve en est que le fondateur de l'unilé italienne, 
Cavour, qu'il appelait un grand criminel, devait s'em- 
parer de sa devise : l'Église libre dans l'État libre. Le 
Syllabus acheva de le convertir. Après s'être rapproché 
d'Arnaud de l'Ariège, il se rapprocha de M*' Darboy à 
l'égard duquel il ne partageait pas, disait -il, les impla- 
cables rancunes de plusieurs de ses amis », et auquel il 
était disposé à pardonner « toutes les platitudes imagi- 
nables à cause du service immense qu'il avait rendu 
à l'Église en lui donnant un orateur tel que le Père 
Hyacinthe*. » 

Hélas ! cet orateur, l'Église ne devait pas le garder 
longtemps, en dépit des efforts que déploya Montalem- 
bert pour l'empêcher de rompre avec elle. « Soyez irré- 
prochable, lui disait-il, en i864, quand il s'apprêtait à 
monter dans la chaire de Notre-Dame. Irréprochable, il 
l'avait été sous le rapport des doctrines, de l'avis même 
de Mb"- Darboy, mais sous le rapport de la discipline on 
est bien forcé de reconnaître que sa conduite laissait un 

> Voir, au chapitre VII de ce volume, la lettre de Montalembert 
au P. Hyacinthe. 



MONTALEMBERT ET LE PÈRE HYACINTHE 129 

peu à désirer. Le P. Hyacinthe se répandait trop en 
dehors de l'ÉgHse et montrait trop de goût pour la 
controverse. Il était trop séculier pour un régulier. Cinq 
ans après, au mois de février 1869, Monlalembert lui 
criait encore : « Soyez prudent, très prudent, trop pru- 
dent, s'il le faut ! « Cette recommandation, comme il en 
convenait lui-même, était contraire à ses antécédents, 
à sa nature, mais, connaissant le caractère impres- 
sionnable du P. Hyacinthe, il redoutait qu'il ne fît un 
coup d'éclat et le conjurait de ne rien compromettre 
par des mouvements trop précipités, u Vous ne servirez 
bien la cause qui nous est si chère, ajoutait-il, qu'en 
restant au dedans, au lieu de vous laisser entraîner ou 
rejeter au dehors. C'est par là seulement que vous 
pouvez déconcerter nos implacables adversaires : ils 
seraient trop heureux s'ils pouvaient, à force de pro- 
vocations et de dénonciations, vous faire sortir du 
giron de l'ÉgUse'. » On sait quel cas le P. Hyacinthe 
fit de ces sages conseils. Quand Montalembert apprit 
sa sortie du couvent, il était malade dans son beau 
domaine de la Roche-en-Breny. Huit jours après, c'est- 
à-dire le ternps de se remettre un peu du coup terrible 
quil avait reçu de son manifeste, il lui adressa l'ad- 
mirable lettre suivante dont il dicta les quatre pre- 
mières pages à son secrétaire et dont il écrivit les 
trois dernières, comme pour mieux lui marquer sa 
douleur : 

' Lettre du 9 février 1869. 



130 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« La Roche-en-Breny, le 28 septembre 1869. 

« Mon pauvre cher ami, 

« Huit jours se sont écoulés depuis le coup terrible que 
vous m'avez infligé par la publication de votre lettre dans 
le Temps, et je n'en suis pas encore revenu. Pourquoi donc 
faut-il que j'aie été condamné d'assister deux fois, dans une 
trop longue vie et de si près, à des catastrophes comme celles 
de M. de Lamennais et la vôtre ? La sienne, du moins, s'est 
fait attendre trois ans, et pendant tout ce temps j'ai fait 
tous les efforts que comportaient ma jeunesse et ma fai- 
blesse pour détourner le coup. Mais vous, mon pauvre 
ami, vous m'avez foudroyé ! Gomment avez-vous pu mé- 
priser à ce point mes conseils, mes avertissements, mes 
prières? Je vous ai aimé avec la tendresse d'un vieillard et 
d'un mourant pour le fils chéri de son âme. Je vous ai pro- 
digué toute la lumière que je puisais dans cette affection, 
dans les nombreuses et profondes sympathies qui nous 
unissaient, et aussi dans une longue et rude expérience des 
luttes d'ici-bas. Et vous avez pris cet affreux parti, que 
vous nous laissiez à peine entrevoir, non-seulement sans 
me consulter, mais sans même daigner discuter avec moi 
les termes de ce congé injurieux et calomnieux que vous 
venez de signifier à l'Église et à vos frères, à vos amis les 
plus chers et les plus dévoués ! 

« Vous avez méprisé bien plus encore que mon amitié : 
le grand exemple du P. Lacordaire, que je vous ai tant de 
fois cité, qui a rencontré, tout le long de sa vie, des croix 
bien autrement lourdes, des calices bien autrement amers 
que les vôtres, et dont le nom surgit dans toutes les mé- 
moires et sur toutes les lèvres dans cet orage que vous 
venez de soulever si follement. 



MONTALEMBERT ET LE P. HYACINTHE 131 

Si vous aviez su vous borner aux cinq alinéas de votre 
lettre, vous eussiez grandi de cent coudées aux yeux du 
public, tout en restant irréprochable devant tous ceux 
d'entre vos amis qui veulent rester catholiques. Mais dans 
tout ce qui suit, tout est inexcusable. 

« Vous n'avez pas clé persécuté, comme on le croirait, à 
vous entendre ; de ce pharisaisme que vous avez mille fois 
raison de délester et de dénoncer, personne n'a moins 
souffert que vous, puisqu'il ne vous a pas empêché d'ac- 
quérir avant quarante ans une autorité et une renommée 
sans rivales dans l'Église de France. Vos supérieurs, reli- 
gieux eux-mêmes, vous avaient traité jusqu'ici avec une 
indulgence singulière et vous avaient laissé une liberté à 
peu près complète. Ce qui a manqué précisément à votre 
gloire, ce sont les persécutions et les adversités où le génie 
et le cœur de Lacordairc ont pris leur trempe surna- 
turelle. 

« Vous auriez eu encore mille fois raison de signaler la 
guerre déclarée par l'école dominante à la société moderne 
et à la nature humaine -, mais nul chrétien ne comprendra 
que vous en ayez rendu responsable le catholicisme tout 
entier, et qu'un prêtre, un religieux, en pax'lant de la 
façon dont la religion est depuis longtemps comprise et 
pratiquée , n'ait pas trouvé un mot, un seul mot de 
justice et de vérité au profit de ces merveilles de charité, 
de chasteté, d'humilité et d'abnégation que l'Église enfante 
chaque jour avec une fécondité sans pareille dans son 
histoire. 

« Vous en appelez au Concile et vous ne l'attendez pas, 
alors que deux mois à peine nous séparent de sa réunion. 
Mais d'avance vous laccusez, vous le déclarez suspect, et 
avec une iniquité par trop criante, vous lui imputez de 
n'être pas libre dans sa préparation, au moment même où 
les évêques d'Allemagne viennent de manifester à la fois 



t32 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

leur souveraine indépendance et leur résolution de n'ad- 
mettre aucun décret incompatible avec la civilisation et la 
science, avec la juste liberté des peuples et les besoins des 
temps actuels ; au moment où vingt symptômes divers 
démontrent que ce qui a tout arrêté jusqu'à présent, ce 
n'est pas la pression d'en haut, mais la mollesse et la 
diplomatie mal avisée de ceux qui avaient le droit et le 
devoir d'agir et de parler, qui allaient enfin se réveiller 
et que votre chute va peut-être replonger dans une 
inaction et une prostration dont vous, mon pauvre et 
cher ami, vous serez responsable devant Dieu et devant les 
hommes. 

« Mais le plus grand des reproches que j'ai à vous 
adresser, c'est d'avoir trahi vos amis, vos frères d'armes, 
en procurant le triomphe le plus éclatant aux délations et 
aux prévisions insultantes de nos adversaires. J'ai vu, pen- 
dant quinze ans,le nom de Lamennais servir d'épouvantail, 
exploité par tous les esprits étroits et soupçonneux, servîtes 
et jaloux. Si j'avais le malheur de vivre quinze ans de plus, 
j'entendrais de même opposer chaque jour votre nom à 
tout prêtre, à tout chrétien chez qui l'on verrait poindre,**, 
une étincelle d'intelligence ou de générosité. 

« En trahissant vos amis, vous avez surtout trahi notre 
cause, celle que nous vous avions tous confiée, nous cham- 
pions jeunes et vieux de cette royale liberté qui est la loi 
propre du chrétien. Vous avez agi comme agirait M. Thiers, 
s'il s'avisait de quitter le terrain légal et constitutionnel où 
il a remporté des victoires si imprévues et si fécondes, pour 
aller construire une barricade dans le faubourg Saint- 
Antoine. 

« Hélas ! mon pauvre ami , que votre châtiment sera 
terrible ! En perdant toute autorité sur le vrai public, vous 
avez perdu tout moyen de servir la liberté, la justice, la 
vérité, que vous avez si noblement servies jusqu'à présent, 



MONTALEMBERT ET LE P. HYACINTHE 133 

que vous avez tant aimées, que vous aimez encore avec 
une passion si légitime. 

Je ne dis pas, du reste, que votre faute soit aussi irré- 
parable qu'elle me parait inexcusable. Si après cette ex- 
plosion terrible vous savez vous tenir tranquille, vous 
condamner au silence, à un silence absolu pendant plu- 
sieurs années ; si vous savez réclamer une place obscure, 
mais régulièrement obtenue dans les rangs du clergé sé- 
culier et pratiquer avec lui les vertus modestes et austères 
qui le distinguent ; si vous êtes capable, comme je n'en 
doute pas, de vous imposer ce sacriQce, ne fût-ce qu'en 
expiation de la douleur cuisante où vous venez de plonger 
tant d'âmes chi'étiennes, alors vous pourrez désarmer 
non-seulement l'acharnement de vos trop heureux adver- 
saires, mais encore le désespoir de vos amis et admirateurs, 
et avec l'aide du temps et des événements vous remon- 
terez peut être dans la chaire où vous aviez encore tant de 
conquêtes à faire et qui est la seule tribune où vous puissiez 
parler avec honneur, je dirai même avec décence. Mais si 
vous avez le malheur de céder aux invitations, aux pro- 
vocations dont les libres penseurs et les protestants surtout 
vont vous assaillir ; si vous entreprenez de vous justifier 
en attaquant l'Église votre mère ; si vous devenez un ora- 
teur de réunions profanes et vulgaires, vous tomberez dans 
le néant, au-dessous de Lamennais lui-même, qui a au 
moins fini par se retrancher dans le silence, et tandis que 
vos amis, comme moi, ne pourront que pleurer en silence 
sur votre déchéance, vous deviendrez le jouet d'une publi- 
cité sans entrailles et sans frein ludibriuin vulgi, comme ces 
gladiateurs captifs, exploités et déshonorés, malgré leur 
noblesse naturelle, par les caprices de la foule obscène des 
païens. 

« Vous le voyez, je vous parle sans détour, sans pré- 
caution, sans réserve ; je ne vous parle pas en chrétien, 
en confesseur, en docteur. Je n'en aurais pas plus le 



134 LES DERNIERS J4NSÉMSTES 

droit que l'envie. Je vous parle uniquement en ami, en 
homme du monde, en vieux libéral , en vieux soldat 
amoureux de la lutte, de l'honneur, de la gloire et de la 
vôtre, non moins et peut-être plus que de la sienne. Ecoutez, 
je vous en conjure, celte voix qui ne vous a jamais trompé, 
jamais trahi, jamais flatté, et qui vous indique aujourd'hui 
votre dernière chance de salut. 

« Laissez-moi vous donner encore une dernière preuve 
de cette affection, dont vous n'avez évidemment jamais 
mesuré la profondeur, ni compris l'intensité. Mon âge me 
donne à la fois la triste expérience des nécessités de la vie 
et le droit de prendre avec vous une liberté devant laquelle 
d'autres reculeraient peut-être. Vous devez être sans res- 
sources matérielles, et cette pénurie ne peut qu'aggraver 
les difficultés inexprimables de votre situation. Eh bien, je 
vous en supplie, confiez-moi vos embarras, et pour on 
sortir, ne vous adressez qu'à moi et à ceux qui, corrme 
moi, sont avant tout les amis de votre passé. Je ne suis pas 
opulent, mais j'ai une grande aisance, et jamais je n'aurai 
fait du superflu que Dieu m'a accordé un usage plus doux 
à mon cœur. 

« C'est ce cœur, et lui seul, qui a dicté cette lettre. Par- 
donnez à ce cœur blessé, meurtri, profondément troublé 
par vous ; pardonnez l'âpre franchise de mon langage. 
Sachez reconnaître cette « colère de l'amour » dont parle 
M. de Maistre. Surtout plaignez-moi de cette épreuve 
dont vous êtes l'auteur, épreuve ajoutée à tant d'autres et 
d'autant plus cruelle qu'elle tombe sur moi au moment où 
vient de m'être arrachée cette chère sœur Saint-Marcellin, 
que vous avez vue chez moi, et dont les soins incompa- 
rables, prodigués depuis plus de ti'ois ans, avaient un peu 
adouci mon triste sort. Mais, certes, de toutes les peines 
qui pouvaient m'être encore infligées avant ma fin, aucune 
ne saurait dépasser ni même égaler la cuisante amertume 



montaLEMbert et le p. hyacinthe 135 

que vous me vaudriez, si je vous voyais poursuivre la voie 
fatale où vous êtes entré et sortir misérablement de cette 
Église que vous êtes fait pour servir, pour affranchir, pour 
honorer mieux que tous vos contemporains . Je m'arrête, 
après en avoir dit beaucoup trop pour ce qu'il nous reste, 
à moi de force, à vous peut-être de patience. Je vous em- 
brasse encore avec une triste, mais invincible affection. » 

Je ne crois pas que Montalembert aitjamais écrit une 
plus belle page. Quelle élévation ! quelle grandeur ! 
quel cri de colère et de tendresse ! Il n'y a vraiment 
que la religion pour inspirer de pareils élans. Lorsque 
M. Renan quitta le séminaire de Saint-Sulpice, il ra- 
conte non sans émotion, dans ses Souvenirs , que 
M^"" Dupanloup lui offrit sa bourse. On vient de voir 
que Montalembert mit le superflu que Dieu lui avait 
accordé à la disposition du P. Hyacinthe. Il m'a paru 
que ces traits de délicatesse, accomplis dans des cir- 
constances presque identiques, valaient la peine d'être 
rapprochés. Mais M. Renan avait sa sœur Henriette, et 
le P. Hyacinthe avait sa mère : ces deux cœurs de 
femme furent leur refuge et leur providence à tous 
deux : ils n'acceptèrent rien de l'ancien supérieur et de 
l'ami. Montalembert n'avait pas besoin, d'ailleurs, de 
mettre le P. Hyacinthe en garde contre les provocations 
des protestants. Les seuls hommes qu'il aitjamais eus 
pour amis dans l'Église réformée étaient incapables de 
lui donner un mauvais conseil. Bien loin de l'attirer à 
eux, je sais pertinemment qu'ils le dissuadèrent de 
commettre l'acte qui dans l'esprit public pouvait 



136 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

passer pour une abjuration. Je veux parler de son ma- 
riage. M. dePressensé, surtout, était un protestant delà 
grande école pour qui la véritése trouvait, dans la ré- 
forme catholique accomplie au sein même du catholi- 
cisme transformé, dégagé des pratiques idolâtres de 
l'ultramontanisme. Il était convaincu que ce n'était pas 
sous la forme du protestantisme actuel que la France 
recevrait l'Évangile*. Quand il visitait le P. Hyacinthe 
dans sa cellule — ce qui lui arrivait souvent — ce n'était 
donc pas pour le faire sortir de l'Église, mais pour le 
consoler et le fortifier^. J'ajouterai, pour montrer son 
indépendance, que lorsque le P. Hyacinthe était en 
Suisse à la tète du mouvement vieux-catholique, M. de 
Pressensé fut un des premiers à élever la voix contre la 
persécution religieuse qui avait suivi ce mouvement. 
Mais au moment où l'illustre prédicateur déppuilla la 
robe du moine, Montalembertn'était pas seul à craindre 
qu'il ne passât au protestantisme. Madame la marquise 
deForbin dOppède lui écrivait le 4 octobre 1869 : 
«... Non, Dieu ne permettra pas que, selon l'expres- 
sion dont vous vous serviez cet hiver, vous vous soyez 
brisé et que vous nous ayez brisés avec vous, car il est 
évident que les catholiques-libéraux vont avoir beau- 
coup à souffrir à cause de vous. Pour qu'il y ait en 
France un protestant de plus, le résultat serait hors de 
toute proportion avec le sacrifice, et si cela arrivait 

♦ Le Concile du Vatican, par Edmond de Pressensé : 
» Edmond de Pressensé par Hyacinthe Loyson. 



LE P. HYACINTHE ET LES PROTESTANTS 137 

jamais, mon cher Père, j'éprouverais la seconde grande 
douleur de ma vie et je porterais ma seconde blessure 
à côté de celle qui ne se fermera jamais. Je ne crois pas 
que personne puisse m'accuser d'intolérance ; bien 
souvent même mes meilleurs amis m'ont adressé le 
reproche contraire. Je suis persuadée que la plupart de 
nos frères séparés appartiennent à l'àme de l'Église ; 
j'ai souvent admiré leur foi, leur piété, et des vertus 
que nous devrions prendre pour exemple, mais enfin 
ils n'ont pas la vérité complète, et si Dieu, eu égard à 
la sincérité de leur foi supplée dans sa bonté à ce qui 
leur manque de ce côté et permet qu'avec moins de 
secours ils fassent souvent mieux que nous, parce que 
Cœil de leur intention est plus droit, ces grâces ne peuvent 
être accordées à celui qui a possédé la vérité pleine et 
entière et qui s'est détourné d'elle, à celui qui a quitté 
la source abondante dont Notre-Seigneur parlait à la 
Samaritaine pour demander au ruisseau d'étancher sa 
soif ...» 

Et la conclusion de tout ceci, la recommandation 
suprême que lui faisaient Montalembert et la marquise 
de Forbin d'Oppède, c'était de se recueillir, de s'en- 
fermer dans le plus profond silence. « Je vous supplie 
de vous l'imposer tant que durera l'orage que vous 
avez suscité. Comment le coup de tonnerre que vous 
venez de faire entendre ne vous suffirait-il pas quant à 
présent? Gomment ne sentiriez-vous pas que toute 

• Lettre ms. 

JANSÉNISTES, T. lU. 10 



138 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

réplique, toute explication, toute démonstration nou- 
velle ne saurait qu'en affaiblir l'effet? Au contraire, le 
silence déconcertera tous vos adversaires et vous gar- 
dera à vous-même la liberté de l'avenir*. » — Ainsi 
parlait Montalembert. I^a marquise de Forbin d'Op- 
pède lui écrivait de son côté : 

Mon bien cher Père, aujourd'hui, je viens vous sup- 
plier de toute la force de mon attachement et de ma con- 
viction de garder le silence. Fermez l'oreille à tout ce qui 
se dit pour vous et contre vous, ignorez les éloges et les 
injures, ne faites rien, ne dites rien, enfermez-vous avec 
votre crucifix et vos livres et oubliez ce qui se passe en 
contemplant les beautés éternelles toujours anciennes et 
toujours nouvelles. Soyez persuadé que toute demande, 
toute parole, quelle qu'elle fût, vous placerait maintenant 
dans la position la plus fâcheuse et compromettrait les 
vérités et les idées que vous voulez servir. Vous les avez affir- 
mées assez hautement, vous avez poussé un cri assez reten- 
tissant pour réveiller les consciences catholiques ; mainte- 
nant, je vous en supplie, ne proférez plus une parole ; que 
ni l'infâme joie de soi-disant chrétiens en vous voyant 
affronter le péril d'un blâme infligé de haut, ni les félici- 
tations des autres ne vous arrachent un mot ; oubliez tout, 
faites-vous oublier et dans deux ans peut-être, dans moins 
de temps encore vous pourrez retrouver votre autorité 
qui est en ce moment trop contestée pour vous permettre 
de faire du bien ! Vous pourrez après cette retraite com- 
mencer cet apostolat dont nous avons si souvent parlé 
ensemble. L'Église sera toujours catholique, apostolique 
et romaine, il faut seulement qu'elle devienne de plus en 
plus catholique et apostolique et de moins en moins 
romaine ! 

' Lettre du 4 octobre i86q. 



I.E P. HYACINTHE EN AMÉRIQUE 139 

Si j'avais le bonlieur de vous posséder sovis mon toit, 
je ne permettrais pas qu'un journal vous arrive, quel 
qu'il soit ; je voudrais vous faire vivre avec nos Pères dans 
la foi et ne permettre à aucun bruit du jour de parvenir 
jusqu'à vos oreilles. Ne vous verrai-je pas ? Vous savez que 
je ne suis pas libre d'aller à Paris. Croyez à mon bien 
profond et sincère atlachcmcnt'. » 

Le P. Hyacinthe partit pour l'Amérique, afin de se 
dérober ù la curiosité malsaine des reporters, et trouva, 
à son retour, l'Eglise de France dans une agitation 
(extraordinaire. 



' Lettre ms. 



CHAPITRE VI 



Imprévoyance des catholiques-libéraux. — Enthousiasme 
de Ms*" Dupanloup à l'annonce du Concile, d'après une 
lettre de la marquise de Forbin d'Oppède. •«— Mauvais 
présages. — Pie IX dominé par les Jésuites. — Démêlés 
du P. Theiner avec la Compagnie de Jésus. — Ses lettres 
au professeur Friedrich . — Intervention du Pape dans la 
préparation et la conduite du Concile. — Le cardinal 
Mathieu « enterré tout vif » par Pie IX. — Brefs du Pape 
au P. Ramière, à Mb"" Deschamps, à dom Guéranger, à 
M"' de Ségur. — Mort de Montalembert. — Pie IX fait 
célébrer un service en son honneur. — Lettres de Monta- 
lembert à Dœllinger et au P. Hyacinthe. — Montalembert 
et le Correspondant. — Le courant Foisset dans celte revue, 
à partir da Congrès de Matines. — Le manifeste du Cor- 
respondant jugé par Louis Veuillot. — Le duc de Broglie 
historien de l'Église au IV*^ siècle. — Comment il enten- 
dait l'histoire. — Il est accusé de naturalisme. — Les 
évêques de France avant et pendant le Concile. — Un 
mot de Ms' Meignan. — La thèse de l'inopportunité. — 
Le Concile était -il libre ? Pourquoi les évèques n'agirent- 
ils pas collectivement auprès de M. Emile OUivier. — 
Le rôle de M*'" Maret. — Gallican à la façon d'Arnauld. 
— Il est traité de schismatique par les ultramontains. — 



AVANT LE CONCILE 141 

Il contribue à la réorganisation des Facultés de théologie. 

— Ce qui le sépare des catholiques-libéraux du Corres- 
pondant. — Plus clairvoyant qu'eux. — II s'appuie sur 
le ministre des cultes. — Ses mémoires à l'Empereur sur 
le Concile. — Conditions que mettait Pie IX à l'admission 
des princes dans l'assemblée conciliaire. — L'Empereur 
se charge des frais du livre de Ms"" Maret. — Analyse du 
Concile général et la paix religieuse. — Réfutation de dom 
Guéranger dans la Monarchie pontificale. — L'abbé de 
Solcsmes et la liturgie. — Casuistique ultramontaine et 
falsifications romaines. — M»' Deschamps pris en flagrant 
délit d'erreur à propos de la déclaration de 1683. — Lettres 
du P. Gratry à l'archevêque de Malines. — Son portrait, 
sa science, son style. — Ses lettres font songer aux Provin- 
ciales. — Il appelait Louis Veuillot le Thersite du XIX* siècle. 

— Louis Veuillot à Rome. — Ses lettres à l'Univers. — 
A lui seul il est une armée. — Ce qu'il dit des laïques 
et des ecclésiastiques. — Comment il déflnit le talent de 
M»"" Dupanloup. — Ses attaques contre le P. Gratry. — 
Pourquoi il ménage Ms"" Darboy. — Une ambulance ! — 
Comme quoi Louis Veuillot aurait pu remplir les fonc- 
tions de brancardier. 



Montalembert confessait, à la veille de mourir, qu'il 
avait péché par imprévoyance. On pourrait faire le 
même reproche à l'état-maj or de son parti si ondoyant, 
si divers, si rempli surtout de mouvements contra- 
dictoires. La plupart des catholiques-libéraux furent 
surpris par les événements ; quelques-uns même 



IW LES DERNIERS JANSÉNISTES 

les préparèrent à leur insu en poussant à la réunion 
du Concile après avoir applaudi à la proclamation du 
dogme de l'Immaculée Conception, Dans le courant 
de l'été de 1867^ madame la marquise de Forbin d'Op- 
pède écrivait de Kissengen au P. Hyacinthe : 

«... J'ai eu^ en venant ici, la bonne fortune de passer 
quelques heures avec l'évêque d'Orléans, il est si lieureux 
du résultat de son séjour à Rome que sa santé est vrai- 
ment meilleure. Il regarde comme un fait qui tient du 
miracle la résolution du Saint-Père. Assurément, ce n'est 
point par goût et penchant naturel que le Pape convoque 
un Concile, et personne autour de lui ne veut en en- 
tendre parler ; mais chez ceux qui ont charge d'àmes, Dieu 
agit parfois directement en les obligeant à faire en quelque 
sorte malgré eux et malgré leurs dispositions naturelles ce 
qui est de son service. Personne à Rome n'est pour la 
réunion du Concile et bien des évêques français ont été 
aussi d'avis qu'on n'en avait pas besoin. « S'il y a des ques- 
tions à résoudre, disaient-ils, n'avons-nous pas le Pape ? » 
« On dit que la société se transforme », ajoutaient-ils ; eh 
bien, attendons que sa transformation soit achevée, il sera 
bien temps alors de voir ce qu'il y a à faire. L'évêque 
d'Orléans a, je crois, contribué plus que tous les autres à 
confirmer le Pape dans sa résolution et il se dévoue avec son 
ardeur ordinaire à en presser la réalisation. Vous avez dû 
être content de sa lettre sur les conciles ; je trouve que 
c'est une des belles choses qu'il ait écrites et qui tranche 
d'une manière éclatante sur les mandements dont nous 
sommes accablés. Là où les autres ne parlent que du 
Pape, resserrant éternellement les mêmes choses, lui parle 

de l'Église en évêque des anciens jours C'est déjà une 

grande chose que la convocation du Concile, alors même 
que les circonstances ne permettraient pas de le réunir 
immédiatement ; un nom comme celui-là n'est jamais 



AVANT LE CONCILE 143 

prononcé inutilement, tout le monde sait maintenant que 
l'Église à besoin d'un Concile, que là est le remède, que 
là seulement l'Église et la société moderne pourront s'em- 
brasser et s'unir pour marcher ensemble de concert dans 
des voies nouvelles ; on ne l'oubliera plus désormais et le 
Concile se tiendra dans quelque couvent ignoré, s'il ne 
peut se réunir à Latran, mais j'ai la confiance qu'il se 
tiendra à Rome'. » 

Ainsi donc, ô cruelle ironie des choses de ce monde, 
ce sont ceux-là même que devait écraser le Concile qui 
en conçurent le plus d'enthousiasme. Encore si leur 
aveuglement n'avait duré qu'un jour ! mais i) dura 
deux années et même davantage, en dépit des avertis- 
sements qu'ils reçurent de tous les côtés. Ni la bulle 
d'indiction où Pie IX affirmait son infaillibilité en se 
qualifiant d'évêque universel : Ego Plus catholicœ Ec- 
clesiœ episcopiis, — ni la convocation du Concile à la 
date fatidique du 8 décembre, — ni la lettre du Pape à 
M*' Darboy, l'accusant defebronianisme, — ni le pro- 
gramme des Jésuites romains publié par la Civiltà, — 
ni la lettre pastorale de l'archevêque de Westminster, 
— ni les dénonciations dont était l'objet, avant son ap- 
parition, l'ouvrage de M»"" Maret, — ni le silence obs- 
tiné gafdé par le nonce à l'endroit des évêques sur les 
questions qu'ils devaient préparer, — ni le refus des 
chrétiens schismatiques d'Orient et d'Occident de pren- 
dre part au Concile', — rien n'avait réussi à leur ouvrir 

t Lettre ms. 

• Eh ! qu'y seraient-ils venus faire, 8:ran(l Dieu ? On ne les 
aurait pas plus entendus que les délégués de la Petite Église dont 
je raconte à V Appendice la mission à Rome à la fin de l'année iSOy- 



144 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

les yeux. Ce fut le P. Hyacinthe qui, le premier, jeta 
le cri d'alarme, déclarant qu'il ne voulait être ni dupe, 
ni complice. Or, voici ce que lui répondit Montalembert : 
« Vous en appelez au Concile et vous ne l'attendez pas, 
alors que deux mois à peine nous séparent de sa réu- 
nion. Mais d'avance vous l'accusez, vous le déclarez 
suspect, et avec une iniquité par trop criante vous lui 
imputez de n'être pas libre dans sa préparation ...» 

La marquise de Forbin d'Oppède, d'ordinaire si 
clairvoyante, partageait à ce sujet l'optimisme de Mon- 
talembert : « Le Concile qui va s'assembler, disait- 
elle, rien ne vous autorise humainement à en désespérer 
à l'avance. Le manifeste des évêques de Fulda est bien 
propre à ranimer notre confiance, et nous ne pouvons 
oublier que c'est le Pape seul qui, de son propre mou- 
vement, alors qu'il n'était nullement poussé par l'o- 
pinion publique, a convoqué le Concile et l'a voulu 
malgré toutes les oppositions ' . » 

Hé, mais, c'est précisément ce qui faisait le danger 
de cette convocation conciliaire, car le Pape était à la 
merci des Jésuites, quoi qu'en dise M. Emile Ollivier, et, 
comme on l'écrivait de Rome à Mg"" Maret, les Jésuites 
n'auraient pas voulu du Concile, le Concile n'aurait 
pas eu lieu, si le Pape n'avait été persuadé que le Syl- 
labus, l'infaillibilité papale et tout le reste du moyen 
âge y triompheraient'. « Il ne faudra pas négliger de 
rendre dans tous vos écrits les Jésuites responsables 

* Lettre ms. 

' Vie de Mgr Maret, par l'abbé G Bazin, t. m, p. 86. 



LE P. THEINER ET LES JÉSUITES 145 

des dogmes du Vatican, parce qu'ils en sont les uniques 
auteurs, écrivait le P. Theiner au professeur Friedrich 
en 187 1*. Ces aveugles et mauvais religieux n'ont fait 
que faire adopter les opinions excentriques de leur école, 
nullement par amour de l'ÉglisC;, mais pour la glorifi- 
cation de leur orgueil et au plus grand détriment de 
l'Église et du Saint-Sicge. Ils n'ont pas eu grand'peine 
à réussir avec un épiscopat d'une ignorance dont on ne 
peut se faire une idée, et avec un Pape qui n'a presque 
aucune connaissance ou qui n'a du moins que des no- 
tions superficielles d'histoire, aussi bien ecclésiastique 
que profane, de théologie et de droit canonique, et qui 
ne se distingue que par une foi de charbonnier digne 
de vieilles femmes, qui le rend souvent même ridicule. 
Je passe sous silence ses autres qualités, et je confesse 
ouvertement que jamais Pape ne s'est rendu l'instru- 
ment si volontaire des Jésuites que Pie IX. » 

On ne tarda pas à s'en apercevoir. Dans une question 
de la nature de celle qui était enjeu au Concile, le Pape 

* Le P. Theiner, prêtre de l'Oraloire, fut pendant trente ans 
honoré de la confiance de Pie IX qui l'avait nommé préfet des 
Archives secrètes du Vatican à la mort de Marino-Marini dont il était 
coadjuteur. C'était un prêtre d'une piété exemplaire et d'une vaste 
et solide érudition. On lui doit l'Histoire des deux Concordats 
etla publication du Journaldu Concile de Trente, dont le chanoine 
Dœllinger a surveillé l'impression. Après le Concile, le P. Theiner 
fut en butte aux persécutions des Jésuites qui lui firent enlever 
les clefs des archives et dont il se vengea dans une série de lettres 
adressées au professeur Friedrich et publiées peu de temps après sa 
mort, laquelle arriva le 10 août 1874. Ces lettres ont été traduites 
en italien et en allemand et recueillies par M. Jean Wallon dans 
son ouvrage intitulé : Jésus et les Jésuites. 



146 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

aurait du s'abstenir de toute intervention directe, ne 
fût-ce que pour sauver les apparences. Du commen- 
cement à la fin , au contraire, dans la préparation 
comme dans la conduite du Concile, il s'arrangea de 
façon à ce qu'on vit sa main partout. Il fit de l'infailli- 
bilité une affaire personnelle, et fut en toute vérité le 
Deiis ex machina de ce que la marquise de Forbin 
d'Oppède appelait « un simulacre de Concile' ». 

« Moi, Jean-Marie Mastaï, disait-il an cardinal 
Schwarzenberg, je crois à l'infaillibilité. Pape, je n'ai 
rien à demander au Concile, le Saint-Esprit l'éclairera.» 

Et comme s'il n'avait eu qu'une confiance médiocre 
dans les lumières du Saint-Esprit, il exaltait ses par- 
tisans et combattait ceux qui résistaient à son apo- 
théose '< avec l'ardeur d'un homme départi et l'autorité 
du souverain qui ne permet pas qu'on le discute' ». Le 
cardinal Mathieu, revenant de présider les fêtes de Noël 
à Besançon, disait : « Que voulez-vous, le Pape m'a 
enterré tout vif'.» Après avoir refusé de recevoir l'évêque 
de Sura et menacé de mettre son livre à l'index, il 



' « Je vous envoie, écrivait-elle au P. Hyacinthe au mois de 
février 1870, quelques numéros de V Univers , vous y remarquerez 
la manière dont ce parti comprend le rôle des Conciles devant la 
Papauté ; on ne s'étonne que d'une chose, après avoir lu ces 
lignes, c'est qu'on ait voulu faire à Rome les frais d'une cérémonie 
aussi inutile et qu'on ait assemblé un simulacre de Concile. » 

9 Le Concile du Vatican, par E. de Prcssensé, p. 3o3. 

' Mélanges sur quelques questions agitées de mon temps 
et dans mon coin de pays, par l'abbé Boillot, curé de la Ma- 
deleine de Besançon, p. 80. 



PIE 1\ KT LE CONCILE 147 

adressait un bref au P. Ramière pour le féliciter 
« d'avoir si bien mis son adversaire (Ms"" Maret) aux 
prises avec lui-même, qu'il a dispensé ses contradicteurs 
du soin de renverser l'édifice* ». Il faisait défense aux 
imprimeurs de Rome d'imprimer les écrits de la mi- 
norité, et l'évêque d'Orléans, dont il qualifiait les lettres 
de « vains sophismes ennemis, seule et unique cause 
du trouble qui s'est élevé dans les consciences- o, était 
obligé de confier aux presses de Naples sa réponse à 
M*"" Deschamps. Dans un bref d'honneur à dom Gué- 
ranger qui dans la Monarchie ponlijicale avait dit 
que « le papisme est la grâce de ce temps », il traitait 
les catholiques-libéraux c d'hommes qui, tout en se 
faisant gloire de ce nom, se montrent complètement 
imbus de j rincipes corrompus et ne savent plus se 
soumollreaujugementdu Saint-Siège. » — « Leur folie, 
ajoutait-il, est montée à l'excès depuis qu'ils ont en- 
trepris d'adapter la divine constitution de l'Église aux 
formes modernes, afin d'abaisser plus aisément l'au- 
torité du chef suprême. Ils mettent en avant avec audace 
certaines doctrines maintes fois réprouvées, ressassent 
des chicanes historiques, des calomnies, des sophismes 
de tout genre. Ils nous réduisent à déplorer dans leur 
conduite une déraison égale à leur audace. » Dans un 
autre bref du 22 janvier 18-0 adressé à Ms"^ de Ségur 
pour qui le Pape est « tout >>, il disait : « Si les puis- 
sances de l'enfer déploient leur force contre le 

I Bref du 2 a janvier 1870. 
' Bref du la février. 



148 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Concile assemblé, si elles dressent des pièges aux 
esprits honnêtes en les divisant de sentiment, afin 
du moins de tirer parti des maux qu'enfante la discus- 
sion, de traîner les choses en longueur, elles n'échap- 
peront point au coup fatal qu'elles voudraient reculer 
le plus possible. » Le 9 janvier 1870, recevant un 
grand nombre de prélats et d'ecclésiastiques, il pro- 
nonçait ces graves paroles : « Je suis le pape, le vicaire 
de Jésus-Christ, le chef de l'Église catholique, et j'ai 
réuni ce Concile qui fera son œuvre. De prétendus 
sages voudraient qu'on ménageât certaines questions 
et qu'on ne marchât pas contre les idées du temps, 
mais ce sont des capitaines d'aveugles. Je. veux être 
libre ainsi que le vent. Des affaires de ce monde, je ne 
m'en occupe pas. Priez donc, forcez le Saint-Esprit par 
vos supplications à éclairer les Pères, » Enfin, quand 
il apprit la mort de Montalembert, son premier mot 
fut pour l'appeler « un monstre d'orgueil », et il inter- 
dit le service solennel qu'on avait commandé dans 
l'église d'Ara-Cœli pour en faire célébrer un — auquel 
il assista de la loge grillée — dans une petite église du 
Transtevère en faveur d'un certo Carlo. 

Or, « ce certain Charles « n'était autre que celui à qui 
Pie IX écrivait, en 1849, ^près son magnifique discours 
sur l'expédition de Rome, que « cet acte vivrait cà jamais 
dans la mémoire des gens de bien. » 

Pauvre Montalembert ! le bon Dieu lui fit une belle 
grâce en le rappelant à lui avant la fin du Concile, car 
malgré les défections des uns et le découragement des 



MONTALEMBERT ET LE CONCILE 149 

autres, il ne cessa d'espérer contre toute espérance. De 
temps à autre cependant, ses craintes se faisaient jour, 
comme dans sa lettre du 7 novembre à Dœllinger*, 
mais il ne pouvait croire « aux bassesses qui allaient 
se produire et qui risquaient de triompher ». Le bruit 
qui se faisait autour des mandements et brochures des 
évêques de la minorité l'abusait et lui rendait courage. 
Le 4 décembre il écrivait au P. Hyacinthe de la Roche- 
en-Breny : 



* Dans cette lettre, Montalcmbert suppliait Dœllinger de se 
rendre à Rome : « Rien ici-bas, lui disait-il, ne peut justifier ou 
môme excuser l'abstention ; c'est le signe certain de la décrépitude 
de l'intelligence pour les partis comme pour les individus. Je 
vous jure que si j'entrevoyais pour moi, simple laïque, un moyen 
quelconque d'être admis au Concile, rien ne m'arrêterait. Tout 
misérable que je suis, j'essaierais de me traîner jusqu'à Rome, 
dussé-je périr en route, et quand même, une fois arrivé, je ne 
dusse point obtenir la parole ; mais j'irais, ne fût-ce que pour 
protester par ma présence, par le triste et intrépide regard dont 
parle Bossuet, contre les bassesses qui vont se produire et qui 
risquent de triompher. 

« Vous admirez sans doute beaucoup l'évcque d'Orléans, mais 
vous l'admireriez bien plus encore si vous pouviez vous figurer 
l'abîme d'idolâtrie où est tombé le clergé français. Cela dépasse 
tout ce qu'on aurait jamais pu s'imaginer aux jours de ma jeu- 
nesse, au temps de Fràyssinous et de Lamennais. Le pauvre 
Mgr Maret, pour avoir exposé des idées tiès modérées, dans un 
langage plein d'urbanité et de charité, est traité publiquement, 
dans les journaux soi-disant religieux, d'hérésiarque et d'apostat 
par les derniers de nos curés ! De tous les mystères que présente 
en si grand nombre l'histoire de l'Église, je n'en connais pas qui 
égale ou dépasse cette transformation si prompte et si complète 
de la France catholique en une basse-cour de l'anti-camera du 
Vatican. J'en serais encore plus désespéré qu'humilié si, comme 
partout, dans les régions illuminées par la foi, la miséricorde et 
l'espérance ne se laissaient entrevoir à travers lei téaèbres. » 



150 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

«... L'évêque d'Orléans vient de donner un bien grand 
exemple de ce qu'il est encore possible de faire, au sein de 
lÉglise actuelle, pour, servir la vérité et la liberté. Il a 
parlé beaucoup trop tard, mais ses deux coups de tonnerre 
n'en ont pas moins eu un retentissement prodigieux. 11 est 
parti, calme et plein de confiance, pour entrer dans la lutte 
qui va couronner sa glorieuse vie. En rapprochant ses deux 
lettres contre l'infaillibilité et contre l'Univers des mande- 
ments de l'archevêque de Paris, du manifeste des évoques 
de Fulda, vous aurez reconnu que tout n'était pas perdu, 
et que si vous aviez seulement su attendre un peu, vous 
auriez été à même de combattre plus que jamais le bon 
combat. » 

Et encore le 1 6 janvier 1870 : 

« Excepté en ce qui touche les soi-disant catholiques- 
libéraux de France, qui sont, à mes yeux comme aux vôtres, 
des prévaricateurs, je n'adhère pas à votre appréciation du 
moment actuel. Je crois que les choses marchent mieux 
que vous ne le supposez, et cependant, vous le savez, je ne 
suis pas optimiste ... » 

Enfin, dans sa fameuse lettre du 28 février, publiée 
cinq jours avant sa mort par la Gazette de France, il 
disait : 

« .... Sans vouloir ni pouvoir entrer dans la discussion 
de la question qui va se décider au Concile, je salue avec la 
plus reconnaissante admiration d'abord le grand et géné- 
reux évêque d'Orléans, puis le prêti-e éloquent et intrépide, 
qui ont eu le courage de se mettre en travers du torrent 
d'adulation, d'imposture et de serviUté où nous risquons 
d'être engloutis. — Grâce à Dieu, la France catholique ne 



MONTAI.RMBERT ET LE CONCILE 151 

sera pas restée trop au-dessous de l'Allemagae , de la 
Hongrie et de rAmérique. — Je m'honore publiquement et 
plus que je ne puis dire de les avoir pour amis, pour con- 
frères à rAcadcmic. — Je n'ai qu'un regret, celui d'être em- 
pêché par la maladie de descendre dans l'arène à leur suite, 
non certes sur le terrain de la théologie, mais sur celui de 
l'histoire et des conséquences sociales et politiques du sys- 
tème qu'ils combattent. Je mériterais ainsi ma part, et 
c'est la seule ambition qui me reste, dans ces litanies d'in- 
jures, journellement décochées contre mes illustres amis 
par une portion trop nombreuse de ce pauvre clergé qui se 
prépare de si tristes destinées, et que j'ai autrefois aussi dé- 
fendu et honoré comme il ne l'avait encore été par personne 
dans la France moderne. 

« Du reste, j'ai pleine confiance en l'avenir. Dans l'ordre 
politique, nous sommes déjà délivrés du système que tant 
d'esprits faux et serviles avaient acclamé comme l'apogée de 
l'ordre et du progrès, et nous voyons renaître la vie pu- 
blique avec la liberté. 

« Dans l'ordre religieux, je reste convaincu, malgré toutes 
les apparences contraires, que la religion catholique, sans 
subir la moindre altération dans la majestueuse immuta- 
bilité de ses dogmes ou de sa morale, saura s'adapter en 
Europe, comme elle l'a déjà fait en Amérique, aux con- 
ditions inévitables de la société moderne et qu'elle demeu- 
rera comme toujours la grande consolation et la grande 
lumière du genre humain. » 

N'avais-je pas raison de dire qu'il espéra jusqu'à la 
fini' Quant aux catholiques-libéraux de son parti qu'il 
traitait de prévaricateurs, les événements ont démontré 
qu'en étant plus politiques que lui ils avaient été 
beaucoup plus sages. On ne coupe pas les ponts 



152 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

derrière soi quand on veut se ménager une retraite. 
D'ailleurs, avant d'être libéraux ils étaient catholiques 
et, comme tels, a ils avaient à cœur de ne laisser 
aucun doute sur leur volonté absolue de demeurer 
orthodoxes'. « C'est ainsi qu'au lendemain du Syllabus 
qui les visait tout particulièrement, ils délibérèrent sur 
le point de savoir s'ils ne devaient pas suspendre la 
publication du Correspondante A dater du Congrès de 
Malines il s'établit dans le parti deux courants très 
distincts : le courant Foisset qui côtoyait l'ultramon- 
tanisme de l'Univers d'aussi près que possible, et le 
courant Montalembert qui s'en éloignait chaque jour 
davantage. M. Foisset se prononçait pour la soumis- 
sion quand même et préalablement à toute discussion 
Ihéologique. Montalembert ne l'admettait qu'après la 
bataille et tout à fait în extremis. Ce fut le courant 
Foisset qui l'emporta. Déjà, lors du Congrès de Ma- 
lines, M. Foisset avait trouvé que Montalembert était 
allé trop loin et il avait été chargé par le Correspondant 
de dissiper les équivoques résultant de son discours'. 
Au moment de la réunion du Concile, il admit sans 
hésiter l'infaillibilité du Souverain Pontife, tout en ayant 
des doutes sur l'opportunité du dogme. Aussi aurait-il 
désiré que le Correspondant se renfermât dans un si- 
lence absolu. Ses amis furent d'un avis contraire. 
« Après tout, lui disaient-ils, on n'a un cheval de 

* Théophile Foisset, par Henry Boissard, p. 200. 

* Id. p. aïo. 
» Id. p. 199. 



LE (( CORRESPONDANT » ET LE CONCILE 153 

bataille que pour le mener au feu, le jour de péril, 
et non pour le laisser à l'écurie'. » 

Ils se décidèrent donc à publier le lo octobre 1869 
un article-manifeste sur le Concile, mais comme si 
aucun d'eux n'avait osé en prendre la responsabilité, 
personne ne le signa — ce qui fit dire à Louis Veuillot : 
« C'est l'œuvre d'une plume habile, d'une science 
inexacte et d'une conscience passionnée... En attestant 
sa foi, l'auteur anonyme ne laisse voir que ses doutes, 
et il prend si grand soin de justifier ses doutes qu'ils 
semblent former le capital de sa foi... Cela fait, il 
signe : Pour la rédaction du Correspondant : P. Dou- 
haire. Cette formule de signature est la chose sérieuse 
de cette pièce ardente et médiocre. Elle lui donne le 
caractère d'un manifeste, elle révèle, non pas une 
légion, mais une École qui ne s'était pas encore si clai- 
rement accusée, . . II importe de savoir qui est là. 
MM. de Montalembert, Falloux, Albert de Broglie, 
Th. Foisset,* Louis de Carné, Augustin Cochin, les 
RR. PP. Perraud et Largent^ membres de l'Oratoire 
font tout le talent et toute l'importance du Corres- 
pondant. Ces patriciens ont-ils donné leur assentiment 
au manifeste de la Rédaction?... L'importance du 
document serait autre pour nous et pour tout le monde 
s'il émanait des personnages notables que nous venons 
de nommer, que s'il ne contenait que l'expression des 
communes pensées de MM. Douhaire, Gaillard, Lave- 
dan et Marins Topin^. » 

' Théophile Foisset, par Henry Boissard, p. aCo. 
' Rome pendant le Concile, 3i octobre 1869. 

JANSÉNISTES, T. HI. Il 



154 LES DEUNlEIiS JANSÉNISTES 

Louis Veuillot avait raison, et le Correspondant n'a- 
vait pas tort. Il était inutile d'étaler au grand jour les 
divisions du parti libéral, au moment même où il avait 
le plus besoin d'être uni. Quels cris de joie n'aurait pas 
poussés le le directeur de l'Univers s'il avait vu que le 
manifeste ne portait ni la signature de M. Foisset qui 
l'avait désapprouvé, ni celle de Montalembert à qui peut- 
être il n'avait pas été soumis ! Quant aux PP. Perraud 
et Largent, Louis Veuillot n'avait qu'à relire l'article du 
Correspondant pour s'apercevoir qu'ils y étaient étran- 
gers, puisque la rédaction déclarait qu'il n'engageait 
que les laïques, a On conçoit quelle réserve est imposée, 
sur un point qui est à ce degré du ressort de la théo- 
logie, à une rédaction laïque comme la nôtre, dont la 
prétention a toujours été de défendre la loi_, non de la 
commenter ou de la définir. >) Ce qui n'empêchait pas 
le rédacteur de dire très librement son sentiment sur 
la question capitale qui allait être débattue au Concile. 

Après avoir rendu hommage à a la hardiesse et à la 
perspicacité » de Pie IX, il affectait d'avoir pleine con- 
fiance dans la réunion solennelle de tous les représen- 
tants de l'Église. « Comment penserions-nous, disait-il, 
que ce qu'on pourrait appeler par une expression pro- 
fane la convocation des Étals-Généraux de l'Église ait 
pour effet de créer dans son sein une monarchie des- 
potique qui n'y a jamais existé ? Il y a là quelque chose 
de contradictoire dans les idées comme dans les termes 
qui répugne au sens commun. Ce n'est ni l'usage, ni le 
penchant naturel des grandes assemblées de consommer 



LE MANIFESTE DU « CORRESPONDANT » 15d 

elles-mêmes leur propre abdication... Rien ne peut 
sortir du Concile que de son libre et commun consen- 
tement. De quoi donc, gens de peu de foi, irions-nous 
nous alarmer P Comment croire qu'une assemblée vé- 
ritablement œcuménique, sur laquelle ne pèse aucune 
pression, dont n'est exclu aucun membre légitime, 
sera assez abandonnée de l'Esprit-Saint pour se dé- 
pouiller elle même sans motif, au profit d'un autre 
pouvoir, de ce qu'il y aurait d'essentiel, d'exclusif et de 
divin dans ses prérogatives? Supposer chez une assem- 
blée purement humaine un renoncement irréfléchi de 
cette nature, ce serait déjà une absurde hypothèse; 
mais appliquée à une assemblée infaillible, la suppo- 
sition est presque sacrilège , car c'est admettre que 
l'Esprit-Saint prendrait plaisir à nous égarer sur le 
choix de ses interprètes. Le Concile a le droit de nous 
demander de n'être pas plus difficile que lui-même sur 
rétendue de ses droits et l'usage qu'il en peut faire. 

« Et quand nous nous en remettons ainsi avec 
pleine soumission à la décision du Concile, il est bien 
entendu que c'est au Concile tout entier et à son chef 
que s'adresse notre confiance. 11 n'est point d'usage, 
on le sait, dans les Conciles de procéder par la voie 
parlementaire des majorités relatives ou absolues. Les 
décisions ne sont prises, surtout en matière dogma- 
tique, que par un concours de sufirages suffisants pour 
que le décret puisse être réputé l'œuvre de l'Église 
entière. La raison de ce scrupule est simple, c'est que 
les Conciles ne créent pas les dogmes, ils les recon- 



156 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

naissent seulement et les déclarent. Ils proclament 
avec une rigueur et une netteté nouvelles ce que l'Église 
partout et toujours a cru par une foi au moins expli- 
cite : Quod semper et ubique et ab omnibus creditum est. 
Il suffit donc qu'une croyance soit contestée par une 
partie notable et pieuse de l'Église, qui n'est jamais 
sortie du giron commun, pour qu'un Concile hésite à 
la faire passer à l'état dogmatique. Telle est la réserve 
qui a toujours prévalu en toute matière ; mais dans 
celle-ci en particulier, dans ce qui touche aux rapports 
mutuels du Pape, du Concile et des évêques, il y aune 
jurisprudence établie à Trente dont à coup sûr le 
Vatican ne s'écartera pas. On sait en effet que si rien 
n'a été décrété au concile de Trente sur ces points 
épineux, c'est qu'on n'y put tomber d'accord d'une 
rédaction commune avec les prélats qui représentaient 
l'Église de France, et le pape Pie IV fut le premier à 
demander que le sujet fut entièrement écarté, pour 
qu'aucune définition n'eût lieu sans le consentement 
unanime de tous les Pères. » 

Et comme s'il avait eu le pressentiment de ce qui 
devait arriver, l'auteur du manifeste ajoutait : « Pro- 
clamer n'est pas définir et c'est une définition avant 
tout qui serait nécessaire au principe de l'infailbbilité 
pontificale si le Concile jugeait à propos de lui rendre 
hommage. » Nous verrons plus loin qu'après la pro- 
clamation du dogme les cathohques-hbéraux s'échap- 
pèrent par cette porte dérobée. 

Louis Veuillot ne disait donc que la moitié de la 



M. LE DUC DE BROGLIE 157 

vérité quand il écrivait que l'article du Correspondant 
était « l'œuvre d'une plume habile, d'une science 
inexacte et d'une conscience passionnée. » Plume ha- 
bile oui, et il n'était pas possible que le rédacteur 
de l'Univers n'eût pas reconnu dans ce morceau ma- 
gistral le style alerte, incisif, et de grande tournure, qui 
distingue l'historien de l'Eglise au IV' siècle. Mais la 
passion en était absente et il fallait toute la mauvaise 
foi du pamphlétaire ultramontrain pour y voir l'œuvre 
d'une science inexacte. M. le duc de Broglie ne s'est 
jamais piqué de théologie, mais en matière d'histoire 
religieuse il pouvait en remontrer à Louis Veuillot. En 
tout cas il entendait l'histoire autrement que lui. 

o II semble, écrivait à ce sujet la marquise de Forbin 
d'Oppède, il semble, lorsqu'on étudie l'Église, non-seule- 
ment dans sa doctrine, mais dans les moindres détails de 
sa discipline, qu'on y trouve les plus grandes comme les 
plus petites choses marquées au coin d'une souveraine 
raison, et s'il est permis de parler ainsi, de ce bon sens qui 
mène le monde en dernière analyse. Les doctrines catho- 
liques tiennent toujours le milieu enti"e deux opinions 
extrêmes ; les règles de discipline sont placées le plus or- 
dinairement entre deux exagérations, pourquoi faut-il que 
de notre temps ceux qui gouvernent les choses de Dieu 
semblent vouloir quitter cette voie tracée par les siècles et 
toujours reconnaissable malgré des déviations passagères, 
et tomber dans les exagérations en versant d'un côté au 
lieu de rester au milieu ? Il me semble qu'une des in- 
nombrables erreurs de l'école historique néo-catholique, 
qui en a tant commis et en commet tant encore, con- 
siste à envisager l'histoire de l'Église dans son dévelop- 



158 LES DEIINIERS JANSÉNISTES 

pemenl maléiiel et humain comme étant en dehors du 
mouvement généi-al et ayant sa vie propre, étrangère aux 
transformations que les sociétés subissent autour d'elle. Le 
prince de Broglie, dans ses beaux volumes, a réagi contre 
cette manière de voir, ce qui tout aussitôt Va fait accuser de 
naturalisme. Je suis frappée tout au contraire de la simul- 
tanéité qui se rencontre entre les tendances des esprits en 
politique et dans les questions religieuses ; cela n'a assuré- 
ment rien d'étonnant et ce serait plutôt le contraire qui 
serait extraordinaire, puisqu'après tout l'homme qui s'oc- 
cupe de religion n'est pas un autre homme que celui qui 
s'occupe de politique. Qu'on l'attribue au travail de démo- 
lition de l'école soi-disant philosophique du siècle dernier, 
aux violentes secousses imprimées à l'ordre social par notre 
Révolution et les crises qui l'ont suivie, le caractère par- 
ticulier de notre temps que personne ne nie est le doute 
répandu sur toutes les questions qu'on avait pu croire ré- 
solues. L'ancienne société vivait sur certaines idées incon- 
testées, qu'on peut appeler des principes, qu'on ne songeait 
pas plus à discuter qu'un axiome de géométrie , à présent 
rien de semblable, rien qui soit généralement admis, 
beaucoup de matériaux de toute sorte répandus sur le sol 
et pas une construction ; un sol qui semble rejeter les fon- 
dations qu'on y creuse, comme celui de Jérusalem rejetait 
les pierres avec lesquelles Julien l'Apostat prétendait refaire 
le temple. La terreur causée par cette situation porte les 
esprits à se réfugier en politique dans les bras du pouvoir 
absolu, à qui ils ne demandent plus que de les protéger 
par la force contre les désordres matériels ; et en religion 
à demander à l'omnipotence papale le privilège d'avoir le 
moins possible à penser et à agir, et de s'endormir sur 
toutes les difTicultés de la vie en laissant au Souverain- 
Pontife le soin de les régler. C'est cette coïncidence qui me 
paraît constituer le plus grand danger ; le parti qui nous 
perd va dans le sens du courant, cela est certain, et le 



LES EVÈQUES OPPOSANTS I :) 

nôtre qui a pour lui l'expérience du passé et les espérances 
de l'avenir doit luller dans le présent contre ce courant. 
Il y aurait, je crois, un curieux livre à faire sur l'histoire 
des idées qui prennent le dessus en ce moment, mais ce 
qui vaut mieux que tous les livres, c'est l'action et la 
parole, la plus puissante des actions. » 



II. 



La marquise de Forbin d'Oppède voyait juste ; par 
malheur les catholiques-libéraux qui pensaient comme 
elle avaient marché trop longtemps dans le sens du 
courant, et maintenant que le torrent était déchaîné, il 
était bien difficile de l'arrêter-. La majorité des catho- 
liques avait abdiqué, comme on le leur reprochait à 
Notre-Dame. Quant au petit groupe qui s'élait rangé 
autour de Montalembert, que pouvait-il, divisé comme 
il l'était lui-même, que protester pour l'honneur, au 
nom du bon sens, de l'histoire, des traditions et des 
principes de l'Église gallicane ? C'était aux évêques à 
faire tout leur devoir, à éclairer le Concile dont ils 
étaient membres, à le retenir sur la pente fatale où le 

* Lettre ms. 

' Quelques-uns même « dans un but d'apaisement faisaient 
d'étranges concessions aux intransigeants. Le Français, par 
exemple, allait jusqu'à reconnaître que l'itifailUbUité du Pape 
est une conséquence de l'infaillibilité de l'Eglise. » ( Vie de 
Ms^ Maret, par l'abbé G. Bazin, t. lii, p. 90 ) 



160 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

poussait l'ultramontanisme. Or, il faut bien le dire, si 
quelques-uns d'entre eux s'étaient jetés courageuse- 
ment dans la mêlée, la plupart se résignaient d'avance 
à la défaite et à la capitulation. 

— Il faut descendre dans la rue, disait M^"" Meignan 
au P. Hyacinthe. 

— Pardon, Monseigneur, répliquait l'ancien carme, 
c'est aux évéques à nous donner l'exemple. 

— Mais non. Nous ne sommes que les grands prêtres 
et vous, vous êtes un prophète'. 

Ils en étaient presque tous là. Quand ils ne pous- 
saient pas le P. Hyacinthe, ils excitaient le P. Gratry, 
ils le complimentaient de ses vaillantes lettres, sauf à 
l'abandonner ensuite aux coups de M^"" Deschamps et 
de dom Guéranger, ou même à le désavouer si par 
malheur une indiscrétion quelconque rendait leur 
témoignage public. « Et quand tant de gens qui se por- 
taient bien ne disaient rien pour soutenir leurs cham- 
pions, c'était un malade qui se levait de son grabat 
pour parler*. » Au fur et à mesure que le péril aug- 
mentait on les voyait se décontenancer, perdre la foi 
dans leur cause. Tout d'abord ils avaient combattu le 

* Un prophète, de malheurs à qui l'on avait fini par donner 
raison. Le i^'' juillet 1870, pendant un déjeuner chez M- Cochin, 
celui-ci lui dit : « Ma foi est comme une flamme qui vacille et 
qu'il faut tenir à l'écart du vent de la tempête. Nous nous re- 
faisons une foi meilleure, plus solide, plus vraie et qui sera 
l'appui sur lequel nous vivrons, l'oreiller sur lequel nous 
mourrons. » Il ajouta qu'après l'avoir blâmé en septembre, il ne 
le comprenait que trop à présent. 

s Lettre de Montalembert à M. Cuvillier-Fleury. 



LES ÉVÊ^tUES OPPOSANTS 161 

dogme au nom du principe, peu à peu ils ne s'y 
opposèrent plus qu'au nom de l'inopportunité'. C'était 
l'euphémisme sous lequel ils masquaient leur retraite. 
Aussi l'évêque d'Angoulême disait-il fort spirituelle- 
ment à Pie IX : « Quod inopporlunum dixerunt necessa- 
rium Jecerunt . » Un article du règlement — violant 
la liberté du Concile et dirigé plus particulièrement 
contre les gallicans de l'opposition — défendait ex- 
pressément aux évêques de se réunir par nation et de 
se concerter. Ils pouvaient en prendre texte — et de 
combien d'autres' ! — pour adresser une plainte col- 
lective au ministre des cultes qui déclarait n'attendre 
que cela pour agir^. Ils s'y refusèrent pour des raisons 

' Comme s'il pouvait être jamais inopportun, selon le mot de 
Dœlliiigoi « de donner aux croyants la clef de tout l'édifice de la 
foi, de promulguer l'article fondamental duquel dépendent tous 
les autres ! » 

' Rappellerai-je ici toutes les entraves apportées par le Vatican 
à la liberté du Concile : la mauvaise disposition de la salle, — 
la remise par lo Pape à chaque évèque d'une bulle réglementaire 
du Concile, bulle qui souleva la plus vive opposition et fit rap- 
peler trois fois à l'ordre un évèque hongrois qui protestait contre 
ces mœurs inouïes, — l'exclusion de la minorité de la commis- 
sion des propositions, — la mise à l'Index du manifeste des 
opposants et l'interdiction de la lecture deJanus, — l'affichage sur 
les murs de Rome peu de jours après l'ouverture du Concile de 
la Bulle frappant d'excommunication majeure tous ceux qui 
n'admettaient pas les doctrines du Syllabus ou qui contesteraient 
le moindre bref papal? etc., etc. Il fallait s'appeler Louis 
Veuillot pour oser écrire que le Concile était libre pirce que 
M8' Maret y avait été admis malgré les polémiques de V Univers 
sur lo non-droit des évoques annulaires. 

' L'Église et l'État cm Concile du Vatican, par Emile 
Ollivier, t. ii, p. aJg. 



162 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

d'ordre politique, ce qui ne les empêchait pas d'écrire 
séparément lettre sur lettre à M. Emile OUivier et de 
déléguer le P. Gratry auprès de l'empereur pour ap- 
puyer le projet d'ultimatum' qu'ils avaient envoyé à 
son premier ministre. En un mot ils manquaient de 
cet esprit d'entente et de solidarité qui double la force 
du nombre. Ils ne s'entendirent que pour faire des 
démonstrations platoniques, jamais pour une action 
qui pût être efficace. Leur dernière démonstration de 
ce genre fut leur adresse au pape, la veille de la pro- 
clamation de l'infaillibilité, c'est-à-dire quand le dogme 
avait déjà « triomphé de l'histoire ». 

Il n'y eut vraiment parmi eux que deux hommes 
dont la conduite avant et pendant le Concile ait été 
irréprochable — au point de vue libéral, s'enteud — 
et qui aient eu jusqu'au bout le courage de leur opi- 
nion. J'ai nommé M»"" Darboy et M^"" Maret. Un poli- 
tique de l'école de Richelieu, un théologien de l'école 
du grand Arnauld. Nous verrons plus loin quel fut le 
rôle de l'archevêque de Paris. Disons tout de suite quel 
fut celui de l'évêque de Sura. 

Ms"" Maret rappelait Antoine Arnauld parla science, la 
logique, la méthode, l'opiniâtreté, l'esprit belliqueux et 
aussi par l'invincible démangeaison d'écrire. Il eut toute 
sa vie la plume ;\ la main. Arnauld avait été poursuivi, 
traqué, condamné pour ses opinions jansénistes, bien 
qu'à différentes reprises il eût désavoué les cinq pro- 

* L'Église et rÉtat au Concile du Vatican par Emile 01- 
livier, t. ii, p. 288. 



MONSEIGNEUR MARET, 16:< 

positions et qu'en toute circonstance il eut protesté de 
son attachement au Saint-Siège. Ms"^ Maret, devenu 
comme Arnauld le centre de la controverse théologique 
de son temps, fut en butte aux mêmes persécutions 
pour ses opinions gallicanes et représenté à Rome 
comme un futur instrument de schisme, bien qu'il eût 
donné vingt fois la preuve de son orthodoxie, notam- 
ment dans le procès du traditionalisme qu'il dénonça 
un des premiers. 

A une autre époque, sous M. de Frayssinous*, par 
exemple, son gallicanisme aurait reçu l'approbation 
du chef même de l'Église. Il se réduisait en effet à ces 
quatre articles : i° Indépendance du pouvoir séculier à 
l'égard de toute juridiction politique attribuée à 
l'Église. — 2" Légitimité des principes de 1789 et de la 
Constitution de la société moderne. — 3" Résidence de 
la souveraineté spirituelle dans le corps épiscopal uni 
au Souverain-Pontife. — 4° Caractère tempéré de la 
monarchie pontificale'. Mais depuis, lultramontanisme 
avait fait en France de tels progrès que Louis Veuillot 
se vantait, en 1867, d'avoir trente mille sectateurs. Dès 
lors le gallicanisme de M»"" Maret ne pouvait être que 
suspect à la faction ultramontaine puisqu'il ne tendait 
à rien moins qu'à endiguer le courant qui entraînait 
l'Église vers la dictature universelle du pape. 

L'évêque de Sura avait déjà pris position dans l'Ère 

• N'est-ce pas lui qui disait qu'on rendrait plutôt la France 
protestante qu'ultramonlaine ? 

* Vie de Mk"" Maret, par l'abbé G. Bazin, t. 11, p. Sa. 



l«4 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

nouvelle. Il s'affirma davantage encore quand il fut 
nommé doyen de la Faculté de théologie de Paris. On ' 
sait quelle importance il attachait à la réorganisation 
de ces Facultés. Pour lui, c'était le seul moyen de re- 
lever le niveau des études théologiques et la pépinière 
indiquée d'un épiscopat vraiment national. MaislaCour 
de Rome voyait ces Facultés d'un mauvais œil, d'abord 
parce qu'elles n'étaient point instituées canoniquement 
et qu'elles dépendaient uniquement de l'Université ; 
ensuite parce qu'elle sentait qu'un jour ou l'autre elle 
se heurterait à la résistance des théologiens de la Sor- 
bonne. 11 n'est pas jusqu'aux catholiques du Corres- 
pondant qui ne tinssent en suspicion le doyen de la 
Faculté de théologie, non qu'ils fussent en désaccord 
avec lui sur la question religieuse, mais ils étaient sé- 
parés par le bonapartisme : ils lui reprochaient de 
s'être rallié à l'Empire après l'avoir ouvertement com- 
battu, sans se rendre compte des raisons vraies de sa 
conversion. Ce n'est que plus tard, à l'approche du 
Concile, qu'ils se départirent à son endroit de leur 
froide réserve. « Je vous sais un gré infini, lui écrivait 
Montalembert le 28 septembre 1869, après avoir lu son 
livre Du Concile général, d'avoir bien voulu vous sou- 
venir que nos dissentiments n'ont jamais roulé que sur 
la politique, et que sur les questions vitales qui touchent 
à la liberté religieuse ou à la constitution de l'Église^ 
nous sommes toujours restés ce que nous étions l'un 
et l'autre, lorsque, il y a vingt ans, j'ai eu l'honneur 
de vous être associé dans la direction du Correspon- 



MONSEIGNEUR MARET 165 

dant' . i> Avec un peu plus de perspicacité ou un peu 
moins de prévention politique, ils auraient vu que 
M»' Maret était dans le vrai en s'appuyant sur le minis- 
tère des cultes pour arrêter le flot montant de l'ultra- 
montanisme. N'est-ce pas au ministère des cultes que 
se font les nominations des évêt|ues, et n'est-ce pas 
par la main des évêques qu'on pouvait espérer de re- 
virer l'opinion ? Ms"" Maret l'avait si bien compris que, 
du jour où il fut en rapport avec le ministre des cultes, 
il appela son attention de ce côté. Il avait déjà contri- 
bué dans le temps à la nomination de M?' Sibour, il 
contribua également à celle de M»' Darboy, et obtint 
peu à peu de M. Rouland qu'il nommât aux évêchés 
vacants des gallicans avérés, de préférence à des hommes 
« neutres ». 

Je passe sur le scandale auquel donna lieu sa nomi- 
nation au siège épiscopal de Vannes et j'arrive à son 
grand ouvrage sur le Concile général qui fut l'acte 
capital de sa vie. 

« Il y avait quinze ans, nous dit son biographe, que 
M*"" Maret pensait à la question du Concile quand le 
Pape la mit à l'ordre du jour. » Il y était donc suffi- 
samment préparé lorsque les évêques lurent convoqués 
à Rome pour célébrer le dix-huitième centenaire du 
martyre de saint Pierre. Immédiatement il se mit à 
l'œuvre et fit imprimer sans nom d'auteur un Mémoire 
qu'il distribua au petit nombre d 'évêques qui étaient 

' Vie de Mf Maret, par l'abbé G. Bazin, t. m, p, iia. 



166 LES DERiNlERS JANSÉNISTES 

en relations avec lui. Dans ce Mémoire qu'on peut 
regarder comme la préface de son livre, il posait les 
trois questions suivantes : « La définition de l'infail- 
libilité est-elle utile ? est-elle nécessaire? est-elle pos- 
sible? » Il y répondit par la négative et, comme con- 
clusion, il émit le vœu que les évèques profilassent de 
leur prochaine réunioi) à Rome pour demander au 
pape Pie IX la convocation d'un Concile général « seul 
compétent pour chercher, trouver, proposer les grands 
moyens qui doivent faire refleurir les beaux jours de 
l'Église «. 

Il applaudit donc, lui aussi, à la résolution de Pie IX, 
mais à rencontre de tant d'évèques qui s'en remettaient 
à la Providence du soin de faire sortir du Concile « la 
victoire de l'Église sur ses ennemis et une paix per- 
pétuelle », il entreprit de montrer à tous les périls 
auxquels serait exposée l'Église par le changement 
radical que les ultramoutains projetaient d'apporter 
dans sa Constitution. De là son Mémoire à l'empereur 
en date du 25 mars 1867, son entretien avec lui au 
mois de juin 1868, et la lettre qu'il lui adressa après 
cette conversation. 

« Le Concile, disait-il dans cette lettre, pourrait faire 
un bien infini : 1° rendre la Papauté plus respectée et 
plus forte en modérant son pouvoir par la mise en 
vigueur d'une loi de l'Église qui prescrit la tenue dé- 
cennale des Conciles généraux ; 2° concilier la société 
moderne avec l'Église par de sages explications qui 
feraient justice de ce qu'il y a d'excessif et d'erroné 



MONSEIGNEUR MARET 1(,7 

dans les doctrines théocratiques, par la renonciation 
au régime de la contrainte matérielle dans les choses 
de la conscience ; par l'acceptation de tout ce qu'il y a 
de légitime et de nécessaire dans les institutions sociales 
des temps modernes ; 3° favoriser l'accord de la science 
avec la foi par une sage déclaration touchant la liberté 
de la science. Avec et après ces réformations générales, 
le Concile opérerait toutes les réformes particulières : 
celle de la cour romaine, des ordres religieux, delà 
juridiction épiscopale, des études ecclésiastiques, du 
culte chrétien. 

(( Le Concile qui opérerait toutes ces réformes et ces 
améliorations mettrait fin au moyen âge, ouvrirait 
une ère nouvelle aux sociétés chrétiennes et rendrait 
possible le retour à l'unité catholique de nombreux 
dissidents dans les communions grecques et protes- 
tantes et dans les rangs de la philosophie. » 

Il terminait en demandant à l'empereur d'appuyer 
les évêques et en s'affligeant de l'exclusion prononcée 
contre les princes catholiques : « Quoi ! l'empereur 
des Français qui a donné, qui dofine tous les jours 
tant de témoignages de sa foi chrétienne, l'empereur 
des Français qui soutient seul le pouvoir temporel du 
Saint-Père sera exclu du Concile ? On accepte ses 
bienfaits, on vit de ses bienfaits, et on traitera sans lui, 
et peut-être contre lui, de3 questions qui intéressent 
au plus haut degré le bien de la France 1 Gela n'est pas 
possible. Je sais tout ce qu'on peut dire pour justifier 
ces exclusions générales. Mais le Concordat est une 



168 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

réponse à tout. Les princes qui nomment les évêques, 
qui agréent les curés^ ne peuvent être considérés, sans 
injustice, comme étrangers à l'Église*. » 

C'est pourtant ce qui leur arriva. D'après M*"" Maret 
le Pap e n'aurait pas été éloigné de consentir à l'entrée 
des princes au Concile : il n'y aurait mis qu'une con- 
dition, à savoir qu'ils s'engageraient à accepter les dé- 
cisions de la majorité conciliaire. Si cette assertion 
était prouvée, et il y a tout lieu de la croire vraie 
puisque l'évêque de Sura la tenait de l'empereur^ et 
qu'elle figure dans la lettre qu'il lui adressait, il serait 
acquis à l'histoire que Pie IX, en convoquant le Con- 
cile, avait l'idée bien arrêtée d'y faire définir l'infailli- 
bilité personnelle, absolue, et séparée du pape. Et le 
mot du P. Gratry se trouverait ainsi vérifié : « C'est un 
guet-apens qui s'est terminé comme un coup d'État. » 
Quoi qu'il en soit, l'empereur fut tellement trappe 
des conclusions de ce Mémoire, qu'il se chargea de 
l'impression de l'ouvrage de M^"" Maret sur le Concile 
général et la paix religieuse. — A cette nouvelle, grand 
émoi dans le camp des ultramontains ! Il s'agit d'em - 
pêcher à tout prix l'apparition de ce livre, caria science 
de M*"" Maret les effraie encore plus que ses doctrines. 
Pour le discréditer aux yeux des catholiques, on répand 
le bruit qu'il a été soumis à la censure impériale ; l' Uni- 
vers, plaidant le faux pour savoir le vrai, insinue 

* Vie de Ms"^ Maret, t. m, p. lo. 
» Ibidem. 



MONSEIGNEUR MAIIET 169 

que l'auteur y parle de rinfaillibililé comme vient d'en 
parler le patriarche schismatique de Constantinople. 
On lui prête des opinions qui ne sont pas les siennes. 
On le représente comme un ennemi du pouvoir tem- 
porel, et un père de l'Oratoire, désavoué immédiate- 
ment d'ailleurs par le supérieur de la Congrégation, 
ose lui contester le droit de siéger au Concile. Le nonce 
cherche à se procurer les épreuves de son livre et, 
comme il n'y réussit pas, on le menace de le mettre à 
ïlndex\ aussitôt paru. Mais les évéques de l'opposition 
sont là qui veillent. M»'" Maret n'a rien voulu faire sans 
les consulter. Avant d'accepter l'offre de l'empereur 
et de donner son livre à l'impression, il leur a soumis 
son plan qu'ils ont approuvé ; il a tenu compte de leurs 
observations^ de leurs conseils. Aussi n'hésiteront-ils 
pas à le défendre contre les censures dont il est me- 
nacé. A peine l'ouvrage est-il mis en vente, que tout 
le monde est obligé de reconnaître sa parfaite ortho- 
doxie et le ton mesuré et grave sur lequel il est écrit 
d'un bout à l'autre. Point d'invectives contre qui que 
ce soit, ni de personnalités blessantes ! M8' Maret évite 
soigneusement toute vivacité de polémique et de peur 
d'envenimer le débat n'effleure même pas la question 
des falsifications romaines. Il est plein de respect pour 
la primauté du Pape , il admet l'indéfectibilité du siège 
de Rome, mais l'infaillibilité implique à ses yeux 
l'union de la tête et des membres dans le corps 
mystique de l'Église. Dès qu'ils se séparent, la garantie 
n'existe plus. En d'autres termes , l'Église est une 

JA.NSÉNIST1S, T. III 12 



170 LES DEIllNŒKS JANSÉNISTES 

monarchie efficacement tempérée d'aristocratie. Les 
textes évangéliques et les actes des Conciles géné- 
raux nous fournissent des preuves abondantes et 
invincibles de ce grand caractère tempéré, imprimé 
par la sagesse divine à la constitution de l'Église. 
A l'appui de cette assertion, il démontre de la façon 
la plus claire, toutes pièces en main, à quel point 
l'idée de l'infaillibilité personnelle et séparée du Pape 
a été étrangère à tous les grands conseils œcumé- 
niques ; il établit que dans toutes les discussions dog- 
matiques le dernier mot a toujours appartenu au Con- 
cile ; que malgré toute leur déférence pour le Saint- 
Siège, les évêques ne se sont pas fait faute d'exercer, 
même à son égard, leur rôle de juges de la doctrine, 
témoin le sixième concile de Gonstantinople qui a 
condamné Honorius, et le septième, qui dit de la 
lettre du pape Adrien : « Nous avons approuvé sa 
doctrine après l'avoir examinée nous-mêmes avec le 
plus grand soin, et en approfondissant les Écritures. 
Nous sommes d'accord avec sa lettre, et nous la con- 
firmons. » M*"" Maret ne se contente pas d'analyser, il 
entre dans les détails, il s'arrête aux points contro- 
versés, à l'affaire Honorius, au concile de Constance et 
à celui de Florence. Il discute^ mais sans se départir 
d'une sage modération, et il arrive à cette conclusion 
naturelle et logique que l'infaillibilité séparée du pape 
serait un attentat au droit des évêques en même temps 
qu'un démenti donné à l'histoire et à la tradition. — 
Voilà le livre dans son ensemble. On peut en cri- 



MONSEIGNEUR MARET lîl 

tiquer la forme et le développement théologique, mais 
au point de vue historique et doctrinal il est inatla- 
(juable. C'est du moins l'avis de tous les évêques qui 
l'ont lu, à l'exception de trois ou quatre dont M^' Pie 
et M«f Planlier. Aussi la faction ultramontaine est-elle 
déconcertée par le succès qu'il rencontre un peu par- 
tout. Ne pouvant le mettre à Y Index comme on se l'était 
promis, on lui cherche un réfutateur. Mais où le -^ 

prendre ? Une réfutation ne s'improvise pas comme un 
discours, et deux mois à peine nous séparent de l'ou- 
verture du Concile. Il y a bien M^"" Deschamps, mais il 
est aux prises avec M*' Dupanloup, et, quand il aura 
fini avec l'évêque d'Orléans, il faudra qu'il réponde au 
P. Gratry, C'est assez de besogne pour un prélat belge. 

— Me voici ! dit un bénédictin. 

Et quelque temps après, dom Guéranger entrait en 
lice avec un gros volume sous le bras. Cela s'appelait 
la Monarchie pontificale : un titre qui à lui seul était 
tout un programme. 

L'abbé de Solesmes est peut-être un puits de science 
mais c'est un puits de scienee ultramontaine. Il a 
l'esprit conformé comme les moines du moyen âge 
et voudrait faire de Pie IX un nouveau Grégoire VII. 
Mais le monde a marché ! Que lui importe ? Si la 
civilisation ne peut rétrograder, la papauté recu- 
lera. Ne lui parlez pas des libertés et franchises 
gallicanes, il a le gallicanisme en horreur et ne pense 
qu'à l'exterminer ; — de l'accord de la science î^ec la foi, 
c'est une hérésie ; — du système parlementaire appliqué 
à la constitution de l'Église, il vous traiterait de jan- 



172 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

séniste. Il ne comprend que le gouvernement théo- 
cratique avec l'absolutisme comme base et l'inquisition 
comme moyen ; et pour bien montrer que le « papisme 
est la grâce de ce temps «^ il ramène tout au Saint- 
Siège, il en fait tout sortir : le dogme, la morale et le 
culte. 

Il y a cinquante ans l'Église de France était une sorte 
de république fédérative. Chaque province avait sa 
liturgie et son bréviaire. Dom Guéranger se dit un 
jour que toutes ces variétés liturgiques nuisaient à l'u- 
nité de la prière. Et après une campagne retentissante 
où il rencontra une résistance acharnée, les liturgies 
parisienne, lyonnaise, bisontine et autres furent obligées 
de céder la place à la liturgie romaine. Or vous allez 
voir où l'abbé de Solesmes voulait en venir. Dans une 
leçon faite devant ses religieux et où il avait pris pour 
texte les deux vers suivants : 

Gentem auferte perfidam 
Credentiam de finibus ! 

Refoulez une nation perfide 
Loin de la terre des croyants 1 

il s'écriait un jour : « Les paroles de la sainte liturgie, 
mes frères, ont comme celles de l'Écriture sainte plu- 
sieurs sens également justes, savoir le sens obvio ou 
naturel, le sens allégorique et le sens anagogique ou 
spirituel. Le sens naturel s'applique à la perfide Albion 
encore plus hérétique que perfide. Mais le sens ana- 



UOM GUÉRANGER 17J 

gogique est tout autre. Il s'agit surtoiU dans cette 
strophe des partisans des liturgies gallicanes, de ces 
prélats français qui proscrivent la liturgie romaine de 
leur diocèse. Bénissons Dieu de ce qu'il daigne exaucer 
les prières de sa sainte Épouse, car en réalité les évoques 
gallicans disparaissent de plus en plus de la terre des 
croyants pour faire place à des évêques animés de l'es- 
prit romain, n'ayant d'autre aspiration que de faire 
triompher les doctrines et la sacrée liturgie du Saint- 
Siège apostolique. Encore quelques années, et l'épis- 
copat français sera renouvelé dans cet esprit et l'his- 
toire flétrira comme ils le méritent ceux qui se dressent 
fièrement contre Rome leur mère, et qui, semblables à 
Lucifer et aux anges rebelles, ont prétendu s'égaler à 
celui dont ils devaient recevoir et exécuter respec- 
tueusement les ordres' . » 

Voilà comment la liturgie romaine aboutissait, 
dans la pensée de dom Guéranger, à l'anéantissement 
du gallicanisme et à la proclamation du dogme de 
l'infailbbilité. — Arrivons mainteriant à la Monarchie 
pontificale. Le livre débute par ce que l'auteur appelle 
Les préjugés contre le livre de M*"" de Sara. « Il entend 
par là toutes les considérations secondaires qui 
peuvent ébranler la confiance dans les opinions de son 
adversaire ; il commence par déconsidérer ses idées 
afin qu'il soit affaibli d'avance dans l'opinion des 

• Les Bénédictins de la Congrégation de France. Mémoire 
du Révérend Père Pierre des Pjlliers, moine profès de l'abbaye de 
Solesmes. « 



174 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

juges OU des spectateurs du combat, au moment où 
il le prendra corps à corps. Les raisons fondamentales 
qu'il compte exposer seront ainsi fortifiées par ce qu'il 
nomme avec une naïveté qui ne lui est pas ordinaire 
des préjugés ou des préventions. Parmi ces préjugés 
opposés au livre de M*' Maret, il en est un pour le 
moins singulier : on lui reproche d'avoir troublé la 
paix profonde dont jouissait l'Église universelle à la 
veille d'assister au couronnement de son édifice ; — et 
dom Guéranger lui-même répondra quelques jours 
après au P. Gratry, s^ns s'apercevoir qu'il se contredit : 
« Si le mal est grand sur la terre parce que les vérités 
sont diminuées par les enfants des hommes, nous 
devons espérer à la pensée que leur accroissement ne 
peut être que salutaire au monde. Cet accroissement, 
il a fallu l'acheter au prix de discussions vives, de po- 
lémiques ardentes. Nous avons vu, durant la tempête, 
des navires portés jusqu'au ciel par les vagues et re- 
descendre ensuite jusqu'au fond des abîmes. Dans la 
lutte, la fureur de l'adversaire ne manquait pas, mais 
ses traits étaient flèches d'enfants. La terre en est 
jonchée, et personne ne songera à les ramasser... mais 
l'heure approche où la paix et la concorde, œuvre de 
l'Esprit-Saint, vont apparaître pour la joie et le sajut 
du peuple chrétien, » — Dans Ia Monarchie pontificale, 
l'abbé de Solesmes dresse cinq grandes batteries en 
faveur de rinfaiUibililé du Saint-Père. Il invoque tour 
à tour l'Écriture, la tradition, l'école, le peuple chré- 
tien et le sentiment des saints. Rencontrant sur son 



DOM GUÉKANGER I7b 

passage bon nombre de déclarations des plus illustres 
docteurs des premiers siècles qui sont embarrassantes 
pour sa doctrine favorite, il se tire d'afïaire en disant 
que a jusqu'à ce que l'Église ait senti le besoin de 
fixer le dogme sur tel ou tel point, le langage a pu 
être plus ou moins floltant, soit que les docteurs aient 
négligé de préciser une question sur laquelle personne 
ne discutait, soit qu'ils aient soutenu innocemment un 
sentiment qui par suite d'une décision postérieure est 
devenu hétérodoxe. » — « Admirable procédé, dit 
M. de Pressensé, pour jeter par dessus bord tous les 
textes qui ne sont décidément pas malléables ! Il s'agit 
au point de vue catholique d'établir que la doctrine 
de l'infaillibilité papale a été l'objet de la foi univer- 
selle ; cette prétention se heurte à des déclarations 
contraires des Pères. En bonne logique, cela suffit 
pour écarter le caractère de l'universalité. Dom Gué- 
ranger a changé tout cela; c'est au dix-neuvième siècle 
qu'il appartient d'imposer sa pensée aux trois pre- 
miers siècles de l'Église et de repousser comme hétéro- 
doxe ce qui ne cadre pas avec ses inventions dogma- 
tiques ; c'est le présent qui forge à son gré les anneaux 
de la chaîne tradilionnelle, si bien que la tradition 
n'est plus la tradition mais un complaisant écho de 
l'opinion actuellement en faveur. Il est vrai que l'on 
consent à reconnaître l'innocence de ces bons Pères 
qui ont parlé de l'évêque de Rome sans se soucier de 
sa future infaillibilité. S'ils sont innocents, les pro- 
cédés qu'on emploie pour réduire à néant leur témoi- 



176 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

gnage le sont fort peu, et il suffit de les avoir indiqués 
pour ôter toute valeur à une longue et fastidieuse ar- 
gumentation qui ruse constamment avec les faits les 
mieux établis, tronque habilement les citations, invente 
des fables pour les besoins de la cause, comme par 
exemple la prétendue soumission de Cyprien à l'é- 
vêque de Rome*. » Et voilà ce que M»' Pie, dans 
l'oraison funèbre de dom Guéranger, appelait c le 
fruit spontané et merveilleux d'une maturité théolo- 
gique dont on citerait peu d'exemples. » Il aurait 
mieux fait de dire que c'était la thèse officielle de 
l'infaillibilité papale, appuyée sur des preuves plus 
ou moins contestables. 

Après avoir invoqué l'Écriture, les Pères et l'École, 
dom Guéranger invoque les actes de la papauté depuis 
le moyen âge. Les papes ont agi comme s'ils étaient in- 
faillibles, donc ils le sont. Le fait emporte le droit. Ne 
lui opposez pas l'opinion de l'école de Paris, la décla- 
ration de 1682, le concile de Constance, tout cela est 
sans autorité. Il n'y a de vrai que les conciles de Lyon, 
de Florence qui contiennent la doctrine de l'infaillibilité 
dans leurs décrets. Il est tellement sûr de ce qu'il 
avance, qu'il ne se donne même pas la peine d'établir 
dans quelles circonstances on reconnaîtra que le Pape 
parle ex cathedra. Pour lui, dès que le Pape déclare 
qu'il parle ex cathedra, il est infaillible : la simple pro- 
mulgation suffît. Il y manque cependant une signature, 

' Le Concile du Vatican par E. Je Presscnsé, pp. 272-274. 



LE P. GRAÏRY 177 

tant que l'anathème n'a pas été fulminé contre l'opi- 
nion contraire, — ce qui revient à dire, selon la re- 
marque de M. de Pressensé : « Vous reconnaîlrez le 
pape infaillible à ceci qu'il maudira ! » 
Pascal, où es-tu ? ^ 



III 



Tout à coup, une voix se fit entendre, qui jusque-là 
n'avait parlé que d'amour, de progrès, de fraternité, et 
cette voix disait : « Dieu n'a pas besoin de vos men- 
songes ni de vos ruses pour son service. . . Ceux qui 
soutiennent la thèse de l'infaillibilité personnelle du 
pape ont tous travaillé sur des documents frelatés. Dans 
l'histoire de l'esprit humain, il n'est pas une question 
théologique, philosophique, historique ou autre, qui 
ait été aussi déshonorée par la mauvaise foi, le travail 
des faussaires, si totalement gangrenée par la fraude... 
Il est temps que les hommes d honneur, les hommes 
de cœur, les hommes de foi regardant ce scandale en 
face, et chassent du temple non-seulement les vendeurs, 
mais les voleurs et les fabricateurs de fausse monnaie 
religieuse et morale... Les derniers des hommes peuvent 
recevoir et reçoivent des ordres de Dieu. J'en ai reçu 
dans ma raison, dans ma conscience et dans ma foi. 
Pour obéir, je souffrirai ce qu'il faut souffrir' ». 

' Lettre du P. Gratry à Mgr Deschamps. 



178 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

C'était Pascal qui revenait sous les traits naïfs d'un 
mathématicien mystique, doublé, comme lui, d'un 
écrivain original. 

Certes le P. Gratry n'a pas le vaste savoir théolo- 
gique de l'abbé de Solesmes. Il est plus littérateur que 
canonisle et plus philosophe que théologien. Mais il 
est très versé dans les sciences humaines et, selon le 
précepte de l'Oratoire, il s'en sert « comme d'un ha- 
meçon pour gagner les âmes à Dieu'.» C'est un logi- 
cien qui s'adresse moins à l'esprit qu'au cœur. Il se 
peut qu'il commette, au cours d'une discussion, plus 
d'une inexactitude, mais il ne commettra jamais de 
falsifications, il rougirait de s'appuyer, comme M^"" Des- 
champs, sur des documents faux et qui prouvent dia- 
métralement contre la thèse même en faveur de laquelle 
on les exhume^. Ce qu'il veut avant tout c'est convaincre 

' Histoire de V Éducation dans l'ancien Oratoire de France 
par le P. Paul Lallemand, p. 2i7. 

' Dans son livre sur V Infaillibilité et le Concile, l'archevêque 
de Malines disait •« la déclaration de l'Assemblée de 1682 n'est 
qu'une note discordante dans le concert des voix de l'épiscopat 

français Ecoutons la vraie voix des évoques.... En i6a5, réunis 

en assemblée générale, ils écrivent aux autres prélats du royaume : 
« Les évoques seront exhortés à honorer le Siège apostolique et 
l'Église romaine.... Ils respecteront aussi notre Saint-Père le 
Pape... sur lequel Jésus-Christ a fondé son Église en lui baillant 
les clefs du cielaA'ec l'infaillibilité de la foi, etc » La citation n'a 
pas moins d'une page et l'éminent prélat termine en disant : 
L'Église de France confesse donc, avec toutes les Eglises de 
l'univers, non seulement la primauté mais V infaillibilité de Pierre 
et de ses successeurs. » 

Cette citation ayant paru suspecte h M. Jean Wallon, il s'em- 
pressa d'en vérifier l'exactitude au tome 11, pièces justificatives 



LE P. GRAIRY 179 

de fraude, de mensonge et de ruses les fauteurs de l'in- 
faillibilité auxquels il s'attaque, et il a tout ce qu'il faut 
pour cela : il a la science, il a la verve, il a l'éclat et la 
sainte indignation dont parle Jnvénal, celle qui fait le 
vers et aussi la prose. Hier encore sa prose était un 
chant, et parfois « elle montait si haut, qu'on y sentait 
comme un bruit de harpes, quelque chose des accents 
des prophètes et des ardeurs des saints'. » Son style 
était celui d'une àme candide, et Sainte-Beuve disait un 
jour malicieusement qu'il portait écrit sur le front : 

p. 95 de la Collection des procès-verbaux du clergé de France, 
où il la trouva, en effet. Remontant alors au premier chapitre do 
ce document qui n'occupe pas moins de trente pages in-folio à 
deux colonnes, il lut : « La promesse infaillible de Dieu qu'il 
serait au milieu de deux ou trois qui s'assembleraient en son 
nom a été le plus grand recours qu'ait eu rÉ^-lise pour se main- 
tenir dans l'ordre et empêcher la corruption de la doctrine et des 
mœurs... L'infaillibilité de celte promesse étant dérivée comme 
par degrés des Conciles généraux aux nationaux et d'iceux aux 
provinciaux, l'Église les a jugés si nécessaires, que le grand 
concile de Nicéc a oblige les évêques de les tenir deux fois en 
un an. » Noiis voilà bien loin de l'infaillibilité papale. Parcourant 
alors le préambule de ce document, M. Jean Wallon vit en tète : 
(i Avis de l'assemblée générale du clergé de France à MM. les 
archevêques et étéques de ce royaume et en note : « Après que 
ces avis adressés par M?"" do Chartres eurent été imprimés et 
exnminés, ils furent supprimés par l'ordre de l'assemblée. Une 
des principale; causes de la suppression est V infaillibilité du 
Pape, qui parait établie dans l'article i.'Jy » Or l'article 187 est 
justement celui que cilail Ms'^ Deschamps. « Ainsi, dit M. Jean 
Wallon, le document cité par l'archevêque de Malines et qui a eu 
siH' les décisions du Concile la plus déplorable influence, n'est 
pùs seulement faux, il prouve encore contre la thèse en faveur de 
laquelle on l'invoque. » (La vérité sur le Concile, pp. iSg-i^i.) 
* Éloge du P. Gratry par le P. Hyacinthe, Rome, 26 février 



180 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« Je crois à l'Immaculée Conception' ! » S'il n'avait eu 
que cette croyance ! Mais il croyait à une foule de choses 
bien autrement dangereuses ; il croyait, il disait que 
les Jésuites étaient les plus purs des hommes et que Pas- 
cal, en attaquant les casuistes, n'était qu'un calomnia- 
teur''. C'est pour cela sans doute qu'une fois revenu de 
son illusion, son encrier qui débordait d'amour se remplit 
soudain de colère ! . . . Et maintenant qu'elle a pris son 
vol, dom Guéranger et M»"" Deschamps peuvent braquer 
leur grosse artillerie contre cette abeille irritée. Elle se 
moque de leur poudre, de leurs arguments, de leurs 
anathèmes. Elle va de l'un à l'autre, les ailes déployées 
et l'aiguillon en avant, pour venger l'évêque d'Orléans 
et l'évêque de Sura des injures qu'ils ont reçues ; elle 
les crible de ses piqûres farouches. Et l'on aura beau 
dire et beau faire, le P. Gratry lui-même aura beau 
vouloir, lors de sa soumission, en effacer les traces 
sanglantes, ses traits demeureront attachés au flanc de 
larchevêque de Malines et de ses caudataires, comme 
ceux des Provinciales au flanc des Jésuites. 

Ils portèrent si bien, d'ailleurs, que Louis Veuillot 
accourut à la rescousse et y répondit par une grêle de 
flèches. 

Ce Thersite du dix-neuvième siècle, comme l'appe- 
lait le P. Gratry^ avait établi son quartier-général à 
Rome près du Monte-Pincio, « pour mieux contempler 
Saint-Pierre plein du pape et du concile' » , et surtout 

* Lettres à la princesse. 

' De la Connaissance de Dieu, 



LOUIS VEUILLOÏ 181 

pour mieux diriger le chœur des évoques dont le Monlc- 
Pincio était la promenade favorite. C'est de là qu'il 
écrivait à l'Univers ses fameuses lettres qu'on ne sau- 
rait mieux comparer qu'à des bulletins de victoire. 
Tant de morts, tant de blessés, tant de drapeaux pris 
sur l'ennemi ! Jamais on ne vit pareil carnage. Et tous 
ces morts qui se portent bien et tous ces blessés qui 
guériront sont tombés sous les coups de sa plume ! 
prose, mâle outil ! disait-il un jour. Le fait est que 
dans sa main la plume devenait une véritable flamberge, 
aussi bonne pour l'attaque que pour la riposte . « Une 
injure pour substantif, une injure pour, adjectif, voilà 
le secret* 1 » Evidemment, Joseph de Maistre avait été 
son maître d'armes. Louis XVIII disait de telle bro- 
chure de Chateaubriand qu'elle lui valait une armée. 
Pie IX pouvait en dire autant des lettres de \ euillot 
pendant le Concile. Il aurait pu se passer des disserta- 
tions savantes de dom Guéranger, de M*^'^ Deschamps 
et de M»"" Manning, mais des invectives de Veuillot, 
jamais. La grosse artillerie ne vaut rien dans une guerre 
d'embuscades et d'escarmouches. Pendant que l'abbé 
de Solesmes était aux prises avec M^' Maret, et l'arche- 
vêque de Malines avec l'évêque d'Orléans, Veuillot se 
portait sur le front de bandière de l'armée infaillibiliste 
et ferraillait avec toutes les plumes de l'ennemi, laïques 
ou ecclésiastiques, épiscopales ou monacales. Il était à 
la fois partout, il avait réponse à tout, il suffisait à tout. 

' Vie du P. Lacordaire par Montalcmbert, p. a5o. 



18: LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Parlait-il de Janicot ? il disait : : C'est une poutrelle qui 
flambe ; — de Villemot : c Rien ne lui manque, sauf 
l'art puissant d'ennuyer, et ce seul défaut l'écarté des 
grands rôles ; » — de Jourdan et La Bédollière : c Je sais 
bien qu'ils ne comprennent pas, mais il y a encore sur 
la terre des hommes qui comprennent que leur intelli- 
gence ne peut rien, parce qu'elle n'a pas la foi ! » — 
Du Français : « Si je me connais en physionomie, le 
Français mourra jeune. Il vit dans l'air qui a tué tous 
ceux qui ont vécu : l'Union, V Alliance, les Villes et les 
Campagnes , l'Étendard et jusqu'à ce pauvre vieil Ami 
de la Religion qui semblait constitué pour durer tou- 
jours ; » — d'Aubry-Foucault : « il écrit sous un faux- 
nez dans un taudis de la rue Coquillière ; » — de Co- 
quelet : u Tng'nieur civil, chevalier de la Légion d'hon- 
neur, publicislc cl penseur de l'École libérale, auteur 
d'un article dans la Revue des Deux-Mondes, M. Co- 
quelet n'aime pas les Romains. C'est un Villemot sé- 
rieux. Il n'a rien plus à cœur que de voir l'Église ab- 
solument comme il faut. L'Église libre dans l'État 
libre et Coquelet officier de la Légion d'honneur, il 
dira : Nunc dimitlis! Mais le Concile écoutera-t-il, com- 
prendra-t-il Coquelet ? Cette mouche du coche a eu 
la singulière idée de s'atteler derrière le coche. » 
Quant à Montalembert, sa mort le désarme, et pour 
un peu il blâmerait Pie IX d'en avoir accueilli la nou- 
velle en termes si peu généreux. Mais comme il* se 
rattrape sur les compagnons du Correspondant, sur 
M. de Falloux qui n'a pas eu le courage d'avouer son 



LOUIS VEUILI.OT 183 

« 89 de lÉglise' » et sur le duc de Broglie dont 
M. Daru, c ce doclrinaire philippien », voudrait faire un 
ambassadeur au Concile ! « On n'a plus sous la main 
M. Baroclie, l'excellent dégustateur des sujets épisco- 
paux et qui a proposé tant d'évcques quoique non pas 
tous acceptés. . . Il y a bien M. le duc Albert de Bro- 
glie. On croit voir en lui du Baroche, je crois qu'on ne 
se trompe pas. Moins de voix, mais plus de plume ; 
moins de vigueur, mais plus de culture ; moins de po- 
sition actuelle^ mais peut-être pliis de dispositions. 
Baroche de l'avenir, qui pourra nous faire regretter le 
Baroche du passé, M. le duc est né ambassadeur, il est 
né académicien, il est né doctrinaire II a du sang de 
Genève; il a étudié à l'école de Rossi. Tout jeune il 
combattait déjà la liberté d'enseignement. Homme mûr, 
il a fait très proprement un livre religieux et insidieux. 
Plus mûr, il a rédigé le manifeste du Correspondant. 
Parmi les catholiques-libéraux sa taille égale presque 
celle de M. Auguste Cochin. Voilà des titres pour re- 
présenter M. Daru. Pour représenter la France il lui 
manque quch^ue chose. Aux dernières élections, l'État, 
le clergé et le peuple, par un accord assez rare, l'ont 
refusé. Il doit laisser oublier cette catastrophe. « 

Ainsi chacun reçoit son petit paquet. Mais c'est prin- 
cipalement sur le dos des évoques et du P. Gratry que 
Louis Veuillot aiguise sa plume. Il écrit de Rome le 
17 novembre 1869 : 

* Le bruit avait couru, et le pape s'en était montré très irrité, 
que M. de Falloux, dans une lettre de félicitations adressée au P. 
Gratry avait dit que la religion avait besoin d'un 89. 



184 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« La campagne contre la doctrine de l'infaillibililé 
poursuit son cours, et nous voyons se succéder les 
coups annoncés dans l'adresse des « laïques de Co- 
blence » à M. de Montalembert . Nous avons eu les con- 
sultations et les décisions de Munich, les brochures 
pseudonymes de Janus, le livre de M^"" Maret, les expé- 
ditions de l'Avenir catholique, le manifeste du Cor- 
respondant. . . M*"" Maret prépare un nouveau volume et 
l'abbé Dœllinger, qui semble l'instigateur du mou- 
vement, se dévoile. Le concert devient de plus en plus 
évident... Mais une pièce plus inopinée que toutes 
celles qui ont paru et beaucoup plus importante par la 
situation de l'auteur, va s'emparer de l'attention 
publique. C'est une lettre de M^"^ l'évêque d'Orléans au 
clergé de son diocèse, contenant des Observations sur 
la controverse soulevée relativementàla définition de l'in- 
faillibilité au prochain Concile. Cette lettre fort animée, 
est un véritable événement. Par le fait elle donne une 
tête épiscopale régulière et officielle à cette prise 
d'armes, où l'on ne voyait jusqu'ici que des écrivains 
de qualités diverses. » 

Cette tête épiscopale lui servira dorénavant de tête 
de turc. Quand Ms' Dupanloup répondra à M*''^ Des- 
champs, il trouvera que sa lettre appartient au genre 
iumultuaire. 

« Opus tumultuarium, c'est la. bâtisse de hâte et de 
décadence, élevée en un moment, pour un moment, 
déjà ruineuse et penchante, et qui n'apparaît que 
ruinée. L'opus tumultuarium est bien connu et bien 



LOUIS VEUILLOT ET MONSEIGNEUR DUPANLOUP 185 

reconnaissable : construction sans art, matériaux sans 
choix, pierrailles, tessons, briques cassées, blocs hété- 
rogènes, toutes sortes de choses ayant déjà servi à autre 
chose, nulle étude et nul autre génie dans l'ouvrier que 
l'instinct militaire de l'attaque et de la défense. . . Tel 
est l'opus tumultuarium et tels sont les écrits de M*' Du- 
panloup. Quiconque les voudra relire acceptera la 
comparaison. Ils se ressentent de la décadence, de la 
hâte, du tumulte. Ils sont composés sans art, de pièces 
et de morceaux vulgaires, de lieux communs. Point de 
sévérité, point de sérénité, point de solidité, rien qui 
ressemble à un monument, pas même à un édifice. 
Tout est construit pour porter un moment quelque 
artillerie. En effet l'informe bâtisse se couronne de feux. 
L'artillerie éclate et la construction croule. Grand 
fracas ; rarement beaucoup de morts. 

« Cependant, comme le prêtre catholique est en fami- 
liarité avec les Saints Livres, on trouve çà et là chez 
M^-^ Dupanloup l'équivalent de ces marbres et de ces 
débris qui se rencontrent dans Vopus tumultuarium. 
Une parole énergique, une grande sentence sont mêlées 
dans la funeste abondance du caillou et du moellon. 
Mais de ces marbres de hasard il y en a peu, tous ne 
sont pas merveilleusement enchâssés. On a remarqué 
que souvent les écrits plus travaillés en sont plus dé- 
pourvus. Je me rappelle entre autres une oraison fu- 
nèbre qui resta douloureusement au-dessous de la ma- 
gnificence du sujet, de la réputation de l'orateur et de 
l'attente du public. Jamais héros plus digne de la grande 

JANSÉNISTES T. lU l3 



18G LE.S OEKNIEHS JANSÉNISTES 

peinture et des grandes larmes,, jamais panégyrique 
plus digne d'oubli. Ni les batailles, ni la conversion, ni 
la beauté du sacriQce et la beauté de la morale ne 
purent éveiller un frémissement d'éloquence. Oh ! l'in- 
grate pièce ! Pas une période, pas une phrase, pas un 
cri : rien, et pire que rien : au lieu de roulement du 
tonnerre, le tapage indiscret des pétards. Lamoricière 
étant mort, qui pourra pardonner cette oraison funèbre 
à Ms' Dupanloup! » 

Et voil'i ce que l'évêque d'Orléans avait gagné à 
batailler si longtemps avec Louis Veuillot et à lui re- 
procher dans son épîlre aux prêtres de son diocèse c de 
faire une sorte de pieuse émeute à la porte du Concile! » 
Car vous pensez bien que s'il ne s'était agi que de 
relever sa lettre à l'archevêque de Malines, il n'aurait 
pas été déterrer son oraison funèbre de Lamoricière, 
laquelle n'étaitpas, d'ailleurs, si mauvaise qu'il voudrait 
le faire croire. J étais là quand elle fut prononcée, et je 
me souviens encore du frisson qui courut dans toute 
l'assistance, lorsqu'après avoir raconté les derniers mo- 
ments du héros d'Afrique, M^" Dupanloup s'écria : 
« Tu mourus ainsi, ô Bayard, baisant à défaut du cru- 
cifix la croix de ton épée ! » Si ce n'est pas l\ un beau 
cri, je ne m'y connais plus. 

Passons maintenant au P. Gratry. Les pages qui 
lui sont consacrées, pour ne pas sentir la rancune, 
n'en sont pas moins de cruelles étrivières : 

« Gratry est fort en mathématiques... Tous ces 
mathématiciens ont volontiers quelque drôle de vent 



LOUIS VEUILLOT lîT LE P. GIl.VTUY 187 

dans la cervelle. Le mathématicien Laplace (ou un 
autre) n'avait pas besoin de l'hypothèse Dieu pour faire 
marcher le monde ; le mathématicien Gratry n'a pas 
besoin de l'hypothèse Pape pour faire marcher l'Église. 
Jean-Jacques Rousseau rapporte le propos d'une sorte 
d'ange qui^.ne le trouvant pas sans doute assez fou, 
lui dit : Stàâia la matematica !... Les anges qui ont 
parlé à M. Gratry et qu'il devait soumettre à l'épreuve 
de l'eau bénite, on les connaît. On en connaît au moins 
un. C'est celui qui a pris parmi les hommes le nom de 
Janus\ être double, en effet, portant la tonsure et 
traînant la queue. Sa queue est si longue, sa tonsure 
est si touffue d'hérésie, sa peau est timbrée de tant 
de censures catholiques qu'il fallait la candeur de 
Gratry pour lui voir des ailes. Cependant le serpent a 
pris la colombe. Il lui a présenté un Honorius* de sa 
composition et il lui a dit : C'est la science ! L'inno- 
cent a cru que c'était de la science puisque c'était de 

' DœlUnger. 

• Le P. Gratry soutenait que le pape Ilouorius avait été con- 
damné comme iicrétiquo avec Sergius et Pyrrhus. « Anathema 
Sergio heretico, anathema Honorio herelico, anathema 
Pyrrhoheretico, » lel est le texte de la condamnation conciliaire. 
Dom Gucranger soutenait au contraire que le pape Ilonorius 
avait été condamné non iiour avoir commis une hérésie niais 
pour avoir fomenté la flamme de l'hérésie en la négligeant. 

Mais cette négligence, dont l'accusait Léon II dans sa lettre aux 
évèques d'Espagne, dom Guéranger feint d'ignorer qu'elle a été 
qualifiée d'hérésie par trois conciles et que Léon II écrivit aux 
chrétiens d'Espagne « qu'Honorius a été rejeté de l'unité catho- 
lique pour avoir laissé anéantir la foi immaculée ! » C'est pour- 
tant bien clair. 



188 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

l'allemand. mathématique invétérée I ô enfance in- 
curable ! )) 

Nouvelle lettre du P. Gratry, nouvelle volée de bois 
vert : 

« ... Je crois que personne maintenant ne peut 
plus ignorer où va ce volage... Dans son dernier 
Avent, le P. Hyacinthe prêchait qu'il faut briser le vase 
pour que le parfum se répande dans la maison. M. Gra- 
try dit la même chose. Le vase, c'est l'Église romaine, 
c'est la tête. Il verra bientôt comme le P. Hyacinthe 
ce qui restera brisé... Oh 1 le pauvre petit homme, 
qu'il lui coûtera déjouer si bien du violon ! . . . » 

Il n'y a guère que M^"^ Darboy qui soit ménagé dans 
ces philippiques ultramontaines. Pourquoi ? La chose 
est facile à deviner. Comme il avait l'oreille de l'em- 
pereur, et qu'il était au su de tous son correspondant 
à Rome^ le Vatican ne savait quelle prévenance lui faire 
et le pape le comblait de chatteries. Il est donc probable 
que Louis Veuillot avait reçu pour consigne de l'é- 
pargner. Quoiqu'il en soit, voici les seules lignes que 
je trouve à son adresse dans Rome pendant le Concile. 
Elles sont postérieures à la proclamation de l'inlaillibilité 
pontificale : 

« La politique a voulu donner une certaine pompe 
au départ de M^'^ Darboy, archevêque de la cité impé- 
riale. L'ambassadeur de France l'accompagnait et il 
avait une escorte ecclésiastique composée de M^"" de 
Mérode, archevêque de Mélitène, aumônier du pape, et 
de deux prélats inférieurs : M»' Vecchiotti^ membre du 



LOUIS VEUILLOT ET MONSEIGNEUR DARBOY 189 

tribunal de la Consulta et le R. P. Trullet, théologien 
de l'ambassade. Ils ne quittèrent l'archevêque de Paris 
qu'après l'avoir installé dans une sorte de vv^agon 
d'honneur plus spacieux et plus orné que les autres. 
Me souvenant de l'évêque qui m'avait dit : « Nous lais- 
sons des blessés, » ce beau wagon me parut une ambu- 
lance ! » 

Ambulance tant qu'il voudra. Le mot pouvait être 
drôle au moment où il fut écrit. Il a cessé de l'être à cette 
heure. Car, si M. Emile Oilivier avait suivi les conseils 
de Ms' Darboy, les blessés du Concile n'auraient pas 
été du côté de l'archevêque et Louis Veuillot aurait 
pu remplir les fonctions de brancardier- 



CHAPITRE VII 



M8''Darboy d'après sa biographie par Me"- Foulon. — Le « bon 
archevêque » de Sainte-Beuve. — « Toutes les bêles ont 
voté oui. » — L'abbé Darboy professeur de théologie à 
Langres. — Il est introduit dans le clergé parisien par 
M. Martin de Noirlieu — Protégé par M*"" Sibour. — 
Guerre ouverte entre YUnivers et l'archevêché. — Une 
lettre de Ms^ Maret à Arnauld de l'Ariège. — Mort de 
M"" Sibour. — Principes politiques de M"'" Darboy. — 
Il s'efforce de créer des mœurs. — Accusé de fébronianisme 
par le pape, — L'affaire du chapeau. — Lettres de M. de 
Sartiges au P. Hyacinthe. — Ni courtisan, ni ambitieux. — 
Comment Montalembert jugeait l'archevêque. — Attitude 
M"" Darboy pendant le Concile. — 11 conseille à l'em- 
pereur de rappeler notre ambassadeur et de retirer nos 
troupes. — Pourquoi ne fut-il pas écouté par M. Emile 
Ollivier. — Ce qu'il disait du dogme — Son adhésion au 
décret du i8 juillet. — Ses démarches à Rome pour 
faire séculariser le P. Hyacinthe. — Lettres de Dœllinger 
et de la marquise de Forbin d'Oppède. — Pressentiments 
que M*"" Darboy avait de sa fin. — Pourquoi le gouver- 
nement de M. Thiers refusa de l'échanger contre Blanqui. 
— Il était du parti de la liberté — Le chemin de ronde 
de la Roquette. 



MON.SRKiNKUK l)Mli;(»\ l'Jl 

Le cardinal-archevêque de Lyon a publié, il y a deux 
ans, sur la vie et les œuvres de M^' Darboy, une étude 
qui, malgré certains sacrifices, tels que lacunes voulues 
et réserves doctrinales, n'a pas plu beaucoup à la partie 
avancée du clergé français. 

N'étant point retenu par les mêmes scrupules et 
désireux de faire la lumière sur les points queM»"" Fou- 
lon a laissés dans l'ombre, je vais essayer de combler 
les lacunes de son livre à l'aide des documents ré- 
cemment mis au jour et des papiers inédits qui sont 
tombés dans mes mains. 

L'ancien grand aumônier de Napoléon III disait une 
fois : « Je voudrais avoir une poitrine de verre pour 
que tout le monde pût y voir mes intentions. » Il est 
certain que ses intentions ont toujours été loyales et 
droites, même lorsque les saillies de son esprit politique 
leur donnaient une apparence contraire. Car il se 
flattai! d'être politique, et un homme qui l'a beaucoup 
pratiqué me disait que, lorsqu'il se laissait aller à son 
naturel ironique, sa foi se mélangeait d'un scepticisme 
étrange. Sainte-Beuve s'y était laissé prendre. II écrivait 
à la princesse Malhilde, le lendemain de la promotion 
de M«' Darboy à l'archevêché de Paris : « Allons ! le 
bon archevêque est nommé, tout ne va pas néces- 
sairement au plus mal'. » Ce petit mot en dit très 
long sans en avoir l'air. On raconte aussi qu'au Concile 
du Vatican, après que W Jacobini, pro-secrélaire de 

' Lettres à la Princesse, p 35. 



192 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

l'Assemblée, eut annoncé la majorité en ces termes : 
« Fere omnes surrexerant, » M^' Darboy se pencha 
vers le cardinal Manning et lui dit tout bas à l'oreille : 
« Toutes les bêtes ont voté oui! feras omnes ». Certes, on 
aurait tort de le juger sur ce calembour, — ce n'en est 
pas moins un trait de caractère. En résumé^ il était 
de son temps, ce prélat au masque sévère, au regard 
triste et résolu, qui trouvait que « la société n'a pas 
moins besoin d'être consolée que d'être instruite, et 
qu'il faut la plaindre et la servir encore plus que la 
blâmer et la craindre. » Et c'est parce qu'il était de 
son temps, qu'il défendit si vigoureusement, dans la 
seconde moitié de sa vie, les droits de l'État et de 
l'Église de France contre les entreprises de la Curie 
romaine. 

Mais, nous dit un de ses détracteurs, M^' Darboy 
n'avait pas toujours été gallican'. Lorsqu'il était à 
Langres, professeur de théologie, il enseignait « les 
pures doctrines romaines», y compris l'infaillibilité. 
Qu'est-ce que cela prouve? D'abord, à cette époque, le 
gallicanisme n'avait plus guère de racines dans l'Église 
de France. Lamennais l'avait conspué, honni, comme 
la pire des hérésies politico-religieuses, et la plupart 
des évêques lui avaient emboîté le pas. Les laïques 
eux-mêmes qui, comme Louis VeuillotetMontalembert, 
s'étaient misa la tête du parti catholique, n'avaient pas 
assez d'insultes pour jeter à la face des derniers gal- 

' Voir la brochure anonyme publiée à Gien chez Pigelet 1889, 
sous le titre : La vérité sur Mgr Darboy. 



MONSEIGNEUR DARBOY 193 

licans. Dès lors quoi d'étonnant que l'abbé Darboy ait 
enseigné « les pures doctrines romaines » dans la 
chaire de théologie du grand séminaire de Langres? 
N'avait-il pas d'ailleurs reçu l'ordination des mains 
de W' Parisis, un des plus vigoureux champions de 
réc'le menaisienne ? N'est-ce pas sous son influence 
et par sa protection qu'il avait gravi rapidement les 
premiers échelons de la hiérarchie ? , . . Mais l'âge et le 
milieu modifient souvent les idées des hommes. A 
peine avait-il respiré l'air de Paris, qu'il comprit toute 
la vérité du gallicanisme civil et religieux. 

Il faut dire aussi que tout conspira pour lui faire 
dépouiller le vieil homme. 11 avait été introduit dans 
le clergé parisien par M. Martin de Noirlieu, curé de 
Saint-Jacques-du-Haut-Pas, II eut tout de suite pour 
protecteur M*' Sibour. M. Martin de Noirlieu passait 
pour le plus décidé des gallicans, et même, aux yeux 
de quelques-uns, pour avoir des sentiments jansénistes. 
C'est lui qui administra les derniers sacrements à Bor- 
das-Demoulin et au duc Pasquier. Les amis de La- 
mennais lui avaient réservé l'honneur de le réconcilier 
avec l'Église, dans le cas où l'illustre écrivain eut ap- 
pelé un prêtre à son lit de mort. Pendant le Concile du 
Vatican, il manifesta une véritable indignation contre 
les fauteurs du nouveau dogme. Un jour que Monta- 
lembert s'écriait devant lui : « Je me sens troublé dans 
ma foi ! » il lui répondit : « Votre foi, mon cher comte^ 
elle est en Jésus-Christ, dans sa grâce et ses sacrements, 
elle n'est pas dans la pantoufle du Pape. » — « Il veut 



194 LES DEKNIERS JANSÉNISTES 

porter trois couronnes, disait-il encore du Souverain- 
Pontife, et son maître n'a eu qu'une couronne d'épines' . » 
Ces traits peignent une âme, et la sienne était droite et 
haute comme sa stature. Il était convaincu^ tant sa foi 
était profonde, qu'un ordre de choses tout nouveau 
sortirait du Concile, que le despotisme et la superstition 
de Rome seraient brisés. La mort, en le prenant avant 
la proclamation de l'infaillibilité du Pape, lui épargna 
une désillusion cruelle. 

Ms' Sibour n'était pas moins gallican que M. Martin 
de INoirlieu. La révolulion de Février l'avait trouvé sur 
le siège de Digne. Après la mort de M^"" AfTre, elle l'ap- 
pela à l'archevêché de Paris, à cause de ses opinions 
républicaines. Car « il avait donné der. gages à la Ré- 
publique avec un éclat remarqué, jugeant les partisans 
de cette opinion d'après sa haute droiture et aussi d'a- 
près un idéal qui n'est pas encore réalisé. » — « Je suis 
républicain, disait-il un jour à l'abbé Darboy, et je me 
vante d'être ami du peuple. J'aime le peuple parce 
qu'on l'a trop oublié et qu'on s'en est servi pour soi et 
non pour lui^. » Cela ne l'empêcha pas de se rallier à 
l'Empire, malgré les sages avis de l'abbé Maret qui, 
dans un Mémoire prophétique, en date du 25 octobre 
i852 etpubhé depuisparM. Bazin^ le conjurait de se 
prononcer, au Sénat, contre le rétablissement de l'Em- 

' Il tenait ce propos chez lui, pendant un déjeuner auquel il 
avait invité le P. Hyacinthe, l'abbé Michaud et le P. Gratry, 

^ Histoire de la Vie et des Œuvres de Mgr Darboy, par 
Mg'' Foulon, p. i/ii. 

3 Vie de Mgr Maret, par l'abLcj G. Bazin, t. i, p. Sgi. 



MUiNSKl<iNEUK DAHHOV 19y 

pire héréditaire, disant que l'Empire n'était que le 
despotisme, et que ce serait une faute et probablement 
un malheur. « Heureux ceux qui dégageront leur mé- 
moire de cette responsabilité ! » ajoutait l'abbé Maret ; 
mais M»"" Sibour, qui « s'était mis à la tête des idées 
sagement libérales et progressives dans le haut clergé, « 
se laissa tromper, comme tant d'autres, par les pro- 
messes démocratiques de Napoléon III. 

Quoi qu'il en soit, c'est lui qui rompit le premier le 
câble qui rattachait l'archevêché au journal de Louis 
Veuillot. Il avait déjà créé, au mois de janvier i85o, 
un organe nouveau pour lui faire concurrence' . 
Quelque temps après, à la suite d'une polémique où il 
était pris à partie par l'Univers^ il dénonça cette feuille 
à ses fidèles dans un mandement qui eut un retentis- 
sement énorme. 

« On ne me pardonnera pas la part qu'on suppose 
que j'ai prise au mandement de l'archevêque, écrivait 
l'abbé Maret à M. Arnaud de l'Ariège.le 21 septembre 
i85o; on a fait dire par tous les journaux de province 
que le prélat avait cédé aux influences de son entourage 
et qu'il avait voulu venger l'fiJre nouvelle- et le Moniteur 
catholique. Vous avez dû être bien content de cetacfe 
important^ qui montre à tous les yeux qu'une portion 
notable du clergé se sépare de la politique de l'f/n/yer*. 
La division a éclaté, et nous pouvons espérer qu'on 

* Le Moniteur catholiquf . 

' L'Ère nouvelle fut pendant quelque temps l'organe du 
P. Lacordaire. 



196 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

s'avancera avec prudence sans doute^ mais avec fer- 
meté, dans la nouvelle voie qui s'ouvre. M^'' l'arche- 
vêque a reçu et reçoit tous les jours des adhésions de 
la part de ses collègues à son mandement. Que fera-t- 
on à Rome, à l'appel de l'Univers ? On sera fort em- 
barrassé, car, sans doutC;, on n'ordonnera pas à l'ar- 
chevêque de Paris d'abdiquer le gouvernement de son 
diocèse dans les mains de MM. Veuillot et Dulac'. » 

Il n'aurait plus manqué que cela vraiment. Cepen- 
dant l'archevêque ne fut pas le plus fort dans sa lutte 
contre ï Univers. En vain s'efforça-t-il, pour en avoir 
raison, de le ramener sous le joug de l'Ordinaire; Louis 
Veuillot lui répondit que son journal échappait à sa 
juridiction « par son caractère oecuménique », et 
Ms' Sibour fut bien obligé de reculer. Il luttait encore, 
le jour où il fut assassiné dans l'église Saint-Étienne- 
du-Mont. On raconte qu'une heure avant de tomber 
sous le poignard de Verger, il écrivit un billet au crayon 
pour l'abbé Cognât, supérieur de l'infirmerie de Marie- 
Thérèse, à qui Louis Veuillot avait intenté un procès 
' pour sa brochure intitulée : Z,'« Univers )) jugé par lui- 
même'^. 

' Lettre inédite qui m'est communiquée, ainsi que la sui- 
vante, par M"" Arnaud, sœur de M Arnaud de l'Ariège. 

» Nous avons, sur la mort de M?"" Sibour, une lettre touchante 
de l'abbé Maret à M Arnaud de l'Ariège : 

« Paris, i5 janvier 1857. 

« Mon cher ami, 

« Merci de cette bonne expression de votre sympathie dans 
t ces douleureuses circonstances. Je retrouve toujours votre 



MONSEIGNEUR DARBOY 197 

Cela prouve, comme le disait l'abbé Maret, que la 
partie libérale du clergé était lasse de subir la domina- 
tion de r Univers et qu'elle commençait à se détacher 
de lui'. La rupture s'accentua davantage et devint tout 
à fait complète sous l'épiscopat de M»"" Darboy. Non 
que le successeur du cardinal Morlot eût repris pour 
son compte la guerre de plume que M8' Sibour avait 
faite à la feuille ultramontaine. 11 s'en était d'autant 
mieux gardé, que, soit comme directeur du Moniteur 
catholique^ soit comme grand vicaire de M^' Sibour, il 
avait été le principal rédacteur des articles et ordon- 
nances dirigés contre cette feuille, et que cette cam- 
pagne n'avait donné, en somme, que des résultats 



« amitié. J'ai horriblement souffert ; toute mon amitié pour ce 
« pauvre archevêque s'est réveillée quand je l'ai vu frappé par une 
« main parricide. Il ne méritait pas une fin pareille. Les juge- 
« ments de Dieu sont impénétrables. Je ne saurais vous dire ce 
« ce qui s'est passé en moi quand je me suis trouvé en présence 
« de ces restes inanimés et sanglants, gisant sur un matelas, 
« dans le salon du curé de Saint-Étienne. Je l'ai ensuite accom- 
« pagné à l'archevêché. 11 était là, étendu sur son lit, revêtu de 
« ses ornements pontificaux. Quel sjjectacle 1 Le cœur était brisé 
« et les plus tristes réHexions portaient la désolation dans l'àme. 
« 11 y a peu de crimes pareils dans l'histoire. Vous le connaissiez, 
« ce pauvre archevêque, vous l'avez aimé et il vous aimait 
K beaucoup. Il y avait en lui un cœur vraiment chrétien. Si la 
« République avait duré, c'est vraiment l'archevêque qui conve- 
« nait à Paris ; il aurait fait merveille. Mais les événements ont 
« été plus forts que lui. Je vous quitte pour me rendre au ser- 
« vice que nous célébrons pour lui à la Sorbonno. » {Lettre ms ) 

* Déjà M8' Guibert, évêque de Viviers, celui-là même qui suc- 
céda à Mk'' Darboy, accusait YUnivers, en i853, d'être indiscret, 
inconvenant, emporté, de diviser les diocèses et d'usurper sur les 
droits des évèques. 



198 LES DEIINIERS JANSÉNISTES 

négatifs. M^' Darboy avait pour principe qu' « il ne faut 
pas lutter si on ne peut pas battre, ni menacer si on 
ne veut pas rompre. » C'est lui qui disait en arrivant 
à l'archevêché : « Le temps est un grand administra- 
teur, et il y a dans les choses une force secrète qu'il 
faut savoir diriger si l'on ne veut pas être opprimé par 
elle. » Il avait, suivant l'expression de son biographe;, 
« un courage maître de soi et se regardant agir, et ce 
genre de résolution qui use les obstacles et lasse la 
contradiction. » En un mot, c'était l'homme de résis- 
tance et d'initiative que le futur évêque de Sura avait 
recommandé à M. Rouland comme étant capable 
« d'inspirer à son clergé l'esprit modéré, conciliant, 
libéral, qui est la condition môme, aujourd'hui, du 
bien de la religion et de la paix publique*. » 

Ms"" Darboy tint donc en respect « les étranges ca- 
tholiques dont la piété consiste principalement à saluer 
le Pape de loin pour insulter les évêques de près^, » 
pendant que Montalembert , le prince de Broglie et 
leurs amis harcelaient, dans le Correspondant, le 
ournal de Louis Veuillot. Comme il ne pouvait 
« composer des lois, il s'efforça de créer des mœurs », 
mais ces mœurs n'étaient point pour agréer à la Cour 
de Rome. Que devait-elle penser d'un archevêque qui 
s'élevait, du haut de la tribune du Sénat, contre les 
appels au Saint-Siège ; — qui disait des articles orga- 

* Vie de Mgr Maret, par l'abbé G. Bazin, t. ii, p. a36. 

» Lettre de Ma» Darboy à M. l'abbé Maret ( Vie de Mgr Marel^ 
t. II, p. 387^. 



MONSEIGNEUR DARBOY 199 

niques que s'ils n'existaient pas on les feiait, et que, 
s'ils n'étaient pas faits, on les provoquerait ; — qui 
présidait aux obsèques du maréchal Magnan, grand 
maître des francs-maçons, et donnait l'absoute, alors 
que les insignes maçonniques figuraient sur le cata- 
falque ; — qui, dans son mandement en réponse à 
l'encyclique du Syllabus, faisait au Pape ce doux re- 
proche : « Votre blâme est puissant, mais votre béné- 
diction est plus forte encore » ; — qui suspendait le 
curé de Neuilly , en vertu d'une décision prise par 
M8'" Morlot, et poursuivait devant l'autorité civile la 
dépossession de ce curé, quoique la suspension eût été 
annulée à Rome ; — qui soumettait à l'Ordinaire les 
Capucins et les Jésuites, bien qu'ils fussent exempts de 
la visite diocésaine ; — et qui, pour comble de mesure, 
refusait formellement de reconnaître la juridiction 
ordinaire et immédiate du Pape sur les diocèses?, . . 

Passe encore pour l'enterrement du maréchal Magnan. 
Ce n'était pas la première fois, d'ailleurs, qu'un évêque 
donnait l'absoute à un franc-maçon, et il aurait été 
bien difficile à M^"" Darboy de s'en dispenser, dans la 
situation où il se trouvait vis-à-vis des Tuileries. Mais 
déposséder un curé de sa cure, malgré la défense de 
Rome, et soutenir en plein Sénat que le pouvoir du 
pontife romain sur les diocèses n'est ni ordinaire ni 
immédiat, c'était retomber, au dire de l'Univers, dans 
les vieilles erreurs gallicanes, en dépit de la condam- 
nation récente du Manuel du droit canonique de l'abbé 
Lequeux, et reprendre la thèse chère à l'hérésiarque 



200 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Fébronius'. Aussi M^*^ Darboy fut-il admonesté sévère- 
ment par le Pape_, dans une lettre destinée à demeurer 
confidentielle, mais qui, trois ans plus tard, fut livrée 
à l'impression par une main encore inconnue'. On dit 
même que cette publication n'avait d'autre but que 
de faire échouer par le scandale les négociations rela- 
tives au chapeau de cardinal que l'empereur avait 
sollicité pour l'archevêque. Ce qu'il y a de sûr, c'est 
que Ms' Darboy n'avait qu'un mot à dire pour recevoir 

• En 1764, Hontheim, évêque suffragant do Trêves, publia un 
traité du gouvernement de l'Église, sous le nom de Justinius 
Fébronius, dans lequel il pulvérisait les prétentions papales. On 
exigea une rétractation et il la donna, sans doute pour conserver 
sa tranquillité. Gomme son traducteur français lui en parlait, il 
répondit : « Eh ! pouvais-je rétracter l'Ecriture et les Pères ? » 
Cela signifiait : On a voulu me faire dire que je me suis trompé, 
et, pour mon repos, j'ai dit que je m'étais trompé ; mais c'est aux 
lecteurs, que j'accable de preuves, à en juger. {La Vie et les 
œuvres de Bordas-Demoulin par F. Huet, p. 112). 

2 « Cette lettre, imprimée , disait-on, en Amérique et repro- 
duite en Suisse, avait été propagée dans tous les diocèses par 
de petits et même de grands vicaires, et finalement publiée i^ar 
M. Emile Ollivier dans les premiers jours de mars 1869. L'arche- 
vêque, était accusé de fébronianisme. On lui prêtait des doc- 
trines qui n'étaient pas les siennes, des torts qu'il ne s'était pas 
donnés. De plus, on défendait contre lui le droit d'immixtion 
ordinaire an Pape dans le gouvernement de l'Evêque diocésain. 
Personne, disait-on, ne s'est jamais plaint de cette im,mixtion, et 
cependant elle date au moins du temps de saint Bernard, qui 
s'en plaignait au pape Eugène, L'archevêque n'avait pas cer- 
tainement voulu contester la juridiction universelle du Pape, 
mais n'avait-il pas pu réclamer contre l'exercice ordinaire de cette 
juridiction ? - La source où avait été puisée l'accusation de fé- 
bronianisme n'était autre que le dernier volume du cours com- 
plet de théologie de l'abbé Migne. » ( Vie de Mgr Maret par l'abbé 
G. Bazin, t. m, p. S3). 



MONSEIGNEUR DARBOY 201 

la pourpre romaine et qu'il refusa jusqu'à la fin d'inter- 
venir « dans les choses au bout desquelles on lui fai- 
sait entrevoir cet avantage personnel », M^' Foulon nous 
en a fourni différentes preuves dans le beau livre qu'il 
lui a consacré. En voici deux autres, tout aussi con- 
vaincantes, et qui n'ont pas encore été apportées au 
débat. C'est d'abord une lettre de notre ambassadeur à 
Rome, qui s'était chargé de négocier l'artairc avec 
Ms"" Berardi. M. de Sarliges écrivait au P. Hyacinthe 
à la date du 7 juillet 18G8 : 

«. ... Ce que vous me rapportez des dispositions de 
Ms'" l'archevêque de Paris ne m'étonne pas, mais me désole. 
Je savais son haut dédain des honneurs ; aussi était-ce comme 
sacrifice à faire que je cherchais avec vous à trouver, la 
dernière fois que j'ai eu l'honneur de vous voir, les moyens 
de lui faire accepter ce chapeau dont il ne veut pas. Dans un 
conclave, son action eût été puissante, et c'est, à mon 
point de vue, une calamité nationale que son absence du 
premier qui s'ouvrira. Espérons encore en un retour des 
sentiments du Saint-Père à son égard, » 

Huit jours après, M^' Darboy adressait le billet sui- 
vant au P.Hyacinthe : 

« J'offre au liévérend Père Hyacinthe l'assurance de mes 
sentiments d'affection dévouée, et je le remercie d'avoir 
bien voulu me communiquer la lettre ci-jointe. Il sait 
comment j'apprécie l'affaire dont parle M. de Sartiges ; 
mon indifférence reste acquise à la chose qui est en jeu et 
h tous ceux qui se donnent la peine de me combattre. 

\ (i VUCIIEVÈQUE DE PvRÏS. 
JANSÉNISTES, T. lU, l4 



20Î LES DERNIERS JANSÉNISTES 

11 s'est pourtant rencontré des catholiques pour le 
traiter de courtisan, d'ambitieux, et même pour lui 
faire l'injure gratuite de le comparer au cardinal de 
Retz ! Courtisan, il ne le fut jamais' ; ambitieux, je ne 
sais pas s'il le fut ; en tout cas il cachait habilement 
son jeu^ car il semble que les honneurs soient toujours 
allés au-devant de lui^. Quant à Gondi, c'est assuré- 
ment le dernier homme auquel on puisse le comparer. 
Il avait des mœurs irréprochables et Gondi n'en avait 
pas. 11 ne connaissait que la ligne droite et Retz ne 
connaissait que l'intrigue. Pour avoir le chapeau, Retz 
faisait dire au Pape que, si on le lui refusait, il se 
mettrait du côté des Jansénistes, alors qu'il était déjà 
du parti. On vient de voir que M^'" Darboy, pour obte- 
nir la pourpre romaine, ne voulut pas faire la plus 
petite avance. Il avait écrit à Pie IX, après avoir reçu 
sa lettre de blâme du 26 octobre i8G5, qu'il s'abstenait 
de discuter aucune accusation, aucun reproche, 
d'abord parce qu'il n'avait pas eu l'intention de l'offen- 
ser et de lui déplaire, ensuite pour épargner à son 
noble cœur de la peine et de l'ennui. Il jugea qu'il ne 

' Napoléon Tll disait : « J'accepte tout de lui, parce que cela 
vient d'un homme qui ne m'a jamais flatté . » 

» Quand Ms"" AfTrelui offrit d'être aumônier du collège Henri IV, 
il lui répondit : « Monseigneur, on dit que c'est une terre qui 
dévore ses enfants ; j'aimerais mieux être second ; je verrais 
comment le premier se tire d'affaire. » Quand M. Rouland lui 
offrit l'évcché de Nancy, il le trouva « sans désir comme sans 
répugnance ». Quand il fut appelé à l'archevêché de Paris, il dit 
qu'il acceptait « l'honneur et surtout le fardeau ». {Histoire de la 
vie et des œuvres de Mgr Darboy, par Mgr Foulos.) 



MONSEIGNEUR DARBOY 203 

pouvait pas aller plus loin. Ses actes auraient dément 
ses paroles et il ne sut jamais mentir. Gallican il 
s'était affirmé chaque fois qu'il en avait trouvé l'occa- 
sion ; gallican il entendait mourir, et s'il n'avait pas 
réussi, comme tel, à gagner les sympathies de tous les 
catholiques-libéraux, il pouvait toujours se flatter 
d'avoir conquis l'estime du plus illustre d'entre eux : 

«... Ne croyez pas que je partage à son égard les im- 
placables rancunes de plusieurs de mes amis, écrivait 
Montalembert au Père Hyacintlae, à la date du i*"" janvier 
186G. Vous savez le cas que je fais de son esprit et de la 
résistance insuffisante, mais déjà très méritoire, qu'il 
oppose à la secle qui opprime et exploite le catliolicisme en 
France. D'ailleurs, dùt-il vivre cent ans et ne faire pen- 
dant ces cent ans que des platitudes, je les lui pardon- 
nerais toutes, à cause du service immense qu'il a rendu en 
donnant à l'Église un orateur tel que vous*. » 

Or, M**" Darboy n'avait pas encore écrit, à cette 
époque, sa fameuse lettre à M. Baroche sur la nomina- 
tion des évêques : 

« Rien ne me paraît plus conforme aux vues d'une 
sage politique^ lui disait-il, que de tâcher d'avoir un 
épiscopat, et par conséquent un clergé compact, una- 
nime, et marchant d'un même pas dans le sens de son 
époque et de son pays, autant que la chose est com- 
patible avec les principes du ministère ecclésiastique. 
A mon avis, ccux-lk doivent être préférés, toutes choses 

* Lettre tns. 



204 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

égales d'ailleurs, qui tâchent d'avoir du tact autant que 
de la science et de la piété, et sont résolus à vivre de la 
liberté autant que de l'autorité. » 

Il y a loin de ces paroles à celles que prononçait au 
Sénat M»'' de Bonnecliose : « Et moi aussi, j'ai un régi- 
ment à faire marcher, et il marche I » Mais l'arche- 
vêque de Rouen avait sur le gouvernement de l'Église 
des idées diamétralement opposées à celles de 
M*' Darboy. 

Le choix des évoques tenait beaucoup de place dans 
les préoccupations du grand aumônier de l'empereur, 
et nous le verrons, durant le Concile, insister auprès 
de M. Emile OUivier, dans une lettre toute patriotique, 
pour que les sièges vacants fussent donnés de préfé- 
rence à des prêtres animés d'un esprit libéral. Par 
malheur,, on ne l'écoutait pas toujours. Les mauvaises 
langues racontent que, dans ces sortes de nominations, 
l'impératrice Eugénie aimait à faire sentir son in- 
fluence. 

Tout cela revient à dire que M^'' Darboy était un 
politique très avisé et un véritable homme de gouver- 
nement. Mais c'est surtout pendant le Concile qu'il 
acheva de donner sa mesure. Il était parti pour Rome 
sans se faire d'illusions sur le résultat final de la ba- 
taille engagée entre les deux fractions du parti catho- 
lique; il revint battu, mais grandi par sa courageuse 
attitude dans l'assemblée du Vatican. Encore ne con- 
naissait-on que la moitié de son rôle, puisque ce n'est 
que dix ans plus tard que sa correspondance avec 



MONSEIGNEUR DAl\BO\ .'05 

l'empereur nous fut révélée par M. Emile Ollivier'. Ah ! 
si on l'avait écouté, lorsqu'il conseillait au gouverne- 
ment, comme sanction au Mémorandum « agenouillé » 
de M. Daru, de faire une retraite à la Morcau, c'est-à- 
dire de rappeler notre ambassadeur et notre armée 
d'occupation !... Mais l'homme d'Etat qui présidait 
alors aux destinées delà France fermait obstinément 
l'oreille aux conseils de l'archevêque. M. Emile Olli- 
vier avait, en 1868, prononcé un discours très élo- 
quent sur les droits de l'État en matière religieuse. Il 
se plaignait que depuis le Concile de Trente tout le 
monde fut serf dans l'Église, sauf le pape. « Pour que 
l'esprit de vie produise des œuvres nouvelles, disait-il, 
pour que l'Église se réconcilie avec le monde moderne, 
il faut que le droit des laïques revienne de la main du 
prince dans celle des fidèles ; que le droit du prêtre 
cesse d'être exercé par l'évêque, et le droit de l'évoque 
par le pape ; il faut enfin que le chef de l'Église ne parle 
plus désormais, comme dans les temps primitifs, «qu'au 
nom des apôtres, des prêtres et des frères, » et qu'à 
l'exemple de saint Cyprien, il subordonne ses actes au 
consentement du peuple aussi bien qu'à lavis du 
clergé ; en d'autres termes, il faut que dans l'Église 
comme ailleurs, le gouvernement devienne l'expression 
de la volonté générale ». Ce programme n'était autre 
que celui de Bordas-Demouliu. Mais quand il arriva au 
ministère, M. Emile Ollivier s'empressa de le déchirer 

« L'Église et l'État au Concile du Vatican, par M. Emile 

Ol.LlVIEh. 



206 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

comme irréalisable. Il ne comprit plus « la gloire qu'il 
y aurait à remettre l'Église de France dans le droit 
commun canonique' ; » la vérité dernière lui apparut 
tout à coup, à la clarté suspecte du plébiscite^, dans la 
séparation de l'Église et de l'État, et c'est pour la pré- 
parer dans les esprits qu'il se prononça dès les pre- 
miers jours en faveur d'une politique d'abstention et 
d'effacement, malgré M. Daru qui avait l'appui de l'em- 
pereur ; — malgré Montalembert qui le pressait d'agir, 
jusque sur son lit de mort; — malgré les évoques de la 
minorité, dont il raillait « les communications mys- 
térieuses ; » — malgré le cardinal Antonelli à qui 
l'abstention paraissait, au début, un pas dangereux 
vers la séparation ; — malgré le Pape lui-même qui 
avait, à tout événement, ordonné qu'on marquât une 
place dans la salle du Concile pour les orateurs des 
princes, à gauche du trône pontifical!... Ce faisant, 
il avait la conviction de rendre la liberté au Concile, 
comme si c'était la lui prendre que de le rappeler à la foi 
des traités; — ensuiteil se flattaitd'être impartial en gar- 
dant une sage neutralité entre les ultramonlains et les 
gallicans qui se partageaient l'Église de France, 



* Le i9 janvier, p. 433. 

' « Le Garde des Sceaux était absorbé, à ce moment, par les 
préparatifs du Plébiscite et da Sénatus-Consulte, devenus son 
unique préoccupation. Le gouvernement, croyant avoir besoin du 
concours de lous les catholiques pour augmenter le chiffre des 
votes favorables dans le scrutin qui allait bientôt s'ouvrir, ména- 
geait les intransigeants et sollicitait même leurs suffrages. (Vie 
de Mgr Maret par l'abbé G. Bazin, T. ni, p. i8a). 



MONSEIGNEUR DARBOY ET M. EMILE OLLIVIER 207 

comme si le Concordat ne l'obligeait pas à défendre, 
envers et contre tous, les principes de l'Église gallicane 
qui lui servent de fondement. Il reconnaît volontiers 
que, par le rappel de notre ambassadeur et la retraite 
de nos troupes, il empêchait la définition du dogme 
de l'infaillibilité, et il se félicite quand même de ne 
l'avoir pas fait. 11 n'a pas l'air de se douter que, par 
cela seul qu'il avait eu l'honneur d'enterrer le gouver- 
nement personnel dans l'ordre civil, il lui était mora- 
lement interdit de contribuer à l'établissement du pou- 
voir absolu dans l'ordre religieux. Enfin, il se montre 
tout fier d'avoir mérité par sa politique des bras croisés 
les éloges des ultramontains. Après le service signalé 
qu'il leur avait rendu, c'était bien le moins qu'ils le 
payassent de retour. Reste à savoir maintenant s'il a 
aussi bien servi qu'il le suppose les intérêts de l'Église 
catholique. Pour ma part, je ne le crois pas. Ma 
conviction profonde est que M^"" Darboy les servait 
infiniment mieux que lui, lorsqu'il invitait l'em- 
pereur à prendre les mesures désespérées que l'on 
sait. Que serait-il advenu si nous avions retiré nos 
troupes au mois de juin 1870? Les Italiens seraient 
entrés dans Rome deux mois plus tôt, voilà tout, et le 
gouvernement français aurait épargné à l'Église le 
scandale et le danger d'un nouveau schisme. Sans 
compter que l'Église de France risquait d'être déchirée 
comme celles de Suisse et d'Allemagne, si la guerre 
n'avait pas éclaté le lendemain de la proclamation du 
dogme. Dans ces conditions, je ne vois pas qu'il y ait 



208 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

lieu d'être si fier du résultat obtenu, encore moins de 
triompher de la soumission des catholiques-libéraux 
après le Concile. Abandonnés, comme ils le furent, et 
de Dieu et des hommes, il ne leur restait plus qu'à 
s'incliner devant le fait accompli. Et encore se sou- 
mirent-ils, à de rares exceptions près, avec tristesse et 
dignité. 

On connaît le mot de M^"" Darboy : « Le dogme n'a 
pas l'importance qu'on lui attribue, et au fond il ne 
décide rien. Je n'y étais pas opposé comme théologien, 
car il n'est pas faux, mais comme homme, parce qu'il 
est inepte. On nous a fait jouer à Rome le roledesacris- 
tains_, et pourtant nous étions au moins deux cents 
qui valions mieux que cela. » 

Le 25 février 187 1, quelques semaines avant d'être 
arrêté par la Commune, il écrivait à M^^ Maret*. 

«... Vous voulez bien me dire que vous avez envoyé au 
Saint-Père votre adhésion, dès la mi-novembre, et que 
notre entretien du mois d'août n"a pas été sans influence 
sur votre résolution J'en suis heureux et j'espère qu'il 
vous en sera tenu compte. Pour moi, séparé du monde, 
depuis cinq mois, par l'investissement de Paris, je n'ai pu 
savoir ce qui se passait, ni correspondre soit avec nos 
collègues, soit avec Rome. Je n'ai donc rien fait, d'autant 
plus que je n'ai donné à personne le droit de douter de mes 
sentiments. Du reste, le Saint-Père ne les ignore pas : il a, 
dans les mains, ma note du 16 juillet, rédigée de concert avec 
Mê''^ Simor, de Ketteler et Rivet, et où nous lui promettons 
même l'unanimité des suffrages, si l'on voulait satisfaire à 

' Vie de Mgr Maret, t. m, p. 233, par M. G. Bazin. 



MONSEIGNFX'R DARlJOY ET M. EMILE OLLIVIER 20'.) 

quelques observations de détail. Ce n'était pas tant le fond 
du décret que la question d'opportunité qui arrêtait ; tout 
le monde le sait, et, pour ma part, je l'ai dit en plein Con- 
cile. Il me semble donc superflu de déclarer aujourd'hui 
que j'adhère au décret ; ce serait même singulier, puisque 
cela permettrait de supposer, contre toute vérité, que je 
réservais mon adhésion jusqu'à présent. Toutefois, si le 
Saint-Père désire, pour le public, qu'une adhésion de ce 
genre ait lieu, c'est une formalité à laquelle je me prêterai 
avec courtoisie. Mais je ne veux pas me précipiter, de moi- 
même, dans un acte qui, à raison de certaines circons- 
tances, ne paraîtrait peut-être pas suffisamment désinté- 
ressé : je crois plus convenable d'attendre qu'on m'en parle 
officiellement. 

« Votre respectueux et dévoué 

« t G. archevêque de Paris. » 

Toujours politique et toujours correct ! C'est donc 
sur les sollicitations du nonce que M«" Darboy écrivit 
au pape le 3o mars suivant : 

u y adhère purement et simplement au décret du i8 
juillet. Peut-être que cette déclaration paraîtra super- 
flue après la note* que j'ai eu l'honneur de remettre à 
Votre Sainteté le lO juillet, de concert avec plusieurs 
de mes collègues ; mais il suffit que la chose vous soit 

> Dans cette note, remise par Ms"" Darboy entre les mains de 
Pie 1\, l'arclievèque demandait, en son nom et au nom de la dé- 
pulation de la minorité qui l'accompagnait au Vatican, l'intro- 
duction dans le schéma d'un mot, d'une phrase, par exemple : 
innixus testimonio Ecclesiarum, pour adhérer à la doctrine de 
l'infaillibilité. Cette phrase, sans atteindre le fond même du dé- 
cret, en adoucissait à leurs yeux la formule, soulageait leur cons- 
cience et leur permettait de suivre les vœux de leur cœur et do 



210 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

agréable, comme on me l'écrit, pour que je le fasse 
avec plaisir, surtout dans les circonstances que vous 
traversez, » 

Voilà quelle fut la formule de sa soumission. On 
avouera qu'elle n'était pas bien compromettante. Cela 
n'empêcha pas les ultramontains de chanter victoire, 
et le P. Hyacinthe de blâmer, dans son discours au 
congrès de Munich^ tous ceux qui, « se faisant de la 
foi une notion très fausse et ne distinguant plus entre 
se soumettre et croire, acceptent l'autorité extérieure 
des décrets du Vatican sans en reconnaître la vérité 
intrinsèque. » 

Mais le P. Hyacinthe était moine et, comme tous 
les moines, absolu, selon la judicieuse remarque de 
W Darboy. Il était sorti de son couvent en dénonçant 
({ les doctrines qui se nomment romaines et ne sont 
pas chrétiennes » ; il ne pouvait pas y rentrer après la 
définition de l'infaillibilité sans donner à son manifeste 
du 20 septembre le plus sanglant désaveu. Et cepen- 
dant il ne tint qu'à un fd qu'il se fît séculariser dans 
l'intervalle. La chose est curieuse et vaut la peine d'être 
contée. 

Le P. Hyacinthe, sur le conseil de la marquise de 

se réunir dans un vote unanime à leurs frères de la majorité. - 
Bon Père, s'écria Ms^ Ketteler en tombant aux genoux du Pape, 
sauvez-nous ! sauvez l'Église de Dieu. > Pie IX répondit qu'il 
était trop tard pour changer ce qui avait été délibéré et arrêté, et 
que d'ailleurs c'était au Concile et non à lui qu'une telle de- 
mande devait être adressée. C'est alors qu'en désespoir de cause, 
les évêques de la minorité rédigèrent la protestation qui fut re- 
mise au Pape le iG juillet. 



LE P. HYACINTHE A MUNICH aif 

Forbin d'Oppède', s'était rendu à Munich auprès du 
chanoine DœlHnger qui avait alors bon espoir que le 
Concile finirait bien et le pressait de régulariser sa 
situation. 



I Voici la lettre qu'elle lui écrivait pendant qu'il était à Mu- 
nich : 

« Paris, 5, avenue de Tovirville, i5 juin I870. 

« Mon bien cher Père, je viens solliciter des nouvelles de votre 
voyage, pensant que votre séjour à Munich sera peut-être*un peu 
plus long que vous ne l'avez supposé d'abord. Sûrement je re- 
grette de ne plus vous voir et le mardi matin surtout je sens 
tout le vide de l'absence, mais comme il ne faut pas aimer ses 
amis pour soi, j'éprouve d'un autre côté une certaine satisfaction 
intime, en vous sachant auprès d'un homme, dans les conseils et 
les exemples duquel j'ai pleine confiance. Vous êtes parti, mon 
Père, dans des dispositions que Dieu bénira, je l'espère, et qui 
doivent attirer sur vous la lumière. Dès l'instant qu'on ne se re- 
cherche pas soi-même, qu'on ne désire que le bien et la vérité, 
celai qui est descendu sur la terre pour nous révéler toute vé- 
rité et nous tracer la voie ne saurait refuser à nos prières les 
clartés qu'implore un cœur désintéressé des petitesses de l'orgueil. 
Depuis votre départ, je ne laisse point passer un jour sans ajouter 
à la prière du matin et du soir quelque invocation spéciale pour 
vous et je ne m'approche pas de ce sacrement où je sens chaque 
jour plus vivement la présence de J.-C, sans demander à ce 
maître adorable de me permettre de recevoir encore bientôt de 
votre main ce corps que dans la pauvre petite chapelle de Saint- 
Marcel vous consacriez pour moi. Oui, j'en ai la confiance, bientôt 
j'aurai la joie de vous revoir à l'autel et d'entendre votre voix re- 
trempée dans le silence et l'épreuve nous annoncer avec plu» de 
puissance que jamais ce que Dieu demande de nous pour être de 
vrais chrétiens et ses fidèles disciples, dans la vie morale et poli- 
tique, dans nos familles et dans le monde 

« Rien n'est perdu, non pas seulement des choses impérissables, 
dos choses de l'éternité, mais même des choses du temps, s'il se 
rencontre beaucoup d'hommes comme l'abbé Dœllinger, Mg"" Stross- 
mayer, Mg^ Rauscher etc. etc., pour travailler à construire sur les 



212 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

(( Si l'archevêque de Paris, lui écrivait-il, ne peut 
pas obtenir votre affranchissement à Rome, car c'est 
sans doute ce que signifie son silence, vous feriez bien 
de vous adresser au cardinal Hohenlohe, dont je sais 
qu'il a beaucoup d'influence dans les congrégations 
et qu'il a la bonne volonté de vous servir. Si vous 
voulez dire dans votre lettre (en cas que vous vouliez 
lui écrire) que c'est moi qui vous ai conseillé de vous 
adresser à lui, vous êtes en parfaite liberté de vous 
servir de mon nom*. » 

En arrivant à Munich, le P. Hyacinthe adressa la 
lettre suivante à M^' Darboy : 



débris de l'Église romaine de l'ancien régime gonflé des tradi- 
tions impériales des Césars et des fables du moyen âge, sur les 
débris de cette Église, en un mot, qvie le P. Lacordaire a si juste- 
ment apiielée une institution d'ancien régime, l'Église apostolique 
ancienne comme le cénacle où elle est née, nouvelle comme notre 
époque qu'elle doit rechristianiscr. 

« Prenez, mon bien cher Père, prenez, je vous en conjure, les 
mesures nécessaires pour entrer dans ce groupe d'hommes, qui 
n'est pas seulement aj^pelé à nous aitler parla prière etd'obscvirs 
sacrifices, mais qui doit agir, et. après avoir été une poignée de 
graines de sénevé, est destiné à devenir une grande forêt à l'ombre 
de laquelle nous nous reposerons 

« Je ne vous parle point de Rome, car vous devez être à Mu- 
nich mieux instruit de ce qui s'y passe qu'on ne l'est ici. On 
s'accorde à penser que la discussion sur l'infaillibilité sera longue 
et on parait croire que la minorité obtiendra une rédaction qui, 
ajoutant peu de chose à ce qu'on dit avoir été défini à Florence, 
sera souscrite à l'unanimité. Mes informations particulières me 
feraient espérer au contraire que quelques évoques au moins ne 
céderont rien. » (Lettre nisJ 

* Lettre ms. 



MONSEIGNEUR DARBOY ET LE P. HYACINTHE 213 

Munich, 7 mai 1870. 
« Monseigneur, 

a Vous m'avez écrit de Rome, à la date du tj téxrier der- 
nier, une lettre excellente, dans laquelle vous vouliez bien 
me demander quels étaient mes projets pour l'avenir ; et, 
en m'engageant à sortir le plus tôt possible de la position 
expedanle où je me tenais, vous daigniez m'assurer de 
« votre vif désir de m' obliger. » Tout en étant profondé- 
ment touché de cette lettre inspirée par un sentiment si 
paternel, je ne crus pas devoir alors changer quelque chose 
à ma situation. On avait annoncé que la durée du Con- 
cile serait fort courte et nous pouvions espérer une solution 
assez prompte de la crise que nous traversons. Je savais, 
d'ailleurs, que le retour de Votre Grandeur à Paris était 
attendu comme prochain. 

« Aujourd'hui, les travaux du Concile se piolongeant au- 
delà des prévisions, une prorogation en différera probable- 
ment l'issue ; et dès lors ma situation personnelle, de sa 
nature essentiellement provisoire, prend, avec la durée, 
un caractère qu'il n'a pas été dans mon intention de lui 
donner. Je n'ai point voulu rompre avec l'Église. En Amé- 
rique comme en Europe, j'ai dit hautement, j'ai écrit pu- 
bliquement que je lui demeurais fidèle, que je ne résistais 
quà un parti, que je ne protestais que contre des abus. 
Cette résistance et cette protestation sont toute la pensée 
de ma lettré et de mon acte du 20 septembre dernier. Ma 
conscience, qui me les imposait alors, ne me permettrait 
pas de les rétracter aujourd'hui ; mais je les crois parfaite- 
ment compatibles avec l'obéissance due à l'autorité légitime. 

« Je viens donc m'adresser à vous, Monseigneur, pour 
obtenir dès à présent d'être délié régulièrement de mes en- 
gagements monastiques, et pour prendre rang ensuite, si 
vous le voulez bien, dans le clergé du diocèse de Paris. 



214 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« Je remets entre vos mains cette délicate afîaire, dans 
laquelle la dignité de mon caractère et l'avenir de mon 
ministère sont si gravement engagés. Je connais trop votre 
sagesse et votre afïection pour avoir même la pensée de 
faire avec vous des réserves ; et c'est avec une pleine con- 
fiance que je m'abandonne à l'avenir aux conditions que 
vous voudrez bien m'indiquer. 

« Je demeure encore une quinzaine de jours à Munich. Si 
Votre Grandeur me fait l'honneur de me répondre dans 
cet intervalle, je la prie de vouloir bien m'adresser sa lettre, 
par une voie sûre, poste restante ou chez le professeur 
Dœllinger, Frishling Strasse, 1 1 . Après ce délai, mon adresse 
sera comme d'ordinaire à Paris, boulevard de Neailly, q5. 

« Veuillez agréer, Monseigneur, avec l'expression anticipée 
de mon éternelle reconnaissance, celle des sentiments les 
plus respectueux, les plus affectueux et les plus dévoués 
dans lesquels je demeure 

'•< Votre très humble serviteur et fils, 

. jé « Hyacinthe Loyson'. » 

L'archevêque de Paris lui répondit : 

Rome, le 25 mai 1870. 
« Cher Père Hyacinthe, 

« Je me suis engagé à donner à votre première lettre de 
Munich la suite qu'elle pouvait recevoir. J'ai agi avec la 
plus grande discrétion, afin que, si j'échoue, le public n'en 
sache rien et que votre situation à son égard reste ce qu'elle 
est aujourd'hui. 

«Voici ce que j'ai fait : je me suis adressé au Pape par l'en- 
tremise du cardinal Antonelli, mais comme de moi-même 

' Lettre ms. 



MONSEIGNEUR DARBOY ET LE P. HYACINTHE 215 

et sans vous mettre en avant. J'ai dit que j'étais en mesure 
peut-être d'aider à bien finir ce qui vous regarde et que, 
pour aller plus loin et réussir, faurais besoin de savoir 
sous quelles conditions le Saint-Père voudrait bien vous 
séculariser. Je n'ai pas encore de réponse. Peut-être devrai- 
je mettre en mouvement votre général qui est très bon et 
qui vous aime beaucoup, et tâcher de connaître par son 
entremise la volonté du Pape. Mon but serait d'obtenir 
qu'il se contentât d'une lettre suffisamment édifiante où 
vous expliqueriez votre acte de l'année dernière, et d'une 
retraite de quelques semaines dans quelque couvent d'Al- 
lemagne ou de Suisse que je désignerai moi-même. Je crois 
que vous pouvez et devez vous soumettre à cette épreuve. 
Je vous tiendrai au courant des phases de cette négociation; 
du reste, je ne peux rien conclure sans vous en référer. 
Au besoin, donnez-moi vos propres indications. 

« Nous sommes ici pour trois ou quatre semaines encore, 
mais sans pouvoir deviner encore comment nous finirons. 
La lutle est vive : la minorité se comporte bravement, 
mais c'est la minorité, et la victoire est aux gros bataillons 
d'ordinaire. 

« Recevez, cher Père Hyacinthe, l'expression des sentiments 
affectueux et dévoués que vous me connaissez pour vous. » 

« f G. ARCHEVÊQUE DE PaKIS. » 

p. s. — Je reçois, avant le départ du courrier, la ré- 
ponse du cardinal, On demande que vous réprouviez fran- 
chement votre acte de l'an passé, réparant ainsi le scandale 
qui en est venu, et vous soumettant aux dispositions que 
le Saint-Père dans sa sagesse et sa bonté paternelle jugera 
convenable de prendre. Tout est dans la formule de rétrac- 
tation ; quant à rentrer dans un couvent de votre Ordre, 
on n'y tient pas, une retraite quelque part suffira. Vous 
serez sécularisé. 



216 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

« En conséquence, rédigez un projet de lettre au Saint- 
Pèi'e dans le sens indiqué plus haut ; allez jusqu'où vous 
pourrez. Envoyez-moi la pièce ; je la communiquerai, non 
pas comme venant de vous, mais comme un pi'ojet que, 
selon moi, vous ne repousseriez pas. Si on est content, vous 
ferez la chose officiellement, et tout sera dit; dans le cas 
contraire, vous garderiez la même situation que vous avez. 
J'attends votre lettre. 

« Tout à vous, 

« t G*. 

Cette correspondance fait grand honneur à la diplo- 
matie et à la délicatesse de sentiments de M^' Darboy, 
mais les événements ne permirent pas au P. Hyacinthe de 
donner suite à son projet de sécularisation. Il rentra déii- 
nitivement dans le siècle d'où il était sorti « dans l'élan 
d'un enthousiasme pur de tout calcul humain » , mais 
il n'oublia jamais ce que l'archevêque avait fait pour 
lui. 

Il alla le voir, après le i8 mars, et comme il l'enga- 
geait vivement à mettre sa personne à l'abri des dan- 
gers qui la menaçait : « S'ils me tuent, lui répondit-il 
tranquillement, ils grandiront le principe que je re- 
présente. » Puis ayant reconduit l'ancien carme jus- 
qu'au bas de l'escalier de l'archevêché : « Au revoir, 
ajouta-t-il, ici-bas ou ailleurs ! » 

Il avait toujours eu comme le pressentiment de sa 
fin tragique, — pressentiment rendu plus vif encore par 
les souvenirs mortuaires qu'il portait sur lui. M^"^ Affre 

' Lettre ms. 



MORT DE MONSEIGNEUR DARBOY 217 

lui avait légué sa croix pastorale et M^' Sibour son 
anneau. De plus, quand il était évêque de Nancy, le 
marquis de Lambertye-Gerbévilier lui avait donné, 
en souvenir de son beau livre sur Thomas Becket, la 
croix que portait l'archevêque de Cantorbéry le jour 
de son assassinat. On raconte même qu'en recevant 
cette précieuse relique, il aurait dit : « J'accepte l'au- 
gure! » C'est peut-être ce pressentiment qui donnait à 
son visage, émacié par le travail intérieur et par l'absti- 
nence, cet air de souffrance et de mélancolie que 
M. Guillaume a si bien rendu dans le buste en marbre 
qui est au musée du Luxembourg. Mais il n'y avait 
pas que de la tristesse sur la figure de l'archevêque. 
L'œil allumé comme une flamme sous l'arcade sour- 
cilière, le front bombé, les pommettes saillantes, les 
lèvres serrées, le profil volontaire, tout dénotait en 
M"'' Darboy une grande force d'àme et une rare énergie. 
Et le fait est qu'il ne manqua ni de l'une ni de l'autre. 

« Si les temps deviennent difficiles et que la chose 
en vaille la peine, écrivait-il au Pape en i865, je 
donnerai ma tête et je passerai le premier. » 

Il tint parole, on sait avec quelle simplicité, quelle 
résignation, quel courage! 

Ses biographes ont reproché amèrement à M. Thiers 
d'avoir empêché sa libération et celle de MM. Bonjean 
et Deguerry, ses compagnons déchaîne, en n'acceptant 
pas l'offre que lui fit la Commune de les échanger 
contre le vieux Blanqui. Le moment est venu d'établir 
à ce sujet la responsabilité de chacun. D'après mes 

JANSÉNISTES, T. IH. l5 



218 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

renseignements personnels — et je les ai puisés à une 
source sûre — ce n'est pas tant M. ïhiers que M. Du- 
faure qui s'opposa à cet échange. M. Thiers était per- 
suadé que la mise en liberté de Blanqui donnerait 
une force nouvelle à l'insurrection parisienne ; il 
aurait cédé quand même, si M. Dufaure n'avait affir- 
mé dans le conseil des ministres qu'on pouvait gracier 
un condamné, mais qu'on n'avait pas le droit de 
relâcher^ en pleine insurrection, un vieux révolution- 
naire accusé d'avoir fomenté une émeute. Cette argu- 
mentation étroitementjuridique n'était guère à sa place 
dans les circonstances exceptionnelles que l'on tra- 
versait, et je crois savoir que M. Jules Simon,, ministre 
de l'instruction publique, n'était d'accord ni avec 
M. Dufaure sur le point de droit, ni avec M. Thiers 
sur l'importance de Blanqui. L'avis de M. Dufaure 
n'enprévalut pas moins. Ilfautdire aussi, à la décharge 
du cabinet, que personne ne croyait à la possibilité du 
massacre des otages. 

Quoi qu'il en soit, M8' Darboy fut victime des scru- 
pules des uns et de la sauvagerie des autres. 

En marchant au supplice, dans le chemin de ronde 
de la Roquette, un de ses bourreaux lui demanda à 
brûle-pourpoint : 

— De quel parti es-tu ? 

— Je suis du parti delà liberté, repartit l'archevêque. 
11 pouvait se rendre ce témoignage au moment de 

paraître devant Dieu. 



CHAPITRE VIII 



Après le Concile. — Louis Veuillot prend gaiement son 
parti d'un schisme. — La guerre met fln à l'agitation 
religieuse. — Opinion de la marquise de Forbin d'Oppcde 
sur le Concile. Elle recommande au P. Hyacinthe de 
garder le silence. — Elle prend la défense des évoques de 
la minorité. ■^ Excuses qu'ils pouvaient donner pour 
justifier leur soumission. — Dœllinger se révolte et blâme 
les évêques allemands et français qui adhèrent aux déci- 
sions du Concile. — Ce qu'il pensait de la démarche 
faite le 4 août par le P. Hyacinthe pour rentrer au 
couvent. — La marquise de Forbin d'Oppède engage le 
P. Hyacinthe à se retirer à Munich. — Elle lui demande 
d'écrire la vie de Gerson et l'histoire documentée du Jan- 
sénisme. — 11 adhère à la déclaration de Dœllinger et de 
ses amis. — H prend part au congrès de Munich. — 
Déceptions de la marquise à ce sujet. — Sa lettre de 
blâme sur la soumission du P. Gratry. — Le P. Gratry 
chassé de l'Oratoire. — Sa correspondance avec M"^ Me- 
riman. — La marquise de Forbin d'Oppède et le mariage 
des prêtres. — Elle se sépare à ce sujet du P. Hyacinthe. 
— La réforme catholique en Suisse et en Allemagne. — 
Comme quoi le rêve de Bordas-Demoulin est accompli. — 
M. Reinkens, évêque vieux- catholique de Bonn, est sacré 
par l'évêque janséniste de Deventer. 



220 LES DERNIERS JANSÉNISTES 



Le nouveau dogme était à peine proclamé que Louis 
Veuillot écrivait de Rome kl' Univers : 

« On ne croit pas que les votes négatifs persévèren t 
ni surtout qu'ils résistent à l'affirmation du Concile et 
du Pape, puisque alors ce serait l'hérésie déclarée. S'il 
fallait prévoir ce cas extrême, il se trouverait donc 
alors dans l'Église une centaines d'évêques qui n'au- 
raient pas la foi de l'Église? Assurément ce serait une 
des plus terribles épreuves par où l'Eglise eût passé. 
Mais qu'arriverait-il alors? Il arriverait que cent 
évêques à la fois cesseraient d'être évêques et catho- 
liques. Rien ne serait plus horrible et rien ne démon- 
trerait mieux que le Concile est arrivé au moment 
opportun. Et les peuples, d'un accord unanime, 
repoussant ceux qui oseraient entreprendre de les 
appeler à l'erreur, iraient à celui qui a les paroles de 
la vie éternelle ; Pasce agnos,pasce oves ! Voilà le titre 
inébranlable. Celui qui est chargé de paître le troupeau 
est celui qui connaît infailliblement le pâturage, et 
l'Église est où il est et va où il va. Pour le reste, nam 
oportet et hœreses esse . . . Necesse est enim ut eveniant 
scandala. » 

Impossible d'envisager l'éventualité d'un schisme 



APRÈS LE CONCILE 221 

avec plus de désinvolture et d'un cœur plus léger. 
Mais Louis Vcuillot savait à quoi s'en tenir sur les vel- 
léités belliqueuses de certains évêques opposants. 
L'histoire lui avait appris que les gallicans n'ont 
jamais eu le tempérament schismatique; il se sou- 
venait qu'aux plus mauvais jours de la Bulle, après 
avoir résisté plus ou moins longtemps au Pape, les 
évêques jansénistes s'étaient soumis*, à trois ou quatre 
exceptions près ; et il comptait sur l'intimidation de la 
presse ultramontaine, sur la révolte du bas clergé, sur 
les intrigues de la Curie, pour amener les récalcitrants 
à résipiscence. D'autre part^ j'ignore s'il en avait cons- 
cience, la guerre franco-allemande arrivait à point 
nommé pour mettre un terme à l'agitation religieuse 

«... Cette terrible guerre, qui est peut-être déjà une 
première réponse de la Providence aux attentats couverts 
du nom de l'Église, écrivait la marquise de Forbin 
d'Oppède, au P. Hyacinthe, aura au moins ce résultat de 
calmer la polémique ou plutôt de tout ctouffer dans un 
même silence ; je ne sais quelle est votre impression, mais 
il me semble qu'il n'y a en ce moment plus rien à dire ni 
rien à faire : un vote porté dans de pareilles conditions ne 
saurait lier aucune conscience. Le Concile qui viendra 
n'aura rien à défaire parce que rien n'est fait. Et qui sait si 
cette guerre, qui parait devoir entraîner la suppression du 
pouvoir temporel du Pape, en obligeant les troupes fran- 
çaises à quitter Rome, ne servira pas à balayer l'ancien 



' Ils étaient également divisés plutôt sur l'opportunité que sur 
l'esprit de la bulle Unigenitus, 



222 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

édifice et à préparer le terrain sur lequel le divin époux 
de l'Église construira la Jérusalem nouvelle'. » 

Les Jansénistes prétendaient que l'on satisfait à ce 
que les bulles ont ordonné sur le fait de Jansénius en 
gardant à cet égard un silence respectueux. La mar- 
quise de Forbin d'Oppède pensait de même à l'endroit 
du dogme de l'infaillibilité. Elle aurait voulu mettre 
un cadenas à la bouche de tous les catholiques-libé- 
raux pour les empêcher de parler. Aussi, tout en se 
réjouissant de la chute du pouvoir temporel, blàmait- 
elle le P. Hyacinthe d'avoir osé dire tout haut ce qu'elle 
disait tout bas. 

a Je suis au fond de votre avis ; seulement je n'aime pas ce 
cri de triomphe poussé sur une ruine encore fumante ; il 
me semble qu'il y a là un manque de générosité. Respectons 
notre passé, respectons, dans l'abaissement et la décrépitude, 
les hommes et les choses qui ont tenu une grande place 
dans le monde et ayons pour eux de ces délicatesses 
qu'exprime si bien ce joli proverbe turc : Entrant chez un 
aveugle, ferme les yeux. Il ne dit pas : perds la clairvoyance 
comme lui, mais, condescends à son infirmité. » 

Elle désapprouvait aussi, pour le même motif, la 
lettre du P. Hyacinthe aux évêques, dont elle aurait 
voulu « pouvoir retrancher certaines violences, sur- 
tout au début. » 

«... Loin de les accuser, disait-elle, j'admire le courage 
et la persévérance qu'ils ont montrés à Rome, au milieu 

' Lettre ms, — Carlsbad, 2/1 juillet 1870. 



LE P. HYACINTHE ET M^e DE FORBIN D'OPPÈDE 223 

des persécutions et des tracasseries inouïes qu'ils ont dû 
subir. Ce notait pas le calice bu d'un trait, c'était un 
supplice moral comparable aux ingénieuses tortures in- 
ventées pour prolonger la souffrance en respectant la vie qui 
leur a été imposée, et à cette heure encore, si vous aviez 
comme moi sous les yeux le spectacle des persécutions de 
toute sorte qu'il leur faut supporter en silence' : oppression 
d'en haut, celui qui devrait être leur père et leur soutien, 
recherchant en quelque sorte l'occasion de les humilier et 
de les froisser ; révolte den bas, leur clergé ameuté contre 
eux, bravant ouvertement leur autorité, et cela au milieu 
d'un déchaînement violent de passions anti-religieuses qui 
enveloppe dans l'aveuglement d'une même haine et les 
généreux prêtres qui ont lutté contre le Syllabus et l'op- 
pression des consciences et ceux qui prennent M. Veuillot 
pour organe et ne rêvent qu'une domination écrasante et 
impossible de l'Église, telle qu'ils la rêvent, sur le monde 
moderne ; si vous étiez témoin comme je le suis de ces 
choses odieuses, je crois que vous n'auriez que du respect 
et de l'attachement pour ceux qui souffrent en se taisant, 
qui usent leur vie, leurs forces, leur patience, dans cette 
lutte journalière et silencieuse sous l'œil de Dieu et ne 
fléchissent point. » 

Le P. Hyacinthe aurait pu, en effet, se montrer plus 
indulgent envers ces évêques, puisqu'il leur avait 
donné lui-même l'exemple de la soumission en expri- 

' Elle faisait allusion aux difficultés que M?"" Place avait ren- 
contrées dans son diocèse, à son retour de Rome. « Peut-être, 
disait-elle, est-il inférieur comme talent et éloquence à l'évcquo 
d'Orléans, mais il lui est cerlaiiiemcnt supérieur sous le rapport 
de la fermeté du caractère et de la connaissance des hommes. » 
{Lettre ms. du 28 août 1870.) M»"" Place se soumit le dernier de 
tous les évêques français opposants. 



:24 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

mant, dès le 4 août 1870, au R. P. Défîniteur de son 
Ordre « la volonté sincère et le désir ardent de re- 
prendre la vie du Carmel. » Mais la lumière ne s'était 
pas encore faite dans son esprit. Ce n'est que plus tard, 
devant l'attitude arrogante de la Curie et le manque 
de dignité de certains évêques, que sa conscience se 
révolta. Si les évêques de l'opposition, en rentrant 
dans leur diocèse, avaient déclaré franchement et sans 
détour qu'ils avaient l'intention de se soumettre par 
amour pour l'Église et pour ne pas susciter de schisme 
au moment où tous les regards se portaient vers la 
frontière, on aurait pu les plaindre, mais non pas les 
blâmer, car en somme c'est à leur résistance au sein 
du Concile qu'on devait la sagesse relative de la défi- 
nition ; ils pouvaient dire avec un semblant de raison, 
comme M^' Darboy, qu'au fond le dogme ne décidait 
rien ou, comme le P. Gratry. qu'au lieu de l'infaillibilité 
scientifique, politique et gouvernementale que l'on crai- 
gnait, le décret ne posait que l'infaillibilité ex cathedra 
en matière de foi et de mœurs. Cette interprétation 
plus ou moins conforme à l'esprit du décret était de 
nature à calmer l'irritation des moins difficiles ; en tout 
cas elle leur permettait de faire une retraite honorable. 
Mais tous n'y mirent pas cette discrétion et celte ha- 
bileté. Quelques-uns, et des plus en vue, comme 
M^"" Dupanloup, dépassèrent la mesure en déclarant 
après la guerre que, s'ils avaient écrit et parlé contre 
l'opportunité de la définition, ils avaient toujours 
professé la doctrine, non seulement dans leur cœur 



DŒLLINGER 21b 

mais dans des écrits publics. D'autres se rétractèrent, 
la mort dans l'àme, pour échapper aux censures du 
Pape. C'est alors que le P. Hyacinthe se tourna vers 
le théologien sans peur qui, dans la capitulation géné- 
rale, (( fort de son intégrité morale et de sa science, 
persista dans son opposition et refusa de se plier au 
fait accompli'. » 

Dœllinger n'avait pas attendu la fin de la guerre 
pour faire connaître sa résolution. Dès le 21 juillet, 
au retour de l'archevêque de Munich, il lui avait 
signifié publiquement, devant la faculté de théologie, 
qu'il n'entendait pas travailler désormais pour la nou- 
velle Église, mais bien pour l'ancienne, et le 16 mars 
suivant il adressait le billet suivant au P. Hyacinthe : 
« Non, mon cher ami, ne craignez rien de ma part, je 
resterai ferme et fidèle à la doctrine de l'Eglise. Je me 
suis préparé de longue main à tout ce qu'on pourra 
entreprendre contre ma personne. Actuellement j'écris 
une lettre à l'archevêque de Munich assez longue, qui 
contiendra (ou révélera) des choses auxquelles le parti 
infaillibiliste ne s'attend pas et qui méritera d'être 
connue ailleurs qu'en Allemagne'. » Il faisait allusion 
à sa fameuse lettre du 38 mars 187 1 dans laquelle, 
répondant à M»' Scherr qui l'avait mis en demeure de 
se soumettre, il lui offrait de démontrer aux évêques 
allemands réunis en conférence « que les questions de 

' Emile OUivier : L'Église et VÈtat au Concile du Vatican. 
t. II, p. 385. 
' Lettre ms. 



226 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

l'infaillibilité et de l'étendue de la puissance papale ont 
été résolues au quinzième siècle par deux conciles gé- 
néraux dont les conclusions (absolument contraires à 
celles du concile du Vatican) ont été solennellement 
publiées dans les décrets de divers papes. » 

C'est assez dire en quelle pitié il tenait les évêques 
allemands ou français qui avaient fléchi le genou 
devant a l'idole ». Quand M^'' Maret eut envoyé son ad- 
hésion motivée au Pape, après avoir, en plein Concile, 
résumé son opinion sur le dogme dans cette formule 
lapidaire que ce/m* qui définit est plus grand que celui 
qu'il définit, il lui en témoigna son indignation par l'en- 
voi de ces deux vers de Juvénal. 

Summum credo nefas, animam prœferre pudor , 
Et propter vitam videndi perdere causas. 

A plus forte raison désapprouva-t-il la lettre que le 
P. Hyacinthe écrivit^ le 4 août 1870, au R. P. Défi- 
niteur des Carmes déchaussés. La marquise de Forbin 
d'Oppède regrettait profondément qu'elle fût restée 
sans résultat. Dœllinger s'en félicitait au contraire, 
a II n'y a pas, disait-il, d'ordre basé sur des données plus 
fausses, sur déplus hardies inventions, et je crois qu'à 
chaque pas le pauvre Père aurait rencontré des obs- 
tacles plus insurmontables et qu'on aurait été sans 
pitié pour lui, sachant qu'il ne pouvait pas affronter 
une seconde sortie'. » 

» Lettre ms. de la marquise de Forbin d'Oppède. 



DŒLLINGER ET LE P. HYACINTHE 227 

On se rappelle que lancien carme s'était retiré 
pendant le Concile chez le chanoine allemand, sur les 
instances de la spirituelle marquise. C'est encore elle 
qui, après la guerre, lui conseilla de prendre Dœllin- 
ger pour guide. Elle avait une confiance sans bornes 
dans celui que le P. Theiner appelait le Nestor de 
de l'Église catholique*, et puis elle espérait que le P. 
Hyacinthe trouverait à Munich une retraite studieuse, 
un point d'appui, où, sans rompre le silence, il atten- 
drait la mort de Pie IX. 

« Les plus longs pontificats, lui disait-elle, ont cepen- 
dant un terme inévitable ; il me semble que l'essentiel 
c'est de gagner du temps, ne rien faire, ne rien dire qui 
ressemble à une adhésion et attendre en toute humilité 
l'heure de Dieu, qui n'est peut-être pas éloignée. Bien loin 
de croire comme le P. Newmann que l'infaillibilité est en 
voie de devenir un dogme, je pense que non seulement 
l'infaillibilité dont ils ont prétendu revêtir le pape, mais 
encore toutes les autres doctrines romaines sur la papauté 
sont en voie de tomber en poussière. Tant que les Romains 
s'étaient contentés de soutenir leurs doctrines comme 
l'expression de la vérité, sans prétendre en faire un dogme 
pesant sur nos consciences. Dieu a permis aux pharisiens 
d'occuper le premier rang dans son Église, mais à cette 
heure ils sont diminués, et s'ils sont encore debout, ils ne 
le sont que comme les membres de la synagogue au mo- 
ment de la venue de rsotre-Seigncur, Le Christ était né et 
ces docteurs superbes l'ignoraient. L'Église renouvelée 
renaît à cette heure, on l'ignore encore à Rome; mais bien- 
tôt elle grandira assez pour chasser les vendeurs du 

« Lettre à M. Fiedrich. 



228 LES DERNIERS JANSENISTES 

Temple. C'est cet esprit qui me soutient au milieu des 
douleurs qui affligent notre conscience et des malheurs 
inouïs qui accablent notre malheureux pays'. » 

Elle aurait voulu le voir entreprendre quelque travail 
de longue haleine tel que l'histoire de la vie et des 
écrits du grand chancelier Gerson, en y joignant une 
traduction de ses écrits qui n'ont jamais été traduits, 
ou une savante et consciencieuse histoire du Jansé- 
nisme écrite sur pièces et sur documents. 

« Vous avanceriez infiniment plus les choses qu'en pro- 
nonçant des conférences où ne viennent aucuns catho- 
liques, comme à Rome, ou en écrivant des articles de jour- 
naux que les catholiques ne lisent point... Il n'est pas vrai 
qu'un livre signé de vous ne serait lu que par des protes- 
tants ou des libres-penseurs . Les livres font leur chemin 
et pénètrent partout. Ils atteignent ceux à qui la parole ne 
parvient pas. Il me semble d'ailleurs qu'il est à cette heure 
de pi'emière nécessité de former l'opinion publique. Croyez 
bien que la moitié de tout ce qui se passe sous nos yeux 
ne serait pas possible, si on savait un peu mieux le fond 
des choses, si on connaissait tant soit peu l'histoire de 
l'Eglise et de l'antiquité ecclésiastique. Les ténèbres nous 
étouffent, et il faut absolument y faire pénétrer un rayon 
de lumière sous peine de périr. Il n'y aura bientôt plus 
en Europe que des fanatiques et des athées. On supprime 
les chrétiens et le terrain se dérobe sous les pas de ceux 
qui ne sont ni avec M. Littré ni avec M. Veuillot. » 

Ce langage était absolument sensé, mais le P. Hya- 
cinthe n'était pas écrivain, encore moins homme de 

' Lettre ms. du 24 février 1871. 



LE P. HYACINTHE A MUNICH 229 

cabinet. C'était un orateur et un homme d'action : or 
rien ne pèse plus à l'orateur et à l'homme d'action que 
l'inactivité et le silence. Il n'avait pas ouvert la bouche 
pendant toute la durée du Concile ; il ne pouvait se 
résigner plus longtemps à se taire. Les saints ne se 
sontjamais lus, s'écriait-il dans sa lettre du 20 sep- 
tembre. Du moment qu'il refusait de se soumettre, il 
lui semblait que son devoir était de rompre le silence 
et de déclarer à la face du ciel quelle voie et quels 
hommes il entendait suivre, 

La déclaration* de Dœllinger et de ses amis, en ré- 
ponse aux excommunications de l'archevêque de Mu- 
nich, lui fournit l'occasion qu'il cherchait. Il était à 
Rome au moment où elle parut dans les journaux ; il 
y donna son adhésion la plus entière et la plus expli- 
cite, confiant « que ce grand acte de foi, de science et 
de conscience sera le point de départ et le centre du 
mouvement réformateur qui seul peut sauver l'Église 
catholique, et qui la sauverai » 

Au mois de septembre suivant, il prit part au Congrès 
Munich où s'étaient réunis pour la première fois les 
représentants de toutes les confessions chrétiennes 
séparées de .Rome, et l'assemblée lui fît une véritable 
ovation lorsque, après avoir dénoncé dans son discours 
tous ceux qui, « se faisant de la foi une notion très 
fausse et ne distinguant plus entre se soumettre et croire 
acceptent l'autorité extérieure des décrets du ^'alican 

' Juin 1871. 
^ 7 juillet 1871. 



230 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

sans en reconnaître la vérité intrinsèque », il ajouta : 
« D'autres, se croyant obligés d'adhérer intérieurement 
aux nouvelles formules, s'efforcent de leur donner un 
sens dont elles ne sont pas susceptibles. Ils luttent contre 
la terrible évidence de ces formules, et finalement ils 
aboutissent à un misérable compromis entre les con- 
victions de leur raison et la faiblesse de leur 
volonté. . . Un tel système n'est pas moral. » 

Non, mais il est si humain ! A partir du congrès de 
Munich, il y eut un refroidissement sensible dans les 
relations du P. Hyacinthe avec la marquise de Forbin 
d'Oppède. Elle avait espéré <c que le congrès servirait 
pour ainsi dire de planche pour conduire au vrai catho- 
licisme une foule de catholiques qui gémissent de cer- 
tains abus et de certains désordres, mais ne savent à 
qui aller » ; au lieu de cela, ce congrès lui semblait 
avoir creusé un fossé qui serait difficile à combler. 

« Il me parait, disait-elle, qu'on eût marché plus sûre- 
ment vers le but si on s'était contenté de demander : la 
réunion d'un Concile général libre pour reprendre la tra- 
dition de Trente et briser avec celle du Vatican, la pério- 
dicité du Concile, des modifications dans le Sacré-Collège 
et dans les Ijis qui règlent Télection des papes, l'abolition 
des clauses des concordats relatives à la nomination des 
évêques pour lesquels on rétablirait les élections, toutes 
ces réformes dans la discipline tant de fois sollicitées par 
les catholiques les plus orthodoxes et discutées môme par 
certains Conciles'. .. » 

• Lettre ms. du 21 octobre 1871. 



LE P. HYACINTHE ET LE P. GRATRY 231 

Ainsi, ce n'était pas sur la question de principes 
qu'elle difTérait d'avis avec le P. Hyacinthe , — là, 
comme toujours, elle demeurait fidèle aux traditions 
démocratiques de Port-Royal, — c'était sur la question 
d'opportunité, d'application, de mise en œuvre. Ni 
rupture avec l'Église romaine, ni adhésion au dernier 
dogme, telle était sa règle de conduite. Elle se reposait 
dans l'attente d'un Concile général libre ; elle en 
appelait tout bas, dans son for intérieur. La preuve 
en est que, lors de la soumission du P. Gratry, elle le 
blâma d'avoir écrit à M^"" Guibert qu'il acceptait, 
comme tous ses frères dans le sacerdoce, les décrets 
du Concile, et qu'il effaçait tout ce qu'il avait pu écrire 
de contraire aux décrets avant la décision*. 

« J'ai lu dans les Débats votre lettre au P. Gratry ; 

elle est belle et bonne. Je ne voudrais en rien retrancher et 
je ne trouve rien à y ajouter'. En lisant sa correspondance 

' aô novembre 1871. 

» (( . . Lorsqu'on a écrit dos pages aussi retentissantes que vos 
dernières lettres, on n'en est pas quitte pour dire ingénument 
qu'on les efface, lui écrivait le P. Hyacinthe. H faudrait pouvoir 
effacer d'une main aussi légère les traces lumineuses et doulou- 
reuses qu'elles ont laissées dans les âmes. Quoi I mon Père il y a 
linéiques mois à peine vous vous leviez tout à coup comme un 
prophète dans la confusion d'Israël, et vous nous assuriez que vous 
aviez reçu des ordres de Dieu, et que, pour les accomplir vous 
étiez prêt à souffrir ce qu'il faudrait souffrir I Vous écriviez cette 
démonstration logique autant qu'éloquente qu'on a bien pu in- 
sulter mais non pas réfuter, et après avoir établi par des faits que 
la question de l'infaillibilité est une question gangrenée, vous 
poussiez, dans votre sainte indignation, ce cri qui retentit encore : 
Est-ce que Dieu a besoin de vos mensonges ? .... » (Lettre 
datée de Munich, 28 décembre 1871.) 



m LES DERNIERS JANSÉNISTES 

avec le nouvel archevêque, mon i^remier mouvement 
avait été de lui écrire dans le môme sens que vous et de 
lui demander quelques explications sur sa conduite ; la 
pensée de son état maladif m'a retenue. On le dit grave- 
ment malade ; il n'y a doac rien d'étonnant à ce qu'une 
nature faible et nerveuse comme la sienne ait cédé à une 
pression que j'ignore mais que je devine : il faut convenir 
qu'il a été cruellement abandonné. Ces évoques qui 
l'avaient poussé à se mettre en avant, qui lui faisaient dire 
que ses lettres étaient excellentes, n'ont pas trouvé un mot 
à dire en sa faveur lorsque d'autres évèques se sont 
élevés pour le condamner ...» 



II 



Pauvre Père Gratry ! Louis Veuillot lui avait bien 
dit qu'il lui en coûterait de jouer si bien du violon. 
Comme si ce n'était pas assez d'avoir été condamné 
par les évêques ultramontains et abandonné par les 
gallicans, ses amis, le P. Pételot, lui-même, lui avait 
retiré le droit de se rattacher d'une manière quel- 
conque à la Congrégation qu'il avait rétablie en France. 
Il avait été chassé de l'Oratoire comme un intrus, 
comme un parjure, si bien que, dans les derniers jours 
de sa vie, de tant d'amitiés brisées, de tant de liens 
rompus, il ne lui restait plus qu'un cœur de femme 
pour épancher le trop plein du sien. 

Dès le 12 juillet 1870, il écrivait à son amie, de 



LES DLRNIERS JOURS DU P. GRATRY 233 

Plcssis-Chenet (Seine-et-Oise) où il élait allé chercher 
un peu de repos : « Répétez bien souvent, ma fille 
bien chère, ces bonnes paroles : Roma! Roma! cara 
madré mia ! Nous aurons assez à gémir sur l'autre cité 
qui est dans Rome, la Curia romana ! » 

Après le Concile, comme elle était douloureusement 
ébranlée dans sa foi et tout près de retourner au pro- 
testantisme, il ne cessait, au milieu de l'orage épouvan- 
table qui s'était abattu sur le pays, de lui remonter le 
moral, do lui prêcher la confiance dans les deslinccs de 
l'Église, — et cela dans des lettres toutes charmantes 
et comme parfumées d'amour mystique : En \oici quel- 
ques-unes qui vous donneront une idée des autres : 

Ce i'' aoùl 1870 
Au châlcau de Stois par Ilsle-Adam (Soinc-cl-Oise) 

• Plainte ainère ! 

• Je n'ai reçu aucune lettre de samedi ! aucune lettre de 
dimanclie ! 

« Arrivé hier soir ici, pour le diner. Vie anglaise de cam- 
pagne ; séjour princier -, château ; parc immense et magni- 
fique ; arbres énormes. . . . Accueil 1res cordial d'amis déjà 
anciens et sympathiques en tout. 

• Hier, à l'arrivée, petit orage et bonne pluie : ce malin 
temps très frais. Je liouve ici ce qui manque à l'aris, fiai- 
cheur et humidité. Il y a même excès ; le ctiâlcau est à 
4o kilomètres de l'Oise, petite rivièrj correcte cl dodue, 
ayant de l'eau, et charriant des bateaux presque aussi gros 
qu'elle môme. 

( Aussi, cette nuit, me suis-je réveillé presque dans 
l'eau : c'était la respiration de l'Oise 

JANSÉNISTES, T m 16 



tu LES DERNIERS JANSÉNISTES . 

« Puis ce matin, j'ai visité un peu les alentours du châ- 
teau que j'avais oubliés. 

« J'ai attendu l'heure du courrier.Rien. — de là ma plainte. 

« Mais voyez : j'écris tranquillement ces détails comme 
si, nous étions dans un autre monde, je me repi'oche cette 
espèce de bavardage et de temps perdu. Il semble qu'en 
ce moment il faille se taire, ou du moins ne plus dire un 
mot inutile. Pardon, si j'ai manqué à cela. 

« Parole utile : j'ai été bien content de vous, ma sœur, 
la dernière fois que vous ai dit : Il faut devenir de plus 
en plus précisément catholique : il faudra m'écouter sur 
plusieurs points. 

Vous m'avez très bien répondu avec bonté, humilité, 
acquiescement. Vous n'avez que trop Vêlement libre, indivi- 
duel, qui est d'ailleurs nécessaire et bon . 

« Il faut avancer à la conquête de l'assentiment, de 
l'unité, de Tunion catholique, de la science catholique 
plus profonde qu'on ne pense. 

« Gomme sans doute je quitterai ce monde avant vous, 
je voudrais vous laisser toutes mes bienheureuses con- 
victions. 

« Nous en trouvons une bonne partie dans le livre 
intitulé : la Morale et la loi de l'Histoire. Envoyez-moi donc 
la liste de mes ouvrages que vous avez. Ne me laissez pas 
pas oublier de vous donner le tout pour l'Amérique. 

a II faut surtout une indomptable confiance dans le 
triomphe du bien, dans le progrès du royaume de Dieu et 
de sa volonté en la terre comme au ciel. Je vous bénis du 
fond du cœur. » 

Pans, le aS août 1870. 

« Point de nouvelles ! seriez-vous malade ? La traversée 
vous aurait-elle fait mal ? 

t Et voici un gros temps de l'Ouest ! Je suis bien triste 



LES DERNIERS JOURS DU ?. GR.VTRY 2p5 

de tout cela. Et cette guerre pleine des plus grands mas- 
sacres peut-être dont l'histoire fasse mention. Et malgré 
ces massacres, surtout de Prussiens, il y en a encore en 
France plus de cinq cent mille. 

« Je vous dis encore et je vous en supplie de toute ma 
force de ne jamais oublier pourquoi je vous ai été envoyé., 

« N'allez faire aucune démarche, aucun changement sans 
être d'accord avec moi. 

« Je vous dis que c'est la volonté de Dieu. 

— Anania pour saint Paul. 

— Saint Pierre pour Corneille. 

— Saint Philippe pour l'Éthiopien (actes VIII) qui dit a 
l'apôtre : 

« Et comment comprendrai-je si quelqu'un ne me 
l'explique I 

« Je suis ce quelqu'un pour ma sœur. 

« En cherchant ces faits dans les annales des Apôtres, je 
viens d'y trouver un bouton de rose conservé dans le 
volume. 

« Vous risquez de manquer toute votre vocation, dans 
laquelle vous êtes aujourd'hui. Il faut maintenir T unité ; 
et il faut maintenir la liberté. Tel est le devoir actuel des 
vrais chrétiens. 

« Je vous dis que je sais le chemin. N'allez pas faire 
l'énorme faute de vous égarer maintenant. Oh ! que je 
souffre à cause de vous I 

< Malheureux que je suis ! Je n'ai pu gagner votre 
confiance ! 

« Mon enfant, mon amie et ma sœur, dans ce moment 
de transition où vous êtes, où vous ne savez pas, tandis que 
moi je sais, appuyez-vous donc un instant sur moi, moi 
que Dieu chargede vous soutenir un instant. Ah ! que votre 
confiance sera représentée ! 

a Je vous bénis de toute mon âme, ainsi que votre clier 
fils. 



236 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Pau, ce i3 décembre 187a. 
« Amie et sceur, 

Ce jour est le plus douloureux de tout ce drame 
affreux. Les mauvaises nouvelles l'emportent sur les bonnes. 
On apprend que les canons prussiens tombent, au-delà des 
forts, sur Paris même, et dans les rues où demeurent mes 
amis, ma famille et rue Barbet de Jouy. 

« Je ne sais si vous connaissez le fond de cette affaire. Il 
en faudrait causer longuement pour bien répartir les res- 
ponsabilités, et savoir de quelles âmes et sous quelles in- 
fluences s'est répandu sur l'Europe le crime le plus colossal 
des temps modernes. Malheureusement, le plus grand de 
tous nos dangers, c'est que ce doute de Oocllinger que 
vous me transmettez est fondé La France va-t- elle con- 
tinuer à marcher encore pendant un siècle, comme elle 
marche depuis un siècle ? L'avenir moral sera t-il meilleur 
que le passé ? Voilà la grande question I C'est à quoi j'ai 
consacrée! continuerai à consacier ma vie. 

« Quant à la paix, ne la demandons nous donc pas ? 
Mais ils veulent l'Alsace el la Lorraine. C'est la* guerre 
pour toujours. Je suis brisé de ces atroces nouvelles et 
d'une nouvelle morale trop longue à raconter, mais qui 
est affreuse aussi. Mais je veux en douter encore. Je ne puis 
écrire longuement aujourd'hui. Vous , vous, ma sœur, 
écrivez moi longuement. 

« J'ai une lettre du grand Slrossmayer qui est pleine 
des plus généreux encouragements pour la France. H ne 
doute pas qu'elle ne se relève plus pure pour reprendre 
sa grande mission. 

« Je vais écrire avec une grande reconnaissance au 
R. W. Bacon. 

« Courage, mon amie, soutenez-nous de vos ardentes 
prières » 



LES DERNIERS JOURS DU P GRATllY 237 

« Stors, par l'Islc- Adam (Seinc-et-Oise). ce 19 juillet 1871. 
€ AlMIE et sceur, 

« JeconMnueà me plaindre de moi, toujours pour avoir 
manqué l'occasion d'étudier avec vous le fond des questions 
religieuses, et de vous transmettre mes convictions ft le 
sang de mon âme, et la sérénité de la foi catholique. 

€ Oh ! combien vous augmentez mon regret et mon 
repentir en m écrivant ceci vous faites bien de me le dire : 
« Je vous assure en toute candeur, mon cher Père, que je 
ne conserve ma foi que par la force de ma volonté ! » 

« Mon enfant ' ma chère enfant ! Et moi, pendant ce 
temps, j'ai la joie et la plénitude de la conviction I Ne puis- 
je donc vous faire parvenir, par les anges ce lait ou ce 
sang de mon cœur ! 

« Où est mon appui, où est ma lumière, pour me con- 
soler et me faire traverser et comprendre les maux, les 
dangers, les étranges apparences .de l'Église ? C'est dans 
l'Évangile ! L'Évangile ! prophétie admirable de toute la 
vie passée, présente et à venir de l'Église. 

e L'Évangile ramène k tout, lumière pour tout, et d'où 
sortira dans son immense majesté la science de la re- 
ligion. — Il vous enseignera toute vérité ! Il vous suggérera, 
c'est-à-dire vous fera comprendre tout ce que je vous aurai 
dit (saint JeanV 

« Voilà le point où s'applique et s'appliquera le peu de 
temps et de force qui me reste. Chère amie et sœur, si 
nous ne nous revoyons pas sur celte terre, ne perdez pas 
la présente lettre, et mettez-la sur votre cœur en priant 
Notre Seigneur Jésus-Christ de vous donner cette foi pro- 
fonde et cette sérénité catholique dont je vous parle. — 
Soyez bénie. Je vais répondre au P. Hyacinthe, et ci-joint 
un mot pour le cher Ralph..,' » 

' Lettres ms. 



23S LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Quelle était cette « amie et sœur » à qui l'illustre 
oratorien, dans ce langage apocalyptique et en même 
temps si plein de tendresse, aurait voulu faire parvenir 
par les anges le lait ou le sang de son cœur ? Une 
femme d'une intelligence supérieure, et mystique 
comme lui, qui, après avoir cherché pendant longtemps 
la vérité, était entrée au mois de juillet 1868 dans 
l'Église catholique « non comme dans un port, mais 
comme dans une tempête » — et qui, après avoir été 
catéchisée par le P. Hyacinthe, fut appelée à partager 
sa vie. C'est à madame Meriman que le P. Gratry 
écrivit au crayon les dernières lignes peut-être qu'il 
ait tracées sur cette terre. Elles lui parvinrent à Rome, 
quelques jours après sa mort, comme si elles venaient 
d'un autre monde. Les voici : 

« Montreux, ce ao janvier 1872. 

a amie et sœur, quelle joie pour moi que votre lettre ! 
Grâce à Dieu, je vous retrouve. Je craignais de vous trouver 
dure et cassante'. C'est pourquoi, depuis près d'un mois, 
j'évitais de vous écrire. Mais, grâce à Dieu, vous voilà fille 
du ciel! J'ignorais votre maladie. Hélas ! hélas ! pour moi 
je puis encore peut-être me guérir. Mais je n'y compte pas 
beaucoup. Je souiîre cruellement Mais vous, j'espère que 
vous vivrez 

« Vivez et sachez bien, et tenez ferme ceci : c'est plus vrai 
que personne ne le sait. Je suis depuis mon enfance le ser- 
viteur fervent, l'adorateur scrupuleux de la vérité seule, et 
cela jusqu'à mon dernier jour. Sachez bien cela et réjouis- 

' A cause de sa soumission, sans doute. 



LES DERNIERS JOURS DU P. GRATRY 239 

sez-vous ! Je sais profondément ce que je fais et j'adore ma 
sainte épouse, la vérité. 

« Je n'ai pas été tué par le côté moral Là, j'^^i dans la 
paix, dans la sérénité, dans la science, une force de résis- 
tance inouie. La chute de la France au-dchors et au-dedans 
m'a bien fait mal, en effet. Mais les choses de l'Église, je 
m'y attends depuis ma jeunesse, et je distingue ce qu'il faut 
maintenir et ce que Dieu détruira radicalement. Je vous 
bénis du fond du cœur. Au revoir, au ciel, en tout cas. »' 

En lisant ces novissima verba du P. Gratry, je me 
rappelais malgré moi le cri du grand Arnauld : « Puis- 
qu'ils n'ont, persécuté en moi que la vérité, secourez- 
moi donc, seigneur, afin que je combatte pour la vérité 
jusqu'à la mort ! » 



ÏII. 



J'ai dit qu'à partir du congrès de Munich la marquise 
de Forbin d'Oppède avait cessé d'être complètement 
d'accord avec le P. Hyacinthe. Je n'étonnerai personne 
si j'ajoute que la question qui les divisait était celle du 
mariage du prêtre. Il n'était pas possible, en effet, 
quand on envisage la chose au double point de vue 
catholique et humain, que cette femme de tant d'esprit 
et de tant de piété n'en conçût quelque ombrage et 
beauQOup de peine. Tant que le P. Hyacinthe restait 
libre, il pouvait rentrer dans l'Église par une porte 



2*0 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

OU par une autre. Tous les ponts n'étaient pas coupés 
derrière lui, et, malgré tout, la marquise de Forbin 
d'Oppède conservait l'espérance de le voir un jour 
remonter à l'autel et de communier de ses mains. Marié 
au contraire, son instinct de femme et sa foi catho- 
lique lui disaient qu'il était à tout jamais perdu pour 
elle et pour l'Église, et cette pensée lui mettait la mort 
dans le cœur. 

« ... Vous savez ce que je pense du célibat ecclésiastique 
et combien je pense qu'il y aurait avantage à ne pas l'im- 
poser universellement et à en réserver l'honneur à Tépis- 
copat et aux ordres monastiques, comme dans l'Église 
grecque, Mais cette réforme peut être sollicitée dans l'avenir, 
les opinions que l'on peut avoir à cet égard doivent rester 
absolument sans influence sur ceux qui ont librement, 
volontairement, à la face du ciel et de la terre, pris l'enga- 
gement de l'observer, à un âge où l'on sait ce que l'on fait. 
En France surtout, l'opinion est singulièrement sévère sur 
ce point : un prêtre marié perd par cela seul, non 
seulement toute considération, toute autorité, tout droit 
au respect, il devient un être déclassé qui n'a plus sa place 
dans la société, et que ceux qui ne le valent pas se croient 
pourtant en droit de couvrir de ridicule'. Un mariage, 



• M. Renan a dit h ce sujet : « Mariez le prêtre, et vous dé- 
truirez un des éléments les plus n'cessaires, une des nuances les 
plus délicates de notre société. La femme protestera, car il y a une 
chose à laquelle la femme tient encore plus qu'à être aimée, 
c'est qu'on attache de l'importance à l'amour. On ne flatte jimais 
plus la femme qu'en lui témoignant qu'on la craint. L'Église, en 
imposant pour premier devoir à ses ministres la chasteté, caresse 
la vanité féminine en ce qu'elle a de plus intime » {Souvenirs 
d'enfance et de jeunesse] ' 



LE MARIAGE DES PRflTRES 241 

contracté môme dans les intentions les meilleures, je le 
veux bien, lorsqu'il s'agit d'une personne qui a fait vœu 
de célibat, équivaut à un suicide moral, car celui qui le con- 
tracte ne pourra plus servir la cause de la vérité ; tout ce 
qu'il aura fait dans le passé, tous les sacrifices que ses con- 
victions lui auront imposés, toutes les peines, toutes les 
privations qu'il aura généreusement acceptées, tout cela 
disparaîtra, car on dira : « Voilà donc où il voulait en venir, 
à satisfaire une passion ; ce n'était pas la peine de prendre 
les choses de si haut pour en arriver là. ■> Et, hélas ! ce n'est 
pas seulement un suicide que l'on commet ainsi, mais on 
porte à la cause que l'on a voulu servir, aux idées que l'on 
a vonlu défendre, aux vérités auxquelles on a tout sacrifié, 
le coup le plus douloureux, on leur imprime une tache 
ignominieuse, plus à redouter que toutes les injures de 
leurs adversaires. Quelle joie quel triomphe pour l'en- 
nemi et qu'aurions-nous à lui répondre ! 

« Pardonnez moi, mon Père, mais il me semble que je 
vous écris en présence de Dieu, et que je ne vous ai jamais 
été aussi sincèrement attachée... » 

Celait, j'imagine, le raisonnement que lui tenaient 
de dilTérents cotés les hommes auxquels il avait de- 
mandé conseil dans ces circonstances décisives^ mais 
le P. Hyacinthe s'était buté et ne voulait rien entendre. 
Son grand argument était qu'il y avait eu des prêtres 
mariés dans la primitive Église et qu'en se mariant 
chrétiennement il ne faisait que devancer la réforme 
qui tôt ou tard s'accomplirait dans le sein du catholi- 
cisme. A quoi la marquise de Forbin d'Oppède répon- 
dait qu'il ne saurait pas plus y avoir de mariage chré- 
tien pour qui ses! engagé par un vœu solennel à n'en 



242 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

.contracter aucun, qu'il ne peut y avoir de mariage 
chrétien pour des époux divorcés. 

« La primitive Église , ajoutait-elle , a ordonné des 
prêtres mariés sans les obliger partout et toujours à se 
séparer de leurs femmes, et à l'heure qu'il est, l'Église 
grecque accepte pour ministre des prêtres mariés, c'est à- 
dire qu'elle ordonne prêtres des hommes déjà préala- 
blement engagés dans ies liens du mariage ; mais entre 
ordonner prêtre un homme marié et permettre à un prêtre 
de se marier, il y a un abîme, et cela est si vrai que, 
lorsque le pope devient veuf, il ne peut contracter de 
secondes noces, le mariage pouvant précéder et non 
jamais suivre l'ordination. Si l'Église catholique change, 
comme je l'espère, surtout en considération de la difTiculté 
de former un clergé indigène dans des conditions de 
célibat absolu, il n'est pas à croire que ce soit dans des 
conditions autres que l'Église grecque, c'est- à-dire qu'on 
permettra à ceux qui se présenteront à l'ordination de 
garder leurs femmes s'ils en ont déjà une, mais seulement 
aux simples prêtres, car sûrement il n'y a point d'exemple 
d'évêques mariés continuant à vivre avec leurs femmes, et 
des moines jamais dans aucun temps et dans aucune 
Église. » 

Yains efforts, paroles inutiles, science et logique 
perdues ! Le P. Hyacinthe a avec une véritable furie fran- 
çaise passa le Rubicon, » sans prendre garde, comme 
l'écrivait le P. Theiner au professeur Friedrich, que 
les Jésuites allaient en triompher et crier avec Erasme : 
« Omnes tumultus in nuptias exeunt ! » 

La marquise de Forbin d'Oppède en reçut un coup 
terrible. Cependant elle avait pour le P. Hyacinthe une 



LE MAKI AGE DU P. HYACINTHE 243 

si profonde afFeclion, que, le fait une fois accompli, 
elle éprouva le besoin de se l'expliquer à elle-même 
comme pour y trouver des circonstances atténuantes. 

« Un jeune homme doué des dons les plus rares et du 
plus précieux de tous, d'un généreux amour de Dieu, a 
conçu au sortir de l'adolescence le dessein de se donner tout 
entier à Jésus-Christ et à son Église ; il s'est fait prêtre 
sans rien savoir de la vie et sans se connaître lui-même. 
Était-il vraiment appelé ou bien a-t-il pris les généreuses 
aspirations de son cœur pour une vocation ? Dieu le sait. 
Mais il a fait plus encore : désireux d'atteindre la perfection 
évangélique, poussé à son insu par ce mouvement factice 
et funeste, suivant moi, qui a fait l'établir de notre temps 
tant d'ordres religieux, lesquels, aprèsavoir rendude grands 
services, n'ont pas de raison d'être à cette heure ; poussé, 
dis- je, à son insu, par le courant, il s'est fait religieux 11 a 
choisi malheureusement l'ordre le plus mal gouverné, le 
plus rempli de mysticisme creux et de médiocrité. Peu à 
peu sa première ferveur s'est dissipée ; il a senti d'amers 
dégoûts dans ce cloître pour lequel il n était pas fait ; sa 
cellule lui est devenue odieuse, et un jour est venu où il 
a senti que son cœur n'était plus uniquement à Dieu. Cette 
crise terrible de l'àme tentée par le bonheur auquel elle 
avait imprudemment renoncé s'est trouvée coïncider avec 
de grandes épreuves et de grandes tentations extérieures, 
la vérité elle-même ayant semblé s'obscurcir sur la terre 
et la sainte Église trembler sur ses bases. Ce jeune moine 
alors, obéissant sans s'en rendre compte à la passion secrète 
de son cœur et se faisant d'autant plus illusion sur ce point 
qu'il pouvait se croire appelé à défendre la vérité compro- 
mise, et trouvait dans l'étendue des sacrifices qu'il faisait 
à ses convictiuns de quoi justifier sa conduite par son dé- 
sintéressement, au lieu de se faire simplement séculariser 



t41 LES DEHNIEUS JANS^ÉNISTES 

et de rester prêtre de paroisse a voulu faire un grand éclat. 
Il s'est trouvé seul, accablé de basses invectives, abandonné 
de tous les siens ; il a senti le poids de ce Vœ soli dont parle 
l'Écriture, et en même temps il a senti tout près de lui 
une afFection fidèle et dévouée : il a succombé. Que celui 
qui est sans péché lui jette la première pierre ! C'est bien 
le cas de répéter ces paroles miséricordieuses et consolantes 
de l'Évangile, à cette condition toutefois de ne pas appeler 
mal ce qui est bien et bien ce qui est mal, ce qui serait le 
pire des mensonges' .... » 

Ce fut sa dernière lettre au P. Hyacinthe. A partir 
de ce moment elle se renferma, comme dans une tour 
solitaire, dans l'étude de Ihistoirc religieuse. Elle 
publia le premier tome de son grand ouvrage sur le 
Concile de Trente et rccdila quelques années après le 
Règlement de la duchesse de Liancourl, comme pour 
montrera son ancien correspondant qu'elle demeurait 
Qdcle à ses idées libérales. 

Quant à lui, appelé au commencement de 1878, par 
un groupe de catholiques genevois qui s'élaient séparés 
de M*''" Mermillod, il se rendit dans la vieille cité de Cal- 
vin qu'il bouleversa de fond en comble, pendant que 
M. Jean Wallon et l'abbé Michaud, les deux seuls 
hommes de marque qui en eussent appelé avec lui des 
décisions du Concile, arboraient dans le canton de 
Berne et le Jura bernois l'étendard de la réforme 
catholique. 

Le rêve de Bordas-Demoulin s'était accompli. Non- 

^ Leitre ms du i" décembre "872 



LE PUEMIEH ÉVÈQUE VIEUX-CATHOLIQUE ni^ 

seulement la Constitution civile du clergé fonctionna 
en Suisse et en Allemagne parmi ceux: qu'il avait bap- 
tisés d'avance du nom de catholiques-chrétiens, mais 
le premier évêque élu, dont il attendait la rénovation 
de l'Église, sortit bientôt de leurs rangs, et pour bien 
établir qu'ils entendaient se rattacher à la tradition de 
l*ort-Royal, cet évêque alla se faire sacrer à Rotterdam 
par un évêque janséniste delà Petite Église d'Utrechl'. 



Un mot encore el j'ai Iini. Gomme je le disais dans 
1 avant propos de ce volume, je me suis attaché 
surtout à faire ressortir, dans le récit des événemer»ts 
qui se sont déroulés de i83o à 1870, les points de 
contact, d'aflinité, de parenté, que j'avais lemarqués 

'M. Reiiikens, professeur à la Faculté de théologie lijBreslju, 
fut élu cvèque de Bonn le 4 juin 1878 et sacré, en même temps 
que révoque de Harlem, à Rotterdam, par M Heycamp, é\cque 
de Deveiiter, le 11 août iByS. Assistaient à cette soleiinilc qui oui 
lieu dans l'église Saint-Laurent, i4 curés hollandais et 7 élrang rs, 
ainsi que 4o membres de communautés, des missionnaires cl de» 
élèves du séminaire d'Amersfoort L'évèque de Deventer cl.iit 
assisté des clianoincs Jean Hardorwyk, vicaire général d'Uarl, m, 
el Jean Verbej, vicaire général dUlrecht. 



246 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

entre le calholicisme-libéral et le Jansénisme doctrinal 
des grands jours. Je crois avoir démontré jusqu'à 
l'évidence que, sous le nom de calholicisme-libéral, 
c'était bien l'esprit janséniste qui, par la bouche du 
P. Hyacinthe, de Monlalembert^ de W" Darboy, de 
M«'^ Maret, du P. Gratry, avait agi, parlé, à leur in&u 
pçut-être, dans les mémorables débals auxquels donna 
lieu la question de l'infaillibilité personnelle et séparée 
du Pape. A ceux qui en douteraient encore, je con- 
seillerais de méditer les paroles suivantes que je trouve 
dans l'Église et les Philosophes, de M. Lanfrey : 

« On ne voit guère habituellement dans le Jansé- 
nisme qu'une théorie sur la grâce et un retour forte- 
ment marqué vers l'esprit de la primitive Église. C'est 
en méconnaître les côtés les plus caractéristiques. Le 
Jansénisme est une réaction complète et catégorique 
contre toutes les théories importées par les Jésuites. 
Sur tous les points où ceux-ci ont affirmé, il nie. En 
matière de dogme, il nie leurs innovations sur la grâce, 
sur les sacrements, aussi bien que le culte dont ils 
sont les inventeurs. En matière rituelle, il nie les mille 
variantes qu'ils ont introduites dans la pratique de la 
dévotion afin de la rendre attrayante ; en matière 
morale, il attaque les restrictions mentales, la direc- 
tion d'intention, les capitulations de conscience et le 
probabilisme tout entier. En matière disciplinaire, 
l'opposition est aussi tranchée : les Jésuites ont abaissé 
et humilié, autant qu'il a été en eux, le pouvoir épis- 
copal ; le Jansénisme le glorifie en toute occasion 



CONCLUSION 2i7 

et en invoque de tous ses vœux la restauration (Voir 
le Pet rus Orelius). 

« Les Jésuites ont élevé l'infaillibilité dès papes sur 
les ruines de l'autorité des Conciles ; le Jansénisme, 
d'abord timide dans ses attaques contre la papauté, 
passera plus d'un siècle à en appeler du jugement des 
papes à celui a du futur Concile ». Il en appelle en- 
core aujourd'hui. En politique, enfin, les Jésuites ap- 
puient l'absolutisme de Louis XIV ; les Jansénistes 
sont pour les Assemblées comme pour les Conciles. 
On le voit, la contradiction ne saurait être plus nette- 
ment prononcée ni plus universelle. De là l'achar- 
nement des deux partis, acharnement qui s'assouvira 
jusque sur des cadavres, et qui serait inexplicable s'il 
n'avait eu pour point de départ qu'une thèse de théo- 
logie'. » 

Ainsi parle M. Lanfrey. Certes, je ne prétends point 
que tout ce qu'il vient de dire du Jansénisme s'ap- 
plique également bien au catholicisme-libéral, ce serait 
soutenir la thèse absurde que les catholiques-libéraux 
avaient pris la suite des affairesdu partijanséniste.etj'ai 
observé plus d'une fois, au cours de cette étude, que, 
loin de combattre en tout et pour tout le Jésuitisme, ils 
avaient été sur plusieurs points ses auxiliaires. Mais 
quand il s'agit de défendre le pouvoir épiscopal et l'au- 
torité des Conciles, quand il s'agit de protester contre 
l'absolutisme du pouvoir civil et religieux, ils se mon- 

* Page 1/19. 



248 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

lièrent les dignes héritiers de Saint Cyran et du grand 
Arnauld. Je ne sais même pas s'ils ne furent pas plus 
violents qu'eux dans la bataille. En tout cas, jamais 
les Jansénistes, y compris Pascal, ne prononcèrent 
des paroles aussi graves que celles dont se sei virent 
M8' Darboy, Montalembert et le P. Gratry, pour flétrir 
les entreprises des Jésuites et de la papauté. C'est ce 
que je tenais à constater au moment de clore ce livre 
tout plein de leurs exploits. 



APPENDICE 



JANS -NISTES, T. I.!. 



APPENDICE 



SUR BORDAS-DEMOULIN 



Je me suis servi de V Histoire de la vie et des ouvrages de 
Bordas-Dumoulin par F. lluet pour parler du pliilosophe 
et du théologien. C'est encore à cette remarquable élude 
que j'emprunterai les détails qui suivent sur sa vie privée. 

Bordas-Demoulin était né, le ji février 1798, au hameau 
de la Bcrtinie, qui fait actuellement partie de la comnmne 
de Monlagnac-Lacrempse, département de la Dordogne. 
Ayant pxîrdu tout enfant son père et sa mère, il fut élevé 
par sa tante paternelle qui lui apprit à lire et l'envoya 
ensuite à l'école de la commune. En i8i3, il suivit comme 
externe les cours du collège de Bergerac, où il avança très 
\ite en mathématiques, i On enseignait alors en France, 



25Î LES DERNIERS JANSÉNISTES 

pour toute philosophie, la grammaire générale, d'après 
Condillac, le métaphysicien de la sensation. Bordas l'apprit 
par cœur. Il lisait beaucoup, étudiait, méditait continuel- 
lement ; un séminariste de ses amis venait le voir et lui 
prêtait ses cahiers de théologie. Il était pâle, et quelquefois 
il pouvait à peine marcher. 11 passait dès lors pour un 
philosophe. » 

En 1819, il partit pour Paris, fut employé quelque temps 
chez Méquignon, libraire, et après avoir épuisé toutes ses 
ressources à acheter des livres, il fut généreusement re- 
cueilli par l'abbé Sénac, premier aumônier au collège 
Rollin, qui partageait ses idées philosophiques et religieuses 
et qui devint sa providence. L'abbé Sénac est l'auteur d'un 
excellent ouvrage intitulé : Le Christianisme considéré davs 
ses rapports avec la Civilisation moderne, dans lequel, en 
réfutant Joseph de Maistre, il expose et défend les doctrines 
gallicanes et revendique les droits des évèques que l'écri- 
vain D« Pape avait surtout attaqués. Après qu'il eut été 
couronné par l'Académie française pour son Éloge de Pascal 
et par l'Académie des sciences morales et politiques pour 
son Cartésianisme, M. Villemain offrit à Bordas de suppléer 
M. Lherminier au Collège de France Mais le philosophe 
était incapable de faire autre chose que des livres. Il habi- 
tait alors la rue des Postes, aujourd'hui rue Lhomond, 
une mansarde composée de deux chambres avec une petite 
pièce d'entrée. Un lit, une table, quelques chaises, une 
simple et étroite commode, formaient le mobilier, avec la 
crufhe deau, dans un coin, que quelque vieux livre re- 
couvrait contre la poussière. C'est lui qui raccommodait 
ses bardes et ses souliers, et qui faisait son petit ménage. 
Sa vie était très régulière, et ses heures exactement divisées 
pour le travail et le reste. Il aimait l'exercice, la prome- 
nade, la natation. 11 fréquentait selon le besoin les biblio- 
thèques, et tous les jours le cabinet de lecture, où il par- 



APPENDICE 2î)3 

courait les journaux et les revues. Il avait secoué toutes les 
habitudes et servitudes sociales. Penser était sa vie, sa pro- 
fession. C'était vraiment un solitaire au milieu de Paris. 

11 s'était lié, dans les dernières années du gouvernement 
de juillet avec l'abbé Forichon, alors aumônier à la Sal- 
pêtrière, et de plus docteur en médecine, prêtre très indé- 
pendant, d'une rare originalité d'esprit et de caractère, 
causeur d'une verve inépuisable, un peu aigri par les 
déceptions de la vie. Une intimité familière s'établit 
«ntre les deux reclus. Le philosophe allait voir assidû- 
ment laumônier à son hospice. Malheureusement l'abbé 
Forichon quitta Paiis en iS-ig, et Bordas-Demoulin se 
trouva plus seul que jamais. 

Adversaire ardent, inflexible, des superstitions anciennes 
et nouvelles, de la théologie des .lésnites et des usurpations 
de la co.ir de Rome, Bordas en était d'autant plus fervent 
et sincère calholique; il croyait que l'antique Église, malgré 
les abus qui la défigurent, a gardé seule inviolablement le 
dépôt de la révélation et l'intégrité des moyens de salut. 
Il agissait en conséquence, portant dans la pratique reli- 
gieuse la simplicité qui faisait le fond de sa conduite comme 
de son caractère. Il n'avait pas de dévotions particulières. 
Sur les murs nus de sa pauvre chambre, il n'y avait ni 
figure ni image; mais il remplissait avec une piété naïve et 
profonde les devoirs communs de sa religion : c'était un 
fidèle et un édifiant paroissien. Le dimanche il assistait régu- 
lièrement aux vêpres. Il disait que les psaumes le trans- 
portaient, qu'il ne pouvait les lire assis et de sang-froid. 
Le bouleversement de la liturgie parisienne, arraché à 
M*"" Sibour par le parti ultramontain, l'indigna. Gela dé- 
rangeait ses habitudes : « On ne se reconnaît plus aux 
offices », disait-il. 

Une pureté angélique accompagnait sa piété. Telle 
élait son ignorance du mal qu'il ne comprenait point les 



254 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

passages des auteurs anciens, même de saint Augustin, 
décrivant la corruption romaine. Il crut toujours néces- 
saire de s'astreindre à d'extrêmes précautions. Il fuyait la 
société des femmes ; il évitait de les regarder dans les rues 
et s'arrangeait de façon à ne pas les voir. Un détail trop 
cru le blessait, môme dans la bouche d'un médecin. Il 
conserva toujours la pureté et la pudeur d'une jeune lille, 
et en donna des jDreuves j usque sur son lit de mort. Quoique 
d'un tempérament nerveux et ardent, aucun de ses amis 
ne doutait qu'il eût vécu et fût mort vierge. 

Il tomba malade d'une sciatique au mois de mai iSSg. 
II crut d'abord n'avoir piis qu'un refroidissement la nuit, 
et il sortit à son ordinaire. Mais il n'alla pas loin et eut de 
la peine à rentrer chez lui. Dès le début, son ami M. le 
docteur Pidoux n'eut pas bonne opinion de son état ; ce 
n'était pas une sciatique franche, mais une de ces maladies 
bâtardes qui font attendre de dangei'euses complications. 
Plusieurs lois le malade parut se rétablir, mais la faiblesse 
persista toujours et les forces ne devaient plus reprendre. 

Un mois après un abcès se déclara à la cuisse. Les souf- 
frances devenaient plus vives, on ne pouvait presque plus 
remuer le malade dans son lit. Il allait falloir percer l'abcès 
et organiser des pansements fréquents et délicats. Traiter 
Bordas chez lui eût entraîné des dépenses considérables et 
de grandes difficultés. On songea à rhôj)ital Lariboisière, 
où se rencontrait avec M. Pidoux, un habile chirurgien de 
ses amis, M. Voillemier, qui s'intéressait aussi à Bordas. 
C'est là que devait se terminer la carrière du philosophe. 

Malgré ce que l'installation avait eu de pénible, Bordas- 
Demoulin se fit bientôt à sa nouvelle vie. Outre les atten- 
tions constantes des médecins, ses amis, les élèves internes 
le visitaient avec respect. On n'avait pas tardé à savoir dans 
la salle qu'il y avait là un lauréat de l'Académie française ; 
les convalescents venaient lui offrir leurs services et échanger 



Al'PRNDlCE ., ih 

discrùlemcnl quelques mois avec lui. La religieuse surtout, 
dévoilée et inlelligenlo, s'attacha au vieux philosoj)he, 
qu'elle sut apprécier. On causait de religion et même de 
llicologie. Un jour, à l'occasion des afTaires d Italie, Bordas 
lui demanda tout à coup, de cette façon brusque dont il 
usait volontiers : « Que pensez-vous du pouvoir temporel 
du Pape? — A parler franchement, répondit-elle avec un 
sourire, je ne le ci'ois pas en parfaite harmonie avec la po- 
sition d'un successeur des apôtres. Si j'eusse vécu du temps 
de Charlemagne, je crois bien que j'aurais conseillé au 
Saint-Père de ne pas accepter. Mais aujourd'hui qu'il est 
en possession, je craindrais, si on le dépouillait, que 
cela ne ressemblât à une défaite. » Nous trouvâmes, dit 
M. F. Iluet, que pour une religieuse, ce n'était point mal 
répondu. 

On avait pratiqué l'ouverture de l'abcès ; elle diminua la 
douleur, n ais non le danger ; la faiblesse et la maigreur 
faisaient de rapides progrès ; l'abondante suppuration de 
la plaie s'alimentait aux dépens du sang : la mort par con- 
somption devenait imminente Le aa juillet, M. F. Iluet 
crut devoir le prévenir que son état était très grave. 11 lui 
répondit avec une tranquillité sereine : « Assurément je 
désire recevoir les derniers secours de la religion, mais la 
chose presse-t-elle donc tant? — Puisque vous m'exprimez 
votre intention, je pense qu'il est sage de l'exécuter sans 
retard. — Eh bien ! je voudrais un prêtre instruit, avec qui 
je puisse parler de mes idées. Jai entendu dire du bien de 
M. Martin de Noirlieu, curé de Saint-Jacques. — Il est 
maintenant plus près d'ici il est curé de Saint-Louis-d'Antin. 
Si vous le désirez, je me rendrai auprès de lui. — C'est 
bien, allez. » 

Le nom du philosophe catholique n'était pas inconnu à 
M. Martin de Noirlicu ; au bout de quelques instants, il 
était auprès de son lit. Jl y resta une bonne demi-heure. 



256 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

En sortant, il dit à M. F. Huet d'un Ion pénétré, en pré- 
sence de la religieuse : « Votre ami est admirablement dis- 
posé. Quelle foi dans cet homme ! » 

Le lendemain, Bordas reçut la communion dès l'aubé 
dans son lit, et le surlendemain 24 juillet, il mourut 
à neuf heures du malin : il était âgé de 61 ans Son corps 
fut porté à l'amphithéâtre, et par respect pour la simpli- 
cité d'une telle vie et d'une telle mort, ses amis le laissèrent 
aller, dans le corbillard des pauvres, à la fosse commune. 



II 

THÈSES POSÉES AU SYNODE DE BONN 

PAR LE DOCTEUR DŒLLINGER 

(Se raiiporle à la page 3i). 



I. — Nous convenons que les livres apocryphes ou deu- 
(erocanoniques de l'Ancien Teslamenl ne sont pas de la 
même canonicité que les livres contenus dans le canon 
hébreu. 

II. — Nous convenons qu'aucune traduction des Saintes 
Écritures ne peut réclamer une autorité supérieure à celle 
du texte original, 

ni. — Nous convenons que la lecture des Saintes Écri- 
tures en langue vulgaire ne peut être légitimement em- 
pêchée. 

IV. — Nous convenons qu'en général il est plus décent 
et plus en harmonie avec l'esprit de 1 Église que la liturgie 
soit faite dans une langue comprise par le peuple. 



25S LES DERNIERS JANSÉNISTES 

V. — Nous corwA'cnons que la foi qui opère par la charité, 
et non la foi sans la charité, est le moyen et la condition 
de la justification d,i riiommc devant Dieu. 

VI. — Le salut ne peut cire mérité par un « mérilc de 
condignité, » parce qu'il n'y a pas de proportion entre le 
prix infini du salut promis par Dieu et le prix fini des 
œuvres de 1 homme. 

VII. — Nous convenons que la doctrine des « œuvres 
surérogatoires » et celle qui concerne le « trésor des mér- 
rites des saints » sont i; soulcnables ; en d'autres termes, 
que les mérites surabondants des saints ne peuvent être 
transmis à d'autres, soit par des règlements de l'Eglise, 
soit par les auteurs des bonnes œuvres elles-mêmes 

VIII. — i" Nous reconnaissons que le nombre des sa-, 
crements fut fixé à sept, pour la première fois, dans le 
XIP siècle, et qui! prit place alors dans l'enseignement 
général de l'Église, non comme une tradition des temps 
apostoliques ou primitifs, mais comme une conséquence 
des spéculations théologiqncs ; 2'^ des théologiens catho- 
liques, Bcllarmin, 'par exemple, reconnaissent, et nous re- 
connaissons avec eux, que le baptême et reucharislic sont 
les principaux « prœcipua, eximia » sacrements de notre 
salut. 

Le docteur Dœllingcr a visé, dans l'art VII, la doctrine 
des indulgences et la lameuse bulle Unigeniliis. Dans l'art. 
VU, il a voulu établir avant tout un fait historique. 

IX. — 1° Nous convenons que la saine tradition, c'est-à- 
dire que la transmission non interrompue, en partie orale, 
en partie écrite, des doctrines établies par le Christ et par 
les apôtres, est une source autorisée d'enseignement pour 
toutes les générations successives de chrétiens, (^clle tra- 
dition se rencontre en partie dans le Consensus des grands 
corps ecclésiastiques (ou des grandes portions .de l'Église), 



APPENDICE 2bO 

lorsqu'ils se rallachenl historiquement ?ans solution de 
continuité à l'Église primitive ; cette tradition se recueille 
aussi en partie, à l'aide de la méthode scicntillque, dans les 
documents écrits que nous a légués chaque siècle ; 2° nous 
reconnaissons que l'Église d'Angleterre et que les Églises 
qui en dérivent ont maintenu sans interruption la suc- 
cession épiscopale. 

X. — ÎN'ous rejetons la nouvelle doctrine romaine touchant 
l'Immaculée Conception de la bénie vierge Marie, comme 
étant contraire à la tradition des treize premiers siècles, 
suivant laquelle le Christ seul a été conçu sans péché. 

Le chanoine Liddon proposait de formuler ainsi le 
X" article : Nous rejetons « comme dogme de foi . . . » Le 
D"^ Oxenham partageait l'avis du chanoine, mais le D"" Dœl- 
linger et les Allemands maintinrent la rédaction primi- 
tive et l'emportèrent. 

XI. — Nous convenons que la pratique de la confession 
des péchés, devant l'assemblée ou devant le prêtre, en- 
semble avec le pouvoir des chefs, nous vient directement 
de la primitive Église, et que cette pratique, débarrassée 
des abus et libre de contrainte, doit être maintenue 
dans l'Église. 

\II. Nous convenons que « les indulgences » peuvent 
seulement se rapporter aux pénalités actuellement imposées 
par l'Eglise elle-même 

XIII. — Nous reconnaissons que l'usage de recommander 
les lidèles défunts - c'est-à-dire d invoquer en leur faveur 
une riche émission de la grâce du Christ, — nous vient de 
la primitive Église et doit être conservé dans l'Église. 

XIV. — Nous reconnaissons que l'invocation des saints 
n'est pas ordonnée à chaque chrétien comme un devoir 
d'une nécessité indispensable au salut. 

11 était évident que les gréco-russes n'admettraient pas 



260 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

l'art. XIV ; en vain les docteurs Dœllinger et Reinkens 
alléguèrent Rellarmin et Muratori, les Grecs et les Russes 
répondirent en citant Héfélé et le VU» Concile ; c'est pour- 
quoi le D"" Dœllinger déclara qu'il retirait l'art. XIV. 

Ces quatorzes thèses avaient eu pour préambule la décla- 
ration du D"" Dœllinger et des membres de la conférence 
touchant la célèbre intercalation « Filioque » dans le Credo 
ou Symbole de Nicée, déclaration ainsi formulée : 

« Nous convenons que la façon avec laquelle le terme « Fi- 
« lioque » a été inséré dans le Credo de Nicée fut illégale, et 
« que, par égard pour la paix ou l'unité future, la forme origl- 
« nale, telle que nous la tenons des conciles généraux de l'Église 
« avant sa division, doit être restaurée. » 

La plus grande partie des évèques anglicans fit des efforts 
considérables pour conserver le « Filioque » et pour main- 
tenir comme orthodoxe la doctrine exprimée par l'insertion 
de ces deux mots; les évèques russes et grecs ne- vou- 
laient faire aucune concession ; enfin, l'on parvint à s'en- 
tendre dans un compromis, et ce fut au chanoine Liddon 
que revint l'honneur de pacifier l'assemblée et de faire 
admettre la déclaration du Dr Dœllinger ainsi modifiée : 

« Nous convenons que la façon avec laquelle l'expression 
« Filioque » a été insérée dans le Credo de Nicée fut illégale, et 
« que, par égard pour la paix et l'unité future, il est à souliaiter 
« que l'Église entière se réunisse sérieusement et considère s'il 
« est possible de ramener le Credo à sa forme primitive, sans 
« faire le sacrifice des véritables doctrines exprimées par la for- 
« mule actuelle occidentale. » 

La conclusion de ces quatorze thèses du D"^ Dœllinger 
fut une autre déclaration au sujet de l'Eucharistie ; elle fut 
exprimée comme il suit : 

« La célébration eucharistique, dans l'Église, n'est pas une ré- 



APFE^U1CE '^Bl 

« pétition ou un renouvellement continuel du sacrifice propilia- 
« toiro qui a été olTert une fois pour toujours, par le Christ, sur 
« la croix ; mais le caractère sacrificiel de l'Eucharistie consiste 
« en ce qu'elle est le mémorial permanent, la représentation et 
« l'office en retour (vergegenwœrtigungj de l'unique oblalLon du 
« Christ pour le salut de l'humanilé rachetée, laquelle oblalion, 
« conformément à l'épilie aux Hébreux (iX, ii-ia), est conti- 
« nuellement présentée par le Christ dans les cieux, par le Christ 
« qui apparaît maintenant pour nous en la présence de Dieu 
« (IX, a4) 

« En même temps que cela est bien le cuiackre de l'Eucha- 
« ristie jiar rapport au sacrifice de Jésus-Christ, elle est aussi un 
« festin sacré dans lequel le fidèle, recevant le coips li le sang 
« de Nolre-Seigneui-, entretient communion de l'un avtc l'autre. 
« (l. Cor. , X. \-]]. » 

Celte déclaration fut admise à runaniniilé, après un léger 
débat provoqué par les docteurs gréco-russes. On voit à 
présent l'ensemble des concessions faites par chaque Eglise 
catholique pour arriver à une enlente commune sur les 
principes essentiels de toute catholicité. 

On reconnaît aussi, pour peu qu'on soit versé dans la 
théologie sacramenlaire, que la thèse sur l'Eucharistie dif- 
fère des propositions, si fameuses dans le XVIIi» siècle, du 
chanoine génovéfain Le Gourrager. 



III 

SUR LE P. HYACmTHE 

SOUVEMR D'ENFANCE 

Première poésie. 
(Se rapporte à la page 36). 



DoLce color iV oriental saffiro. — D.VxMK. 

Lorsque j'étais encore un enfant frais et blond, 

Que rien n'avait troublé le calme de mon front, 

Mes jours, entre les jeux, la prière et l'étude, 

S'écoulaient à l'écart et dans la solitude ; 

Notre maison était à côté d'un couvent. 

Dans l'église duquel j'allais prier souvent. 

Sainte-Ursule ! — Ah ! ce nom ranime en ma pensée 

Le vivant souvenir d'une époque effacée. 

Epoque d'innocence, époque de bonheur, 

Où mon âme portait tout son printemps en fleur ! 



APPENDICE 2i\i 

Je t'aime ! El cepcndaiil lu n'as poiiil, humble église, 
De larges cliapileaux, ni d'éléganlo frise, 
Ni d'ogive mysliquc aux Ailraux de couleur 
Qui laissent pénélrer un demi-jour rèveui. 
.le t'aime, et tu n'as point de dentelle de pierre, 
De vieux murs tapissés par la mousse et le lierre, 
Ni d'orgueilleuses tours dont les clochers joyeux, 
Plus haut que les oiseaux gazouillent dans les cieux. 
Tu n'as point de tombeaux : les poussières glacées 
Des morls ne dorment point sous tes dalles usées. 
Tes murs sont blancs, et tout en loi, riant séjour. 
Nous apprend aussitôt que tu n'es que d'un jour. 
Mais placé tout aui^rès de l'heureux monastère, 
Où Yicnnenl expirer tous les bruits.de la terre. 
Quelque chose est en toi de chaste et de pensif 
Qui calme doucement nion esprit convulsif. 
Et puis de mon passé comme une ombre invisible 
Te revêt à nos yeux d'un charme irrésistible 1 
Jadis, chaque matin, bien frais et bien lavé, 
J'allais m'agenouiller sur ton large pavé 
Et le front tiède encor du baiser de ma mère, 
J'.idrcssuis au Dieu bon ma na'ive prière. 
Que de fois, que de fois, aux offices du soir. 
Respirant les parfums qu'exhale l'encensoir, 
J'ai senti lentement de ta voûte chérie 
Descendre sur mon front la sainte rêverie. 
Ange qui fait tourner nos regards vers le ciel, 
Transformant par la foi l'idéal en réel, 
Tandis qu'à la clarté des lampes et des cierges 
Mourait et renaissait le cliant voilé des vierges ! 
Comme un pain pur et blanc sur ma lèvre de feu. 
Pour la première fois que je reçus mon Dieu, 



Î64 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

C'était à tes autels, c'était dans ton enceinte, 
Que pour nous avait lieu la solennité sainte. 
Voilà pourquoi je t'aime, et sous tes murs épais, 
Je viens chercher toujours le silence et la paix ! 
O temps évanoui ! temps aimé, temps prospère. 
Auprès du cabinet où travaillait mon père. 
Dans une vaste salle où semblaient me garder 
Des portraits ne cessant tous de me regarder, 
Tandis que, frère et sœurs, je les entendais rire, 
Sérieux, occupé de lire ou bien décrire. 
J'errais de livre en livre, ainsi qu'en un jardin 
Une abeille repose et revoie soudain. 
Cette retraite avait pour moi de si grands charmes. 
Qu'en y pensant, parfois, je versai quelques larmes. 
Je la pourrais, je crois, dessiner traits pour traits, 
Mais sans faire connaître, hélas ! ces doux attraits 
Qui, jusqu'au sein des jeux auxquels l'enfant se livre. 
Me faisaient soupirer après maint et maint livre. 
Pourtant jamais l'ennui ne venait me saisir 
Et me rendre pensif, au milieu du plaisir. 
Lorsque sur ces coteaux où Jurançon colore 
Les l'aisins parfumés que son ciel fait éclore. 
Et dans une villa qui retrace à nos yeux 
Les gothiques manoirs qu'aimaient tant nos aïeux. 
Abri frais où jasaient de douces tourtci-elles 
Et trois blanches enfants plus gracieuses qu'elles. 
Pour partager ma joie et mes jeux innocents. 
J'avais tout à la fois les oiseaux, les enfants. 
L'aînée était pour moi la fille aux lèvres roses 
Dont la bouche jetait les perles et les roses, 
Ange, fée ou péri. Tout prenait promptement 
Pour elle un air de joie et de contentement : 



APPENDICE '.'05 

La brise lui faisait do charmantes caresses, 

Et folle se jouait avec ses blondes tresses ; 

En glissant sur sa peau, le rayon de soleil 

Y versait mollement un doux reflet vermeil ; 

La brebis qui fuyait, si je voulais la prendre. 

Accourait à sa voix et semblait la comprendre ; 

Et le ramier craintif venait manger le grain 

Quelle lui présentait dans le creux de sa miin : 

. . . Combien j'aurais voulu rendre plus lente l'heure 

Qu'elle passait en ville et dans notre demeure ! 

Lorsqu'elle me quittait, je la suivais des yeux 

Triste et pensif alors, et naguère joyeux ; 

Et bien longtemps après qu'elle était disparue. 

Immobile toujours, je regardais la rue. 

Puis tout me paraissait insipide, les ris, 

Les jeux, l'étude même et iï:es livres chéris, 

Tout m'ennuyait : en moi je sentais un grand vide. 

Les objets avaient pris une teinte livide 

Et dans ces lieux déserts où j'errais jusqu'au soir 

Sans cesse il me semblait et l'entendre et la voir. 

Enfin, durant la nuit, amante du mensonge. 

Son image venait me bercer dans un songe. 

l'n jour, un de ces jours où le ciel est si bleu 

Qu'au fond de son azur on voit sourire Dieu, 

Où l'on entend manter sous sa coupole immense, 

Un vague et saint concert d'amour et d'innocence, 

Où la brise nous porte à travers les rameaux. 

L'haleine de la fleur et le chant des oiseaux, 

-Nous étions réunis par une douce fête 

Qui faisait rayonner la gaieté sur ma tête. 

Quand le soir suspendit notre jeu de lutin, 

Nous allâmes goûter un champêtre festin ; 

JANSÉNISTES, T, HI. l8 



266 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Et le long du coteau dont l'épaule se penche 

Gracieuse et riante avec sa nappe blanche. 

Nous trouvâmes la table à l'ombre, dans un bois 

Dont l'écho répétait les éclats de nos voix. 

On s'assit : mais hélas ! j'étais placé loin d'elle, 

Et le temps nous parut d'une longueur morlelle ! 

Aussi, quand les enfants quittèrent le repas, 

Nous retournâmes vite à nos joyeux ébats. 

Gomme un oiseau captif échappé de la cage, 

Elle fuyait parmi les sentiers du bocage. 

Et le taillis épais, à chaque vert détour, 

La voilait à mes yeux, la montrait tour à tour, 

Et je la poursuivais, comme dans la jeunesse 

Le cœur, longtemps plongé dans une douce ivresse. 

Poursuit la vague et pure image du bonheur, 

Qui fuit et reparaît à l'horizon trompeur I 

J'avais douze ans, je crois : depuis cette soirée 

Qui laissa dans mon âme une trace dorée,. 

Bien d'autres ont passé sans jamais affaiblir 

L'éclat dont celle-là les faU toutes pâlir. 

Oui, vous serez toujours mon bonheur et ma gloire ; 

Rien ne vous ternira dans ma chaste mémoire, 

sacrés souvenirs que j 'adore à genoux, 

Et je resterai pur et vierge comme vous ! 

Pau, 2 2 février i8/i3. 



IV 



. LOI ORGANIQUE 

SUR LE CULTE CATHOLIQUE A GENÈVE 

PROJET ADOPTÉ EX 3" DEBAT. 



Le Grand Conseil, sur la proposition du Conseil d'État, et * 
sur la loi constitutionnelle du 19 février 1878, 

DÉCRÈTE CE OUI SUIT : 

Les paroisses catholiques du canton de Genève forment 
vingt-trois circonscriptions réparties comme suit : 

Paroisse à laquelle ressoriissent 

les catholiques des 

i* Ville de Genève, Eaux- Vives et Plaimpalais ; 

a<J Aire la- Ville, ilussin et Dardagny ; 

S"* Avusy, Chancy ; 

40 liardoniiex Plan-les-Ouates ; 

50 licrnex, Carligny ; 

6* Carouge, Troinex ; 



îr,8 



LES DEUNIEUS JANSÉNISTES 



7" Collex-Bossy, Bcllevue ; 

8 ' Collonge-Bellerivc, Culog-ny ; 

9" Confiffnon, Oucx et Perly ; 

lo"» Carsier, Anières ; 

11° Chènc-Bourg, Chène-Bougeries ; 

I20 Choulex, Vaiidœu\rcs ; 
13" Heiniance, 
ilf Lancy, 

15' Meinicr, Gy et Jussy ; 

lO' Meyrin, Saligny ; 

ly" Presinges, Puplinge ; 

iS" Grand-Saconnex, Pregy et Petit-Saconnex 

lyO Saral, Saconnex et Avully ; 
■20" Tliônex, 
2 1" Vernier, 

22'» Versoix, Céllgny et Genlhad ; 
23' Veyrier. 

Art. 2. — La paroisse de Genève a trois curés. 
Ils répartissent entre eux leurs fonctions sous l'appro- 
bation du Conseil supérieur institué à l'art. 1 1 

Chaque ijaroisse a un curé. 

La paroisse de Genève a en outre quatre vicaires ; 

Celle de Carouge en a deux ; 

Celle de Bardonnex en a un ; 

Celle de Bernex en a un. 

Art. 3. — Le traitement des Curés et des Vicaires est 
fixé comme suit : 

Cuiés de (ienève, chacun 3ooo fr. 

— de Carouge 25oo 

— des autres paroisses 2000 

Vicaires de Genève 2500 

— de Carouge 1800 

— des autres paroisses. . . . i5oo 

Le curé de Confignon reçoit en outi-e une indemnité de 
5oo fr. pour le service d'Onex et de Perly. 



APPENUICK 2tn 

Celui ilii Grand-Saconnex, une indemnité de ôoo fr. 
pour le service de Pregy. 

Celui de Presingcs, une indemnilé de 5oo fr. pour le ser- 
vice de Puplinge. 

Aucun casuel ne peut èlre réclamé pour le service reli- 
gieux des baptêmes, des mariages et des enterrements 

Art. 4- — Les curés et vicaires sont nommés par les ci- 
toyens catholiques inscrits sur le rôle des électeurs canto- 
naux domiciliés dans la paroisse où a lieu la vacanc^. 

Le rôle sera publié pendant quinze jours avant la votation. 

Nul ne peut voter dans les élections de deux cultes diffé- 
rents. 

Art. 5. — A chaque vacance une inscription est ouverte 
au bureau du Conseil supérieur : sont admis à s'inscrire 
tous les ecclésiastiques ordonnés prêtres dans l'Église 
catholique. 

Les curés et les vicaires ne pourront, sans l'autorisation 
du Conseil d'État, exercer des fonctions, ni accepter des 
dignités ecclésiastiques supérieures ù celles qui leur ont été 
conférées par l'élection. Cette autorisation est toujours 
révocable. 

Art, 0. — Avant leur installation, les curés et les vicaires 
prêtent devant le Conseil d'Etat le serment suivant : 

« Je jure devant Dieu de me conformer strictement aux 
dispositions constitutionnelles et législatives sur l'organisa- 
tion du culte catholique de la République et d'observer 
toutes les pi'escriptions des constitutions et des lois canto- 
nales et fédérales. 

« Je jiu'e encore de ne rien faire contre la sûreté et la 
tranquillité de l'État ; de prêcher à mes paroissiens la sou- 
mission aux lois, le respect envers les magistrats et l'union 
avec tous les citoyens. » 

Auï. 7. — La suspension des curés et des vicaires peut 



270 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

être prononcée par décision du Conseil d'État pour violation 
de serment, et du Conseil supérieur pour des faits disci- 
plinaires. Dans ce dernier cas, la mesure est soumise à 
l'application du Conseil d'État. Cette suspension peut 
s'étendre jusqu'au terme de quatre ans. Les curés suspen- 
dus ne pourront pas avant ce laps de temps se présenter 
aux sufTrages des électeurs. 

Les motifs de la suspension doivent être préalablement 
communiqués à l'ecclésiastique intéressé ; celui-ci, s'il le 
réclame, est entendu par une délégation du Conseil d'État. 

Les dispositions ci-dessus n'excluent ni les droits, ni la 
compétence qui pourront être reconnus à l'autorité épis- 
copale et synodale. 

Art. 8. — Les électeurs d'une paroisse peuvent, par 
pétition motivée, demander que leur curé ou leurs vicaires 
soient soumis à une nouvelle élection. La pétition doit être 
appuyée, pour la paroisse de la ville de Genève par le quart 
et, pour les autres paroisses, par le tiers des électeurs ins- 
crits et être adressée au Conseil d'État, qui statuera sur 
la demande après avoir pris le préavis du Conseil supérieur. 

Dans le cas où la pétition sera signée par la majorité 
absolue des électeurs inscrits, le Conseil d'État sera tenu 
de faire procéder aux élections. 

Les curés et les vicaires non réélus ne pourront se repré- 
senter aux suffrages des électeurs de la même paroisse, 
qu'après le terme de quatre ans. 

Art. g. — Chaque paroisse est administrée par un Con- 
seil pris parmi les électeurs laïques. Le Conseil est com- 
posé de neuf membres pour la paroisse de Genève et de 
cinq pour les autres paroisses. 

Le curé de la paroisse assiste aux délibérations du Con- 
seil supérieur, avec voix consultative. 

Ces Conseils sont nommes pour quatre ans, elles membres 



APPENDICE 271 

sortants sont immédiatement rééligibles. Ils font leur règle- 
ment organique, lequel est soumis à l'approbation du 
Conseil supérieur. 
Les délibérations des Conseils de paroisse sont publiques. 

Art. io. — L'élection des curés et des vicaires, ainsi que 
celle des conseils de paroisse, a lieu suivant les formes fixées 
par la loi pour les élections municipales. 

Ces élections sont présidées par deux délégués du Conseil 
supérieur. Si, dans une volation pour l'élection d'un cure 
ou d'un vicaire, le nombre des votants reste inférieur au 
quart des électeurs inscrits, la cure restera vacante jus- 
qu'au moment où le Conseil d'État, sur une pétition des 
paroissiens, sur une demande du Conseil supérieur, ou 
même d'office, croira convenable de faire procéder à une 
nouvelle votation. 

Art. II. — L'administration des Conseils de paroisse est 
soumise au contrôle d'un Conseil supérieur, nommé tous 
les quatre ans par un collège unique, composé de tous les 
électeurs catholiques du canton. 

La convocation de ce collège, le lieu de sa réunion, le 
choix de la présidence de l'élection, sont déterminés par 
arrêté du Conseil d'État. Cette élection aura lieu suivant 
les formes établies par l'art. 87 delà Constitution genevoise 
de 1847. 

Art. la. — Le Conseil supérieur est composé de vingt- 
cinq membres laïques pris parmi les électeurs et de cinq 
ecclésiastiques choisis parmi les curés et vicaires nommés 
conformément à la présente loi, ou maintenus en vertu de 
la loi constitutionnelle du 19 février 1873. Il est renouvelé 
intégralement, et les membres sortants sont immédiate- 
ment rééligibles. 

Art. i3. Le Conseil supérieur exerce une surveillance 



272 LES DERNTI^IIS JANSÉNISTES 

générale snv les intérêts de l'Église. Il soumet son règle- 
ment organique à l'approbation du Conseil d'État. 

Les délibérations du Conseil supérieur sont publiques. 
Le huis-clos est prononcé si la demande est appuyée par le 
quart des membres présents. Cette disposition est appli- 
cable aux Conseils de paroisse. 

Le Conseil supérieur fait dresser les tableaux électoraux 
pour les élections des curés et des vicaires, des Conseils de 
pai'oisse, ainsi que ceux destinés à rélcclion du Conseil su- 
périeur. 

Les personnes inscrites sur les listes électorales d'un culte 
ne peuvent se faire admettre sur celles d'un aulre culte 
que deux années après leur radiation sur les premières 
listes. 

Le Conseil d'État statue sur toutes les réclamations 
relatives à la formation et à la publication des tableaux 
électoi'aux. 

AuT. i4. — Il y aura réélection lorsque, par mort ou 
démission, les Conseils de paroisse de cinq membres se- 
ront x'éduits à trois, celui de Genève à six, et le Conseil 
supérieur à vingt. 

Art. i5. — Les églises et les presbytères qui sont pro- 
priété communale restent alTectés au culte catholique 
salarié par l'État. 

DISPOSITION TRANSITOIRE. 

Jusqu'à la constitution du Conseil supérieur, le Conseil 
d'État est chargé de la confection des tableaux électoraux, 
de la délégation des commissaires, et généralement des 
pouvoirs nécessaires pour faire procéder aux élections pré- 
vues par la présente loi. 



LA PETITE EGLISE 

UNE MISSION A ROME EN i86() 



Le 28 février 1891, je recevais de Lyon la lettre suivante : 

Monsieur, 

« \\>lro ouvrage Les Divniers JuiiS'inisles vient de m'ètre 
communiqué. Vous avez été renseigné d'une façon inexacte sur 
les anticoncordatistes ou anticoncordataires de Lyon et de la 
Vendée, car vous paraissez établir une sorte de confusion entre le 
Jansénisme et la Petite Église. 1 e lien commun entre les membres 
de la Petite Église qui résident en Vendée et ceux de Lyon est 
exclusivement l'opposition au Concordat de 1801, et la démarche 
collective qu'ils ont faite en 18G9 auprès du concile du Vatican 
n'était inspirée par aucune autre pensée que celle d'accomplir les 
dernières volontés des Kvèques opposants au Concordat de 1801. 

« Vous trouverez du reste l'expression fidèle de leurs senti" 
ments, de même que le récit exact de leurs agissements auprès 
du Concile du Vatican dans l'opuscule que j'ai publié, il y a 



274 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

2 ans, sous le titre : Une Mission à Rome en 1869, et dont je 
vous adresse un exemplaire. 

« En ce qui concerne les matières sur la grâce, les adhérents à 
la démarche faite à Rome en 1869 s'en réfèrent purement et 
simplement à la doctrine définie par le Concile de Trente (si- 
xième session.) 

Veuillez agréer, etc. 

Marius Duc. 

Je ne fais aucune confusion entre le Jansénisme et la Pe- 
tite Église, la preuve en est que je l'ai montrée aux prises, 
sous la Restauration et la Monarchie de Juillet, avec 
M. Jacquemont, curé de Saint-Médard-en-Forez, lequel 
était un janséniste avéré. Je ferai remarquer cependant à 
M. Duc que, sur la question de la grâce, tous les anticon- 
cordataires ne pensent pas comme lui. Ceux de Notre-Dame- 
de- Vaulx, entre autres, qui se rattachent à la Petite Église 
de Lyon, sont demeurés fidèles à la doctrine de Port-Royal. 
Enfin si j'ai donné le nom de Jansénistes aux anticoncor- 
dataires de Lyon, c'est que les Lyonnais ne les appellent pas 
autrement, et que par le fait même de leur rupture avec 
Rome ils justifient et au-delà cette appellation. 

Cela dit, j'emprunte à la très intéressante brochure de 
M. Duc les passages suivants qui concernent son voyage à 
Rome pendant le Concile : 

Préliminaires. 

... « Lorsqu'elle parut en 18C8 la bulle ^terni Patris Uni- 
genitus, publiée par le vénérable Pontife Pie IX, une sincère 
émotion fut ressentie dans les rangs de ceux qu'on appelait les 
membres de la Petite Eglise. 

« Le successeur de saint Pierre convoquait tous les Évèques du 
monde catholique à un Concile général afin d'examiner d'un 
commun accord les diverses questions qui se rapportaient, disait 
la Bulle, à la plus grande gloire de Dieu, à l'intégrité de la foi. 



APPENDICE 27!. 

au salut éternel des hommes, au maintien de la discipline, à 
l'observation des lois ecclésiastiques et en vue d'adopter ensemble 
les remèdes les plus salutaires pour guérir les ma\ix de l'Église. 

« L'heure n'était elle pas venue de déférer l'affaire de l'Église 
de France, suivant le vœu et l'expression de Ms'" de Blois à tous 
les Évoques assemblés. En Vendée comme à Lyon, cette question 
fut immédiatement soulevée ; à la suite d'un échange de vues 
entre les divers groupes de fidèles opposés au Concordat, il fut 
résolu qu'ime dômarche collective serait faite auprès du Pape et 
des Pères du Concile et qu'un exemplaire des Réclamations 
canoniques du G avril i8o3, accompagné d'un mémoire explica- 
tif de la conduite des catholiques demeurés fidèles à la cause des 
anciens cvêques, serait adressé à chacun des membres du Concile 
œcuménique. » 

Le mémoire explicatif dcvail renfermer une déclaration 
très explicite d'attachement à l'Église Catholique, Aposto- 
lique et Romaine et de soumission respectueuse aux suc- 
cesseurs des Apôtres qui s'assemblaient autour de la Chaire 
de saint Pierre pour représenter l'Église universelle, comme 
autrefois dans les saints Conciles de Nicée et de Trente. Il 
devait en outre rappeler succinctement les événements qui 
touchent au Concordat de 1801 et exposer avec fidélité les 
considérations d'ordre supérieur qui avaient déterminé les 
cvêques réclamants à refuser leurs démissions et à prescrire 
à leurs adhérents de rendre eux- mêmes témoignage aux 
principes développés dans les Réclamations canoniques en 
s'abstenant de communiquer avec le nouveau clergé. 

Un projet écrit en langue française fut rédigé avec l'as- 
sistance des anciens qui avaient été les témoins des événe- 
ments ou qui en tenaient directement le récit des contem- 
porains. Les documents originaux que possédaient quelques 
familles, les lettres et instructions que plusieurs évoques 
réclamants avaient écrites et qui n'ont pas été publiées, 
celles de leurs grands-vicaires, de théologiens et de prêtres 
attachés à leur cause furent consultés avec soin et servirent 
de guide sur le terrain des principes. 



276 LES DERNIERS JANSKNlbTES 

Et comme ce mémoire devait exprimer avec exactitude 
les sentiments de tous et recevoir ultérieurement les signa- 
tures des chefs de famille, lecture en fut donnée, soit à 
Lyon, soit en Vendée, dans des z-éunions spécialement con- 
voquées dans ce but et sa rédaction ne devint définitive 
que d'un consentement unanime. 

11 fut encore décidé que deux délégués seraient envoyés 
à Rome, à l'époque de l'ouverture du Concile, pour faire le 
dépôt entre les mains du Père commun des fidèles et entre 
celles du Secrétaire général du Concile des deux exem- 
plaires du Mémoire sur lesquels les signatures des adhérents 
devaient être apposées. Les sutlrages en Vendée de même 
qu'à Lyon se réunirent sur MM. Jacques Berliet et Marins 
Duc pour représenter les fidèles de ces deux pays dans l'ac- 
complissement de la mission qui venait d'être résolue. Ces 
deux délégués étaient nés à Lyon, mais l'un d'eux par ses 
origines tenait à une famille bretonne. 

Ces décisions étant mûrement arrêtées, les délégués s'oc- 
cupèi'ent activement du Mémoire dont une traduction très 
exacte fut faite en langue latine, le texte devant être im- 
primé eu français et en latin. Des objections ayant été pré- 
sentées par divers imprimeurs en France, sous prétexte 
que le Concordat , loi de l'État , élait attaqué dans ce 
Mémoire, 1 impression eut lieu à Genève dans l'été de 1869. 
Deux éditions furent faites, l'une à quelques exemplaires 
seulement, format in-folio, destinée à recevoir des signa- 
tures et à être présentée au Pape et au Secrétaire général 
du Concile, l'autre, format in-8", pour être distribuée aux 
Pères de l'illustre Assemblée*. 

La réimpression des Rèdamalions canoniques se fit à Lyon, 
format in-8", en conformité avec les textes des éditions de 
i8o3 et 1820. 

' Le texte latin porte le titre : Reverentisi>ima commentatio 
ad Sacro Sanclum Œcumenicum Conclhum Romatium de 
variis actis ad Ecclesiam gallicanam spectantibus. 



APPENDICE 277 

(^inq cents signatures environ furent apposées sur les 
doux exemplaires du Mémoire français-lalin destinées au 
Souverain Pontife et au Secrétaire général du Concile. 
L'extrême dispersion des groupes de fidèles attachés aux 
anciens évoques et la brièveté du temps dont on disposait 
avant l'ouverture du Concile du Vatican, fixée au 8 dé- 
cenibre, ne permirent pas de recueillir les adhésions de bien 
des âmes pieuses, malgré le désir formel qu'elles avaient 
exprimé de s'associer à cette manifostulion. 

Los exemplaires signés, ainsi que les deux exemplaires 
des Réclamaiioiis canoniques réservés au Pape et au Secré- 
taire du Concile, furent revêtus de riches reliures exécutées 
suivant les usages adoptés en pareille occurrence. 

Mille exemplaires in-8 ' du Mémoire et mille exemplaires 
des Réclamations canoniques, réunis deux à deux sous une 
même enveloppe pour faciliter la distribution, furent ex- 
pédiés par avance à Rome pour y rester déposés à la douane 
pontificale à la disposition des délégués. 

Enfin, quelques jours avant leur départ, ces délégués do 
Lyon et de la Vendée eurent la satisfaction d'être présentés 
à Mb"" Callot, évèquc d'Oran (Afrique), qui traversait Lyon 
avant de se rendre au Concile et de lui communiquer le 
Mémoire qu'ils avaient la mission de porter aux Évêques 
assemblés. Ce respectable prélat se montra fort sympathique 
à la démarche projetée ; il parut satisfait de la rédaction 
du Mémoire, et, après avoii adressé aux délégués des paroles 
d'encouragement, il leur recommanda de venir le trouver 
il Rome dès leur arrivée. 

MISSION A ROME. 

Les deux délégués partirent de Lyon le 3o novembre 
1869, porteurs des exemplaires destinés au Souverain 
Pontife et au Secrétaire général du Concile. Le passage du 



278 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Mont-Genis fut difficile à cause de ramoncellement des 
neiges et peu s'en fallut que les voyageurs ne fussent 
obligés de s'arrêter à l'hospice qui s'élève au sommet du 
col. Ils purent cependant sans interruption continuer leur 
voyage par Turin et Bologne et arriver à Florence dans 
l'après midi du i"" décembre. Ils séjournèrent un jour et 
demi dans cette ville, qui était alors la capitale du nouveau 
royaume d'Italie, afin de faire viser à l'ambassade française 
leurs passeports pour Rome. 

Le 3 décembre, ils arrivèrent à Rome et descendirent à 
l'hôtel de Rome, via del Corso. Leur première préoccu- 
pation fut d'obtenir de la douane pontificale la délivrance 
des caisses qui renfermaient les deux mille exemplaires des 
Réclamalions canoniques et des Mémoires. Le censeur chargé 
chargé de l'examen des livres, préalablement à leur intro- 
duction dans les États de l'Église, prit rapidement connais- 
sance du Mémoire, et, à la suite de quelques explications 
verbales relatives aux Réclamations canoniques, il autorisa la 
remise des deux mille exemplaires qui furent effectivernent 
délivrés dans la journée du 4 décembre. 

Mais pour procéder à la distribution de ces exemplaires, 
comment découvrir les adresses des Evéques étrangers à la 
ville de Rome et récemment arrivés ou qui arrivaient 
chaque jour? Et ensuite où trouver des agents sûrs pour 
en opéier le dépôt à domicile ? 

La première difficulté fut heureusement surmontée à la 
suite d'informations qui apprirent aux délégués que les 
rédacteurs du journal romain YOsservatore Romano dres- 
saient et publiaient chaque jour la liste des Évéques qui 
arrivaient à Rome, avec l'indication des couvents, des hôtels 
et des maisons particulières où ils étaient descendus. Ces 
listes furent communiquées avec beaucoup d'obligeance, et 
chaque jour les suppléments ou les rectifications aux pre- 
mières listes étaient remis aux deux Lyonnais qui, dès lors, 



APPENDICE 279 

eurent à leur disposition une base certaine pour adresser à 
chacun des Pères du Concile un exemplaire des Réclama- 
tions et un exemplaire du Mémoire, réunis à l'avance sous 
une même enveloppe. 

La question des distributeurs fut également résolue 
d'une façon satisfaisante, grâce à Texcellente intervention 
de M. Dallezeite, agent à Rome des Messageries impériales 
de France, auquel les délégués étaient recommandés et qui, 
dès le lundi matin 6 décembre, mit à leur disposition des 
agents choisis, dans la ponctualité desquels il était permis 
d'avoir toute confiance. 

Ces préliminaires étant ainsi réglés, les délégués consa- 
craient une partie des nuits à inscrire les adresses sur les 
exemplaires et chaque matin, à sept heures, les distributeurs 
venaient à l'hôtel de Rome prendre les exemplaires prépa- 
rés la veille ou dans la nuit, les classaient par quartiers et 
les emportaient pour en opérer la distribution dans le cours 
de la journée. Ils rapportaient le lendemain les exemplaires 
dont les adresses étaient inexactes, afin que les rectifications 
nécessaires pussent être effectuées d'après les indications 
des suppléments de VOsservatore Romano. 

En suivant cet ordre de travail sans aucune interruption, 
la distribution, commencée le lundi 6 décembre, fut com- 
plètement achevée le samedi suivant. Sept cents à sept cent 
cinquante exemplaires des Réclamations canoniques et pareil 
nombre de Mémoires furent déposés aux domiciles des Pères 
du Concile. 

Dès le 4 décembre les délégués se rendirent au palais du 
Vatican afin de solliciter une audience particulière du Saint- 
Père. Ils furent reçus par un des secrétaires de Ms' Ricci, 
maître des chambres, qui leur annonça que les audiences 
étaient momentanément suspendues à cause des travaux 
préparatoires du Concile et qui ajouta que les évoques 
eux-mêmes n'étaient admis que collectivement par pro~ 



280 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

vinces ecclésiastiques. Sur les explications que fournirent 
les délégués lyonnais au sujet de leur mission et sur le dépôt 
qu'ils firent à l'appui de leurs déclarations d'un exemplaire 
des Réclamations canoniques et du Mémoire explicatif, le 
secrétaire de M"" Ricci les invita à écrire à ce prélat pour 
faire connaître les motifs de leur demande et justifier l'ex- 
ception qu'ils sollicitaient. 

Les délégués adressèrent alors à M*-" Ricci la lettre sui- 
vante qui fut remise le 6 décembre à un de ses secrétaires, 
ainsi que deux exemplaires des Réclamations et du Mémoire. 

« Mon SEIGLE un. 

« Nous avons l'honneur de nous adresser à Votre Seignemie à 
l'effet d'obtenir une audience particulière de notre Très Saint- 
Père le I^ape Pie IX 

« Quelque insigne que soit une telle faveur, nous osons espérer 
que notre demande ne sera point repoussée lorsque nous aurons 
énoncé les motifs qui nous inspirent en cette circonstance. 

« Nous venons à Rome, envoyés de France par plusieurs cen- 
taines d? familles catholiques' avec la mission de déposer aux 
pieds du Saint-Père un Mémoire très respectueux dans lequel les 
chefs de ces familles, sous le sceau de leurs signatures, exposent 
au Souverain Pontife et aux Pères du Concile œcuménique du 
Vatican quelle est leur situation depuis le Concordat de 1801. 

« A ce Mémoire est annexé un document portant la date du 
6 avril iSo3 et intitulé Expos lulatio nés canonicx qui forme 
la base de la ligne de conduite suivie depuis le commencement 
de ce siècle parles signataires du Mémoire précité. 

« Nous avons l'honneur de joindre à la présente supplique lui 
exemplaire petit format de chacune des deux pièces dont nous 
venons de parler, afin que Votre Seigneurie puisse se rendre un 
compte exact de ce que nous sommes. 

« A l'appui de notre demande nous n'avons, il est vrai, à pro- 
duire aucune recommandation officielle. Nous n'en conservons 
pas moins la ferme espérance qu'elle sera prise en considération 



APPENDICE 281 

par le très illustre Pontife, qui, dans sa Bulle d'indiclion du 
Concile œcuménique ^Eterni Palris Uaigenitus, a donné au 
monde un témoignage éclatant de la charité qui l'anime pour 
veiller avec sollicitude au salut de tout le troupeau du Seigneur, 
ac univerai dominici gregis saluti advigilare et eonsulere. 
« Nous vous prions. Monseigneur, d'agréer l'hommage de notre 
profond respect. » 

Uome, le 6 décembre 1869. 

Au moment où ils déposaient cette lettre, les deux Lyon- 
nais furent invites à se présenter le jeudi matin 9 décembre 
au Vatican, pour recevoir communication de la décision 
qui serait adoptée dans l'intervalle. 

Au milieu de toutes ces démarches et préoccupations, 
MM. Berliet et Duc conservaient fidèlement le souvenir du 
bienveillant accueil qu'ils avaient reçu de M*"" Callot, évêque 
d'Oran, lors de son passage à Lyon et de l'invitation qu'il 
leur avait faite de le voir à Rome dès leur arrivée. Ils se 
présentèrent chez lui le samedi 4 décembre. Mais ce prélat 
était alité à la suite des fatigues qu'il avait éprouvées dans 
le cours de son voyage, de sorte qu'il ne put les recevoir 
que le lundi suivant -, ils eurent avec lui une longue en- 
trevue et lui rendirent compte des dispositions qu'ils 
avaient prises. Il les approuva et leur recommanda expres- 
sément de faire dès le lendemain une visite à M*' Fessier, 
évèque de Saint-IIyppolile (Autriche), secrétaire général 
du Concile, entre les mains duquel un des deux exemplaires 
du Mémoire revêtu des signatures devait être déposé; nuis 
il leur fit part d'entretiens qu'il avait eus à leur sujet, soit 
en cours de voyage, soit depuis son arrivée, avec plusieurs 
évoques de divers pays, d Espagne surtout, ajoutant que 
ces évoques avaient prêté une grande attention aux détails 
qu'il leur avait donnés. Peut-être serait-il convenable que 
les délégués fissent une viisite à l'Archevêque de Valence. 

Ainsi que M^"" lévêque d'Oran Icui en avait donné le 

J.VNSÉ.MSTES, T. UI I9 



282* LES DERNIERS JANSÉNISTES 

conseil, les deux Lyonnais se rendirent le mardi 7 décembre 
dans les bureaux du secrétariat général du Concile qui 
était installé dans le voisinage du Vatican, Boî'go nuovo 
caza Luzzi. C'était là que M'^' Fessier donnait ses audiences. 
La salle d'attente était remplie d'ecclésiastiques de tout 
rang et l'arrivée de personnes en costume civil parut 
exciter un mouvement de curiosité ; un secrétaire qui 
parlait la langue française s'approcha d'eux ; ils lui firent 
connaître ce quils étaient et leur désir d être reçus par» 
Ms"" Fessier, afln de déposer en ses mains les documents 
dont ils étaient porteurs pour le Concile. A l'appui de leur 
dire, ils remirent à ce secrétaire deux exemplaires in -8" des 
Réclamations et du Mémoire. M'" Fessier ayant été prévenu 
de l'incident fit répondre quelques instants après que les 
délégués étaient invités à revenir le même jour à 3 heures 
avec les documents destinés au Concile et qu'il les recevrait. 
A l'heure indiquée, les Lyonnais porteurs du Mémoire 
signé et de l'exemplaire des Réclamalions canoniques des- 
tinés au Concile se présentèrent de nouveau au secrétariat 
général. Le nombre des visiteurs était plus considérable 
encore que le matin ; il y avait une réelle afllucnce de 
dignitaires ecclésiastiques, cardinaux et évoques de tout 
rite qui attendaient leur tour d'audience. Ce grand con- 
cours de visiteurs n'avait rien de surprenant à la veille 
même de louverture solennelle du Concile du Vatican, 
car très nombreuses devaient être à cette dernière heure 
les mesures et dispositions à adopter ainsi que les com- 
munications à échanger. Au bout d un certain temps d'at- 
tente, deux secrétaires de Ms' Fessier vinrent auprès des 
délégués pour les informer que ce prélat était à tel point 
surchargé de travail qu'il se trouvait dans la nécessité de 
suspendre les réceptions. Ils ajoutèrent qa'ils étaient au- 
torisés à recevoir les exemplaires destinés au Concile et de 
plus qu'ils étaient chargés d inviter les deux Lyonnais 



APPENDICE 2S3 

à revenir le jeudi suivant à 9 heures du matin, attendu 
que M»' Fessier désirait leur parler. 

Le dépôt des deux exemplaires, Réclamations et Mémoire 
revêtus des signatures, fut donc effectué dans les mains des 
deux secrétaires envoyés par Ms' Fessier et l'audience pro- 
mise fut ajournée au surlendemain jeudi. 

Dans l'intervalle de ces démarches auprès du secrétaire 
général du Concile, les délégués se présentèrent chez plu- 
sieurs évèques de divers pays. Ils eurent la satisfaction 
d'être reçus par Ms"" Alexandre Bonnaz, évêque de Csanàd 
et Temeswàr (Hongrie), qui les accueillit avec beaucoup de 
bonté et leur accorda une longue audience ; il s'enquit 
avec soin de la situation des adhérents au Mémoire, des 
motifs de leur persévérance, des espérances qu'ils fondaient 
sur la réunion du Concile œcuménique. Ce prélat parlait 
la langue française avec beaucoup de facilité et une grande 
correction. A une remarquable élévation dans les vues, il 
joignait une douceur et une mansuétude qui laissaient 
dans le souvenir de ceux qui l'approchaient une impres- 
sion ineffaçable. Il promit aux Lyonnais d'étudier très at- 
tentivement leur cause et d'en conférer avec plusieurs de 
ses collègues; enfin il poussa la bienveillance jusqu'à leur 
annoncer quMl les recommanderait d'une façon spéciale à 
Son Éminenre le Cardinal de Rauscher, archevêque de 
Vienne, et à M'"" Haynald, archevêque de Golocza (Hongrie). 

L'ouverture du Concile du Vatican avait été fixée au 
mercredi 8 décembre, jour de la fête de la Conception. 
Ce jour là tous les Pères du Concile se rendirent proces- 
sionnellement dans la salle de leurs séances qui avait été 
disposée dans une des dépendances de l'église de Saint- 
Pierre. La présence de ces Patriarches, Archevêques et 
Évèques de tout rite, accourus de tous les points du globe 
à l'appel de leur Chef et rassemblés sous les voûtes de l'im- 
mense basilique, offrait un spectacle émouvant, qui frap- 



284 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

pait bien plus encore la pensée que les regaids. La chaîne 
des assemblées œcuméniques de l'Église catholique, inter- 
rompue durant plus de trois siècles, était ainsi renouée. 
Quelle influence ce grand événement exercerait-il sur la 
société moderne si orgueilleuse de sa civilisation en même 
temps que si profondément menacée dans ses fondements 
par l'esprit de négation et de raillerie ? Etait-ce une ère de 
rénovation religieuse et sociale qui allait s'ouvrir au flam- 
beau de la foi, ou bien ce flambeau, qui ne s'éteindra pas. 
mais qui ne jettera plus que de faibles lueurs aux jours de 
séduction annonces par l'Evangile (saint Mathieu, ch. xxiv), 
va-t-il, après un dernier éclat, être méconnu et se voile 
en signe que les derniers temps approchent ? 

Ces impressions d'espérance et de tristesse se succédaient 
dans les cœurs des délégués lyonnais pendant qu'ils assis- 
taient à l'imposante cérémonie de la procession, et peut être 
se trouvaient elles aussi au fond de bien des pensées, car 
l'attitude particulièrement recueillie que de nombreux 
fidèles montraient en celte mémorable circonstance avait 
quelque chose de grave qui éveillait fortement l'attention. 

Le lendemain jeudi 9 décembre, jour désigné pour l'au- 
dience promise par le Seci'étaire général du Concile et aussi 
pour la réponse à la demande d'audience particulière du 
Saint-Père, les délégués, après s'être munis des deux exem- 
plaires destinés au Souverain Pontife, se dirigèrent de bonne 
heure vers la résidence de M»"" Fessier , la réception était fixée 
à 9 heures. Mais un accident survenu à la voiture qui con- 
duisait les deux Lyonnais, et qui d'ailleurs n'eut pas de 
suites graves, retarda ces derniers d'une façon notable, de 
telle sorte qu'au moment où ils mettaient pied à terre 
devant le secrétariat, Me"" Fessier sortait en voiture. Ils 
furent heureusement reconnus par un des secrétaires de ce 
prélat qui les avait vus lors de leurs i^réccdentes visites. Il 
avertit M"" Fessier qui fit aussitôt donner l'ordre au cocher 



Al'l'EM)lCE 285 

d'arrèlcr. MM. Berlict et Duc s'approchèrent, mais Me^ Fc s- 
1er non plus que le secrétaire n'entendaient la langue 
française. Après un instant d'hésitation, les délégués s'ex- 
piimèrent en latin qu'ils connaissaient sulTisamnicnt pour 
comprendre et être compris ; ils s'excusèrent de leur arrivée 
tardive, manifestèrent leur reconnaissance pour l'accueil 
favorable qu'ils recevaient et firent allusion aux documents 
destinés au Concile qu'ils avaient déposés deux jours au- 
paravant au secrétariat général. M*"" Fessier répondit en 
termes bienveillants qu'ils lui étaient parvenus et qu'il les 
en remerciait. Il demarida si des documents semblables 
avaient été remis au Saint-Père. Sur l'affirmation des 
Lyonnais que dans quelques instants les deux exemplaires 
dédiés au Souverain Pontife seraient portés au palais du 
Vatican, M»"" Fessier exprima son approbation ; puis, après 
s'être respectueusement inclinés, MM. Berliet et Duc se re- 
tirèrent, heureux d'avoir reçu de la bouche même du Se- 
crétaire général du Concile l'assurance que les iiièces qui 
lui étaient destinées étaient effectivement dans ses mains. 

Ils se rendirent ensuite au Vatican. Les secrétaires de 
M*' Ricci firent une réponse dilatoire au sujet de l'audience 
sollicitée ; puis, sur l'insistance des délégués qui deman- 
daient ù faire immédiatement le dépôt des exemplaires des 
Réclamations canoniques et du Mémoire signé, destinés au 
Chef de l'Église, les mêmes secrétaires prétendirent ne 
pouvoir accepter ces pièces sans en référer au préalable à 
leurs supérieurs et ils réclamèrent un délai de deux heures 
afin de prendre des instuctions. 

A l'expiration de ce délai, les secrétaires annoncèrent 
qu'ils étaient autorisés à recevoir les documents dédiés au 
Saint-Père. Le dépôt en fut aussitôt effectué dans leurs 
mains. Mais, en ce qui concernait l'audience, ils affirmèrent 
de nouveau qu'aucune réponse n'avait été donnée jusque 
là par le Pape ; ils ajoutèrent seulement que Mer Ricci re- 



286 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

cevrait les délégués le lendemain à midi, quelle que fût 
la décision intervenue. 

MM . Berliet et Duc furent effectivement reçus le lende- 
main par Mê"" Ricci qui leur fit un accueil courtois. Ce 
prélat leur déclara tout d'abord en termes absolument 
affirmalifs que les exemplaires des Réclamations et du Mé^ 
moire lui avaient été remis exactement par ses secrétaires, 
qu'à son tour il les avait placés dès la veille sous les yeux 
du Saint- Père et qu'à cette heure encore ils étaient sur sa 
table de travail, circonstance qui semblait indiquer de sa 
part l'intention d'en faire un examen spécial. Mais il ajouta 
qu'en ce qui concernait l'audience demandée aucune ré- 
ponse n'avait été donnée par Sa Sainteté ; qu'il lui était im- 
possible dans les circonstances actuelles, au milieu du sur- 
croit d'affaires et de préoccupations causé par la réunion 
du Concile, de prévoir si l'audience serait accordée et la date 
à laquelle elle pourrait l'être. 

Les deux Lyonnais remercièrent Ms"* Ricci pour l'assu- 
rance qu'il leur donnait que les Réclamations canoniques et 
le Mémoire revêtu de signatures qu'ils avaient déposés 
avaient été remis par lui-même au Saint-Père et placés 
sous ses yeux. La partie essentielle de leur mission se trou- 
vait ainsi accomplie, puisque le Chef de l'Église, de même 
que le Secrétaire général du Concile, avait reçu les docu- 
ments qui leur étaient destinés. Il était pénible pour eux 
de se retirer sans avoir obtenu l'audience sollicitée, mais 
ils comprenaient qu'en présence de l'importance et du 
nombre des travaux exceptionnels qui incombaient à cette 
heure à Sa Sainteté, il lui était impossible d'accorder ce 
qu'en d'autres temps elle n'aurait certainement pas refusé. 
MM. Berliet et Duc annoncèrent donc en se retirant qu'ils 
repartiraient très probablement pour la France à bref délai. 

La réponse de Me"" Ricci ne permettait pas aux délégués 
de conserver des illusions sur la probabilité d'une prochaine 



APPENDICE 287 

audience du pape. Après avoir consulté M'' Callot, cvêque 
d'Oran, qu'ils voyaient chaque jour, à qui ils rendaient 
C{ mpte de leurs démarches et dont ils prenaient l'avis sur 
toute question essentielle, ils résolurent de rentrer en 
France aussitôt qu'ils auraient achevé la distribution des 
Rcclamalions et Mémoires et terminé la série des visites qui 
leur étaient dictées par les convenances. Ils étaient du reste 
déterminés à accélérer leur retour par l'état de fatigue 
physique dans lequel se trouvait M. Berliet, sous le coup 
des émotions que comportait la mission en elle même, des 
veilles causées par les préparatifs de distribution et dépla- 
cements, courses et visites qui chaque jour se succédaient 
sans interruption. 

La journée du samedi ii décembre fut employée à com- 
pléter la distribution des Réclamations et des Mémoires et à 
faire des visites à plusieurs Cardinaux, Archevêques et 
Evêques à qui M*" Callot et Bonnaz avaient bien voulu 
recommander les deux Lyonnais. De ce nombre étaient 
leurs Eminenccs les Cardinaux de Rauschcr, archevêque 
de Vienne ; Schwartzenberg , archevêque de Prague ; 
M«" Ilaynald, archevêque de Golocza (Hongrie) ; Blanchet, 
archevêque d"Oregon-Gity ^Etats-Unis) ; Barrio y Fernan- 
dez, archevêque de Valence (Espagne) ; Darboy, arche- 
évêque de Paris ; Dupanloup, évêque d'Orléans, et Maret, 
évêque de Sura in parlibiis. 

Il était extrêmement difficile d'obtenir de ces prélats un 
instant d'entretien, à raison des assemblées et des réunions 
de congrégations auxquelles ils devaient assister, des heures 
fort restreintes qu'ils pouvaient consacrer aux réceptions 
et du nombre considérable des visiteurs. Les deux délégués 
furent donc obligés de limiter cette série de démarches à 
des actes de déférence et de politesse ; ils déposèrent leurs 
cartes chez chacun de ces dignitaires de l'Eglise en y joignant 
un pli cacheté qui renfermait un exemplaire des Récla- 
mations canoniques et un du Mémoire. 



288 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Dans la soirée du même jour, ils firent leur visite d'a- 
dieux à M*"" Callot, évèque d Oran, et lui exprimèrent 
toute leur reconnaissance pour l'appui qu'il leur avait 
donné ; ils le prièrent d'être encore dans l'avenir leur 
protecteur et leur guide. Dans un long entretien ce digne 
Pasteur leur promit de ne les point oublier, ajoutant 
qu'ils devaient être sans inquiétude malgré le silence 
qu'il pourrait garder à leur égard pendant la durée du 
Concile. Il continuerait de s'occuper de leur cause avec 
une affectueuse sollicitude et les informerait en temps 
opportun des résultats obtenus. Il leur dit encore qu'il se 
concerterait avec M*'' Bonnaz, évêque de Csanàd, pour agir 
d'un commun accord en leur faveur, et que, dans le cas 
où des circonstances imprévues nécessiteraient des explica- 
tions écrites ou même la présence à Rome des délégués, il 
se chargerait de les prévenir. Enfin il leur fit l'expresse re- 
commandation de s'abstenir de toute polémique dans les 
journaux relati.ement à leur cause, et, au moment où les 
deux Lyonnais allaient se retirer, il leur donna sa bé- 
nédiction. 

Le lendemain 12 décembre , qui était un dimanche, 
MM. Berli^t et Duc se présentèrent chez M'"" Bonnaz pour 
lui offrir l'expression de leurs respects et lui adresser leurs 
adieux. Ce respectable prélat leur dit qu'il avait étudié avec 
grand soin les documents qu'ils lui avaient remis et parti- 
culièrement les Réclamations canoniques. D'après lui, les 
Évêques réclamants avaient accompli un devoir et n'avaient 
rien à rélracler. Il s'était entretenu, avec plusieurs de ses 
collègues du Concile, de la conduite de ces Évoques et de 
l'attitude de leurs adhérents. Son Éminence le cardinal 
Rauscher avait nettement exprimé l'avis que la constance 
des signataires du Mémoire était digne d'éloges et qu'il était 
juste que le Concile s'occupât de leur cause. Il dit enfin aux 
deux délégués qu'ils pouvaient être assurés que personnelle- 



APPENDICE -289 

ment il ferait tout ce qui dépendrait de lui afin qu'une 
saiisfnction leur Jiit accordée. 

11 leur donna ensuite sa bénédiction pour eux et leurs 
familles, ajoutant qu'il ne les oublierait point devant Dieu 
et qu'il prierait également pour tous leurs amis de France. 
Les deux délégués étaient émus jusqu'aux larmes lorsqu'ils 
prirent congé du doux et pieux Evèque de Hongrie. 

Leur mission était finie. Ils fixèrent leur départ au soir 
même, et dès leur retour à Lyon ils rendraient compti du 
mandat qu'ils avaient reçu. Mais ils ne pouvaient oublier 
qu'ils étaient aussi les mandataires de leurs amis de la 
Vendée et qu'ils avaient l'obligation de leur adresser un 
rapport sur les faits principaux de leur voyage. 

Ils s'acquittèrent de ce devoir en écrivant de Rome môme 
la lettre suivante ; elle fut envoyée à M Paul Maingret qui 
résidait dans les environs de Mortagne', pour être commu- 
niquée aux signataires du Mémoire adressé au Pape Pie IX 
et aux Pères du Concile du Vatican. 

(i Mo?(SIEUR, 

« Nous comprenons la légitime impatience que vous devez 
éprouver de recevoir des lettres de notre part, et, pour lui donner 
Tuie juste satisfaction, nous venons dès aujourd'hui, et de Rome 
même, vous rendre compte de la mission qui nous a été confiée 

« Le 3 décembre, nous arrivions à Rome où notre première 
démarche a été de solliciter une audience du Saint-Père afin de 
Un remettre les documents qui lui étaient adressés; mais nous 

' M. Paul Maingret était un catholique zélé, fort dévoué à la 
cause des anciens évoques. 11 possédait une instruction solide, 
puisée auprès des derniers prêtres non concordatistes de la Vendée 
dont il fut l'élève. Il était l'intermédiaire habituel entre les 
fidèles de Lyon et ceux de l'Ouest de la France et s'était occupé 
très activement des préliminaires de la démarche auprès du Con- 
cile du Vatican. Dieu l'a retiré à lui en i885 et à juste titre sa 
mémoire reste vénérée en Vendée. 



290 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

n'avons pas eu la satisfaction do voir notre demande accueill'e, 
'attendu, nous a t-il été répondu, qvie Sa Sainteté étant sur- 
chargée de travail à cause de la prochaine ouverture du Concile, 
ne pouvait même accorder des audiences aux Évoques qui se pré- 
sentaient isolément. 

« Toutefois nous avons pu faire parvenir au Saint-Père l'exem- 
plaire du Mémoire revêtu de signatures ainsi que l'exemplaire 
des Réclamations, qui lui élaient destinés. Ms'' Ricci, l'un des 
prélats attaches à la personne du Pape, s'est chargé de ce soin et 
nous a donné l'assurance formelle qu'il avait effectué lui-même 
ce dépôt, le jeudi 9 de ce mois. 

« Tout en regrettant de n'avoir pu remettre nous-mêmes di- 
rectement entre les mains du Saint-Père les documents dont nous 
étions porteurs, nous avons cependant la certitude qu'ils lui sont 
parvenus et c'est là le fait essentiel. 

« Nous avons été plus heureux en ce qui concerne les exem- 
plaires destinés aux Pères du Concile. Jeudi dernier nous les avons 
déposés nous- mêmes au secrétariat général du Concile, entre les 
mains de Ms"" Fessier, évêque de Saint-Hippolj te (Autriche). C'est 
à lui que doivent en effet être remis, à raison de sa qualité de 
Secrétaire général, tous les documents adressés aux Pères de cette 
sainte Assemblée. 

« En même temps que nous faisions ainsi le dépôt des deux 
exemplaires du Mémoire signés, nous nous occupions de la dis- 
tribution des autres exemplaires, format in-8', destinés à chaque 
Évêque en particulier. Sept cents exemplaires des Réclamations 
et sept cents exemplaires du Mémoire ont été distribués de la 
sorte, de telle façon qu'à l'heure où nous vous écrivons, tous les 
prélats assemblés à Rome ont ces documents dans les mains. 

« Nous nous sommes en outre présentés chez plusieurs Evèques 
afin de nous mettre à leur disposition pour le cas où ils auraient 
eu des explications supplémentaires à nous demander. Nous 
n'avons eu qu'à nous louer do l'accueil bienveillant et sans pré- 
ventions qui nous a été fait. Il a été convenu avec l'un d'eux que 
si de nouveaux renseignements étaient nécessaires, on nous écri- 
rait à Lyon afin que nous puissions les transmettre. 

« Conformément donc aux vœux de nos derniers Evèques légi- 



APPENDICE 201 

limes, leurs Réclamations so trouvent ainsi renouvelées et leur 
cause déférée à l'Eglise universelle en la personne do ses Pasteurs 
assemblés. Que Dieu fasse descendre en eux les lumières de 
l'Esprit Saint, et que la vérité, rien que la vérité sorte de leurs 
lèvres ! Adressons tous à Dieu de ferventes prières à cette inten- 
tion et continuons d'être unis tous ensemble par les liens d'une 
même foi. 

« Notre mission étant achevée, nous repartons ce soir pour la 
Franco où nous attendrons les communications qui pourront 
nous être faites jjIus tard parles Pères du Concile et) dont vous 
serez avisé lorsqu'elles nous parviendront. 

« Les travaux du Concile paraissent devoir être beaucoup plus 
compliqués et plus longs qu'on ne l'avait supposé, de sorte que 
plusieurs mois s'écouleront probablement avant que cette sainte 
Assemblée puisse achever son œuvre. » 

Rome, le la décembre 1869. 

Après l'envoi de cette lettre, quelques heures restaient 
encore à MM. Berliet et Duc ; ils les utilisèrent pour visiter 
quelques églises et jeter un dernier regard sur le Golisée 
tant de fois illustré par le sang des martyrs. 

Ils allèrent à la Basilique de Saint-Paul-IIors-les-Murs, 
élevée sur les lieux où la tradition rapporte que l'Apôtre 
saint Paul eut la tète tranchée par ordre de Néron. Les 
marbres les plus rares, les matériaux les plus précieux ont 
été prodigués dans la construction de ce merveilleux 
édifice. 

Ils se rendirent ensuite à Saint-Jean de Latran qui rap- 
pelle la mémoire de plusieurs Conciles généraux aux xu'^ 
et xiii' siècles ; puis de là ils se dirigèrent vers le Colisée et 
s'arrêtèrent longtemps au milieu de ses ruines. Sur les 
parties les plus élevées de cet immense amphithéâtre, les 
Lyonnais cueillirent quelques plantes et fleurs qu'ils se 
proposaient de conserver en souvenir de ces lieux célèbres. 

Au moment où ils rentraient à l'hôtel de Rome pour 



292 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

faire leurs préparatifs de départ, ils se croisèrent au bas de 
l'escalier avec M»"- Bonnaz qui leur demanda l'origine des 
plantes qu'ils avaient dans les mains. Ils lui racontèrent 
leur excursion et firent la description des lieux où ils les 
avaient trouvés . Le doux évèque leur demanda de les par- 
tager avec lui, ajoutant qu'il serait charmé de les conserver 
et de les emporter en Hongrie, en souvenir des personnes 
qui les avaient cueillies et des ruines où elles avaient poussé. 
Il n'est pas besoin d'ajouter que les Lyonnais furent heu- 
reux de déférer au désir du vénérable prélat et que ce gra- 
cieux épisode de leur voyage leur est resté particulière- 
ment cher. 

A leur retour, MM. Berliet et Duc s'arrêtèrent à Turin 
où ils séjournèrent vingt-quatre heures ; ils utilisèrent ces 
instants de repos pour mettre en ordre leurs notes quo- 
tidiennes de voyage et rédiger une sorte de procès-verbal 
de leur mission qu'ils signèrent en double exemplaire. Ces 
notes et ce procès-verbal, soigneusement conservés, per- 
mettent aujourd'hui à celui qui écrit ces lignes à dix-huit 
années de distance, de reproduire les détails consignés dans 
ce récit et d'en affirmer la rigoureuse exactitude. 

Le i5 décembre 1869, les deux Lyonnais franchissaient 
de nouveau le ^lont-Cenis et rentraient dans leur ville 
natale. Bientôt après, devant ceux qui les avaient délégués, 
ils exposaient verbalement les faits et actes qui se rap- 
portaient à l'accomplissement de leur mission, et tous 
ensemble ils adressaient à Dieu une ardente supplication, 
afin qu'il bénit la démarche que d'un même cœur et d'un 
même esprit ils avaient entreprise auprès d'un Concile 
général . 



SUITES 



DE LA 



DÉMARCHE FAITE AUPRÈS DU CONCILE 



Communications de M^^ Callot. 



CONCLUSIONS 

Ainsi que MM. Berliet et Duc le faisaient pressentir dans 
leur lettre de Rome, adressée à M. Maingret de la Vendée, 
les travaux du concile se prolongèrent au-delà des prévi- 
sions généralement accréditées. Les semaines et les mois 
se succédèrent sans qu'aucun avis direct venu de Rome 
apprit aux fidèles de Lyon et de la Vendée que le Concile 
se fût occupé de leur démarche. Cependant divers jour- 
naux de France, renseignés par leurs correspondants à 
Rome, faisaient allusion de temps à'autre au Mémoire que 
la Pelile Église avait adressé au Concile -, de longs extraits 
en étaient jinbliés, des commentaires plus ou moins favo- 
rables apparaissaient par intervalles dans la presse, et plus 



294 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

d'une fois dans certaines contrées, particulièrement dans 
l'ouest de la France, la chaire retentit d'insinuations qui 
tendaient à incriminer la bonne foi et la loyauté des signa- 
taires du Mémoire adressé au Concile. 

Les deux délégués qui avaient fait le voyage de Rome 
avaient donné leur parole à M?"" Gallot, évèque d'Oran, de 
garder le silence et de s'abstenir de toute communication 
à des journaux ou publications quelconques, pendant la 
durée du Concile. Ils observèrent scrupuleusement cette 
promesse. Mais au mois de mars 1870, en présence des 
polémiques engagées hors de leur participation ou de celle 
de leurs amis, ils se demandèrent s'il ne sei'ait pas utile 
d'écrire à Me"" Callot et aussi à Ms"" Bonnaz, afin de décliner 
toute solidarité avec les auteurs de certaines lettres de 
Rome ou avec leurs correspondants en France. Ils saisi- 
saient cette occasion pour répondre à diverses critiques 
formulées contre la i-édaction du Mémoire ou plutôt contre 
les réticences qu'on l'accusait de renfermer. Deux lettres 
furent en conséquence adressées à ces Évêques par 
MM. Berliet et Duc ; celle destinée à Ms^ Callot entrait dans 
des développements particuliers et visait certains faits qui 
sont aujourd'hui dénués d'intérêt. Il est donc hors de pro- 
pos de la reproduire dans ce récit sa rédaction était 
d'ailleurs identique sur les points essentiels à celle qui fut 
envoyée à Ms"" Bonnaz à Rome et dont voici le texte in 
extenso. 

« Mo>'ïEIGNEUR, 

« Votre Grandeur a peut-être conservé le souvenir des deux 
Lyonnais qui eurent l'honneur de lui présenter à Rome leurs 
hommages, à l'époque de l'ouverture du Concile oecuménique, et 
qui furent admis à déposer dans ses mains un exemplaire des 
Expostulationes canonicœ adressées le 6 avril i8o3 au Saint- 
Siège par trente-huit Évoques français non démissionnaires, 



APPENDICE 29b 

ainsi qu'un exemplaire du Mémoire (Reverenlissima corn- 
mentatio) que ces Lyonnais avaient mission de remeltrc aux 
Pères du Concile au nom de leurs amis de France. 

« L'accuail si bijuveillant et si sympathique que vctrc Grandeur 
daigna nous faire en cette circonstance ne s'effacera jamais de nos 
souvenirs, et, en même temps qu'il nous pénètre de sentiments 
de reconnaissance, il nous im^iose le devoir. Monseigneur, de vous 
faire connaître les reproches que diverses personnes nous ont 
adresses à notre retour de llome et do nous disculper devant 
vous avec une entière sincérité. 

« On nous a blâmés de n'cvoir pas énoncé clairem_'nt nos in- 
tjiitions dans le Mémoire que nous avons présenté et surtout de 
n'avoir pas indiqué les conditions jirécises dont nous ferions 
dépjnd.'c notre adhésion au clergé français qui est issu du Con- 
cordat do 1801. Et l'on a paru supposer que ces prétendues réli- 
cences démontraient que nous manquions de franchise. 

« Qu'il nous soit permis, Monseigneur, d'afOimsr avec énergie 
et au nom de tous nos amis que de semblables critiques sont 
dénuées de fondement, car n'avons jamais eu d'autres intentions 
que celles d exécuter respectueusament les instructions qui nous 
furent laissées par nos anciens et légitimes Pasteurs. Ces véné- 
rables prélats, intimement persuadés que l'inamovibilité des 
E\êqucs forme une des bas3S essentielles ou inviolables de la 
divine constitution dj l'Eglise, nous ont prescrit de rendre un 
témoignage public et permanent à ce principe qu'ils avaient 
défendu dans leurs Expostiilationes canonicx. Et pour leur être 
lidèles, nous devons persévérer dans l'attitude qu'ils nous ont 
tracée, aussi longtemps que le ^irincipe pour lequel ils ont 
souffert n'aura pas été sauvegardé d'une manière efficace. 

« Nous nous sommes abstenus, il est vrai, d'indiquer ca qui 
devrait être fait à cet égard, mais cette léierve nous était absolu- 
ment commandée par le respect et la déférence que nous profes- 
sons do tout notre cjeur envers les Pères du Concile. 

« Et d'ailleurs, on rappelant à diverses reprises le souvenir de 
saint Jean Chrysostôme, nous avions pensé que le rapprochement 
que nous établissions entre ce fait et celui des Evoques non dé- 
missionnaires en iSoi était suffisant pour manifester nos vœux 
et nos espérances. A Conslanlinople, Atticus ne fut reconnu d'une 



296 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

manière unanime comme légitime Patriarche, que lorsque lui- 
même eût rétabli le nom de saint Chrysostôme sur les Dyptiqucs 
et qu'un témoignage solennel eût été rendu de la sorte à la 
mémoire et à la légitimité du saint Evèque. 

« Ainsi, dans les premiers siècles de l'Église, furent affirmés et 
maintenus les vrais principes sur les droits imprescriptibles de 
l'Episcopat. Puissions-nous voir un pareil hommage public deveni^ 
également de nos jours la sauvegarde des mêmes principes ! 
Nous participerions alors avec bonheur au culte catholique dans 
les églises françaises, et nous nous unirions avec empressement à 
des Pasteurs dont nous ne contestons ni les bonnes intentions, ni 
les vertus, mais dont l'origine est entachée à nos yeux par l'injuste 
et irrégulière dépossession des anciens titulaires 

« Telles sont, Monseigneur, les explications que nous désirions 
soumettre à Votre Grandeur avec une entière bonne foi Nous 
conservons la ferme espérance qu'elle voudra bien s'intéresser 
encore à notre douloureuse situation, et nous conjurons le Père 
des lumières d'inspirer au Chef de l'Église et aux successeurs 
des Apôtres dé restaurer et de maintenir dans leur intégrité les 
droits sacrés des membres de l'Episcopat catholique. 

« C'est avec ces sentiments que nous sommes. Monseigneur, de 
Votre Grandeur, les très humbles, très respectueux et dévoués 
serviteurs . a 

Lyon, 20 mars 1870, 

L'envoi de ces lettres était de nature à dissiper toute am- 
biguïté sur les véritables sentiments des signataires du 
Mémoire présenté au Concile. 

Mais les jours s'écoulaient sans que le silence gardé par 
les évèques qui avaient promis leurs bons offices fût adouci 
par un avis quelconque. Plusieurs en concevaient de l'in- 
quiétude ; l'oubli devait être fait, disaient-ils. sur les dé- 
marches qu'avaient tentées les envoyés des Vendéens et 
des Lyonnais demeurés fidèles à leurs anciens Pasteurs. Ces 
envoyés ne partageaient point ces appréhensions ; ils avaient 
foi dans la loyauté et la franchise de leurs protecteurs et 



APPENDICE 297 

ils demeuraient convaincus que si leur cause eût subi un 
irrémédiable échec, la nouvelle, si pénible qu'elle put être, 
leur en serait parvenue directement. Ils ne désespérèrent 
donc en aucun jour de cette longue attente. 

A défaut d'informations directes, ils recueillaient de temps 
à autre certains renseignements apportés par des voyageurs 
Ncnus de Rome qui autorisaient de penser que la cause des 
anciens évoques de France n'était point livrée à l'oubli. 

Les correspondants à Rome des journaux français faisaient 
aussi quelques allusions à la Pelite Église et rapportaient 
qu'à certains jours les échos du Concile avaient fait entendre 
au dehors le bruit de discussions où ce nom était prononcé. 

Le iG juin, le journal la France ne publiat-il pas une 
correspondance de Rome en date du 9 juin qui contenait 
les phrases suivantes : 

« Ce jour-là, Ms'' Deschamps, archevêque de Matines, fut éga- 
lement entendu. Le discours du savant prélat n'a pas été peut- 
être aussi modéré que ses amis l'auraient désiré et l'on a géné- 
ralement regretté le ton avec lequel il a proposé au Concile 
d'accepter plusieurs anathcmcs qu'il avait, parait-il, vivement à 
cœur de faire fulminer. Il s'agissait, je crois, de ce qu'on appelle 
la Petite Église. Ms"" de Luçon et Ms' Maret ont dû se faire ins- 
crire après la séance pour lui répondre » 

Dans sa feuille du 17 juin, l'Univers inséi'ait une lettre 
de son correspondant à Rome en date du i3 juin 1870, 
dans laquelle on lisait ce qui suit : 

« Il parait qu'il a été question à plusieurs congrégations déjà 
des membres de la Pelite Église, encore assez nombreux actuelle- 
ment dans certains diocèses de France, en Vendée par exemple, 
ans le diocèse de Luçon et aussi dans celui de Poiticis. On 
arle de faire quelque chose pour ces âmes lout particulièrement 
dignes d'intérêt. » 

Enfin le i*"" août, M ■" Callot, cvê:]uo d'Orau, ; r. ivuil de 

JANSÉNISTES, T. UI. 20 



298 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

Rome. Il ne faisait que toucher terre à Lyon avant de re- 
joindre son diocèse et il prévenait les deux voyageurs qu'il 
avait vus à Rome de se rendre auprès de lui en toute hâte 
en vue de communications qu'il avait à leur faire. 

Au sortir de l'audience qui suivit C3tte convocation, le 
lécit de l'entrevue fut consigné dans une note écrite immé- 
diatement, alors que les souvenirs étaient dans toute leur 
force et qu'aucune influence extérieure n'avait pu les alté- 
rer. Elle fut ainsi rédigée sans retard, afin de reproduire et 
de conserver, aussi fidèlement que faire se pouvait le sens 
général des paroles et même le texte de certaines expressions 
dont s'était servi Ms' l'évêque d'Oran. 

Ce qui suit est extrait littéralement de la note en 
question. 

« Le Concile, a dit Mg"" Gallot en s'adressant aux délégués, s'est 
occupé pendant plusieurs séances des Réclamations des Évéques 
du 6 avril 1803 et de votre position. Huit ou dix évêques ont 
prononcé des discours favorables à votre cause ; celui de l'évèque 
de Luçon notamment a été une apologie chaleureuse. Votre 
conduite non seulement n'a pas encouru de blâme, m,ais a 
reçu l'ax>probation générale de tous les Pères du Concile. 
Deux Pères seulement, un surtout, a dit des choses pénibles 
contre vous, mais son discours a soulevé les murmures et la 
désapprobation de l'Assemblée. 

« Il n'a pas été émis de vote sur cette question ; mais il a été 
décidé qiCil vous serait adressé une lettre au nom, du Concile. 
Le sens de cette lettre doit-ètre : Hommage aux anciens Evêques 
regardés comme les défenseurs de l'Église, approbation de 
votre conduite ; et attendu que maintenant les anciens Pasteurs 
sont tous morts, l'Église reconnaît le clergé concordatiste pour 
légitime et vous engage à vous réunir à lui par la raison que toute 
l'Église le reconnaît pour tel. 

« M8'' Callot a ajouté : Je ne sais quand et comment cette 
« lettre vous parviendra, mais elle est décidée et devra vous être 
« envoyée, 'ai fait personnellement tout ce qui était en mon 



APPENDICE 299 

« pouvoir; dans le nombre des évùqucs qui ont pris la parole en 
c( favQur de voira cause figure le vénérable Mit" Bonnaz, mon 
« intimoami. Nous croyons avoir obtenu tout ce qui était pos- 
« siblc. Je rxiiAS autorise à communiquer ces détails à vos 

« amis » Mî"" Gallot a ajouté encore que « si le rapproche- 

(( ment que nous désirons de part et d'autre peut s'accomplir et 
( amener ainsi une heureuse solution, il viendrait tout exprès 
« d'Afrique pour fêter cet événement. » 

« M Berllet prenant alors la parole tant en son nom personnel 
qu'en celui de tous, exprima à M*"" Callot la reconnaissance que 
nous lui devions pour ses démarches et pour les communications 
qu'il venait de nous faire, et il ajouta que lorsque nous aurions 
reçu la lettre qui doit nous être adressée au nom du Concile, 
nous réunirions tous nos amis pour l'examiner (c'est-à-dire la 
lire avec une grande attention) et que nous aurions l'honneur 
de lui écrire pour l'informer des résolutions adoptées. 
« Ms"^ Callot a témoigné être satisfait de cette réponse' . » 

Dans le cours de l'entretien, il avait annoncé que le 
Concile s'était ajourné au 1 1 novembre suivant ; mais les 
événements politiques qui peuvent surgir d'un instant à 
l'autre le permettront-ils ? avait-il ajouté aussitôt. 

Le loyal évêque d'Oran, assisté de Mg"" Bonnaz, évèque 
de Hongrie, avait ainsi tenu la promesse qu'il avait faite à 
Rome en 1869 et de grandes probabilit s paraissaient exister 
en faveur d'une solution heureuse, qui, de même qu'au- 
trefois à Gonstantinople eût réparé le passé en rendant 
justice à la mémoire des anciens évoques. 

Mais cette espérance devait sombrer au milieu de l'ef- 
froyable tourmente qu'une guerre néfaste allait déchaîner. 

Le Concile qui s'était ajourné au 11 novembre 1870 n'a 
pu se réunir et continuer son œuvre. 

' Les mots en italique indiquent le texte môme des paroles 
prononcées, sauf de très légères variantes possibles. 



300 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

La lettre, formellement aniioacéc par l'évèque d'Oran, 
n'est jamais venue. 

Et les Vendéens et les Lyonnais, qui signèrent le Mémoire 
au Concile, persévèrent avec fermeté dans leur attache- 
me.it aux principes défendus dans les Réclamations cano- 
niques du 6 avril i8o3. Patients et résignés, ils attendent 
l'heure de Dieu et des évèques. 

Tel un soldat, fidèle à sa consigne, reste inébranlable à 
son poste jusqu'au moment où ses supérieurs le relèveront 
de sa faction*. 



« M. Jacques Berliet, nommé dans ce récit, était né à Lyon, en 
ISaû, et y est décédé en i883. Sa fidélité aux convictions qui 
avaient inspiré sa vie ne s'est jamais démentie un seul instant. 



VI 



^[]R M JEAJN WALLON 



J'ai prononcé lanl de fois le nom de M, Jean Wallon au 
cours de cet ouvrage, que je me reprocherais de ne pas lui 
consacrer quelques lignes. 

Il était originaire de Laon, et, à son arrivée à Paris, 
Champfleury, son compatriote, l'avait présenté à Heniù 
Murger qui l'introduisit sous le nom de Colline dans son 
roman de la Vie de Bohême. Mais il ne fréquenta le quartier 
latin que le temps d'y jeter sa gourme. Il se prit bientôt 
d'une belle passion pour l'étude de l'histoire religieuse, 
passion qui se développa encore dans le commerce d'Au- 
gustin Thierry dont il fut pendant quelque temps le secré- 
taire. Son ami Schaunard écrivait un jour à M Albert de 
la Salle (Voirie Rappel du 21 juin 1882) qu'il avait quatre 
poches représentant les quatre bibliothèques : au nord : la 
Nationale, au sud ; la Geneviève, k l'est : V Arsenal, à l'ouest : 
la Mazarine. Le fait est que vers l'année 1860, M. Jean 
Wallon était devenu une véritable bibliothèque ambulante. 
Il avait contracté l'habitude de bouquiner chaque après- 
midi sur les quais, et il était bien rare qu'il ne rapportât 



302 LES DEUNIERS JANSÉNISTES 

pas quelques volumes nouveaux à son cabinet de travail 
de la rue Saint-Louis-en-i'lle. Jamais je n'ai vu pareil 
encombrement de bouquins. Après avoir envahi de proche 
en proche, le salon, la salle à manger, la chambre à cou- 
cher, ses livres avaient fini par déborder jusque dans l'an- 
tichambre. S'il avait vécu plus longtemps ils l'auraient 
oblige à élire domicile ailleurs. C'est au milieu de « ces 
chers amis » qu'il recevait ses visiteurs. Quand on entrait, 
il ne disait pas : prenez une chaise, mais : jîrenez cet in- 
quarto, cet in-folio. Et l'on s'asseyait ainsi sur la reliure 
en veau de quelque Père de l'Église. Il s'était réservé, pour 
travailler, une toute petite place à l'extrémité de sa biblio- 
thèque, tout près de la fenêtre, et il fallait l'entendre, 
après son déjeuner, causer d'histoire et de religion, en 
fumant un mauvais petit cigare d'un sou ! Il avait tout lu, 
il savait tout. Aussi était-il en relations suivies avec une 
foule d'ecclésiastiques. « Lorsque j'entrai à la Chambre, 
dit M. Emile Qllivier, j'étais imbu sur les rapports de 
l'Église et de l'État, des maximes de nos anciens juriscon- 
sultes ; j'admettais en son entier ce que j'avais appris dans 
l'écrit de Du Moulin sur le fait du Concile de Trente ou sur 
l'Édit des petites dates, ce que j'avais lu dans Pithou, Durand 
de Maillanne, Porlalis et dans le Manuel ecclésiastique de 
Dupin. J'admirais les lois organiques et mon désir était de 
contribuer à la défense de ce qui en subsistait encore et à 
la restauration de ce qui en était abrogé par désuétude. Un 
écrivain distingué qui joignait la science théologique au 
courage et à la constance, M. Jean Wallon, fut le premier 
qui me démontra la nécessité de procéder à une révision de 
mes idées. Il me rendit sensible la différence qui existe 
entre les libertés gallicanes selon les évèques et les libellés 
gallicanes selon les jurisconsultes. Je m'en convainquis 
mieux encore en étudiant sur sa recommandation le lu- 
mineux écrit de l'ancien directeur de Saint-Sulpice, l'abbé 
Émery, dont l'autorité fut si haute dans l'Église de 



APPENDICE 303 

France'. » Que ne put-il communiquer à M. Emile Ollivicr, 
quand il fut au pouvoir, sa sainte indignation contre les 
fauteurs du nouveau dogme ! Il aurait agi au lieu de se 
croiser les bras. Car, à rencontre des catholiques-libéraux 
de l'école de Montalembert, M, Jean Wallon avait prévu 
longtemps d'avance « le couronnement de l'édifice ultra- 
montaln ». Il avait, en 1868, adressé une pétition au 
Sénat pour dénoncer la « nouvelle Ligue » et signaler 
« deux remèdes conformes à la véritable liberté: l'un, 
général pour combattre un mal permanent ; l'auti'e acci- 
dentel contre un mal passager. » 

« Le premier, disait-il, est dans la restauration des 
hautes études, des facultés et des grades théologiques, ques- 
tion délicate sur laquelle j'oserai une autre fois appeler 
l'attention du Sénat . 

« L'autre consiste à exiger des membres du clergé sécu- 
lier ou régulier qui seront, à l'avenir, pourvus de fonctions 
ecclésiastiques, la promesse formelle qu'ils ne font point 
.partie de la Ligue, ou qu'ils ne sont engagés par aucun 
vœu contraire au principe de nos lois non plus qu'à la doc- 
trine et à la discipline de nos Églises. 

« Ce ne sont point là des innovations ; loin de là. L'his- 
toire est remplie d'exemples analogues, et l'admirable 
collection des procès-verbaux des assemblées du clergé de 
France atteste que, dans ces matières, la couronne n'a 
jamais été que le pouvoir exécutif de l'Église, comme le 
constate encore l'article lO du Concordat qui reconnaît au 
chef de l'Etat, aujourd'hui l'empereur, « les mômes droits 
et prérogatives dont jouissait l'ancien gouvernement de la 
France. » On ne saurait proclamer dune manière plus 
formelle le privilège qu'ont toujours eu nos souverains, 
aujourd'hui la Nation, de veiller à la liberté du clergé. C'est, 

* Le 19 janvier, p. 409, 



304 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

en ciret. en protégeant l'épiscopat contre la pression des 
congrégations romaines, qu'on lui conserve son indépen- 
dance et qu'on dégage ainsi la couronne elle-même des 
conflits qui peuvent naître de ses rapports avec le Saint- 
Siège. Quant à moi, dont la vie déjà longue, étrangère aux 
partis, s'est passée dans l'étude de ces difficiles questions, je 
ne crois pas qu'on puisse sans danger pour l'Église elle- 
même, se soustraire à cette impérieuse nécessité. Cepen- 
dant, je ne demande ni le réveil de lois qu'on dit périmées, 
ni la résurrection d'usages qu'on croit surannés, et dont je 
n'ai même pas prononcé le nom. Mais à des situations éter- 
nellement identiques, je demande qu'on apporte dos solu- 
tions conformes à Texpérience des siècles ou à la sagesse du 
moment. Par là je crois remplir un devoir pénible et péril- 
leux, mais nécessaire . » 

Cette pétition eut le sort de beaucoup d'autres. « Adoptée, 
quand elle pouvait fournir à des ambitions personnelles un 
moyen d'opposition, elle se vit abandonnée dès que ces 
ambitions se crurent satisfaites. On l'ajourna. » Ce que 
voyant, M. Jean Wallon écrivit, le 20 janvier 1870, une 
lettre à l'empereur dans laquelle il lui disait que « ses 
conseils se trompaient et le trompaient ; que l'ultramon- 
tanisme coulait de toutes parts, et qu'il n'existait dans le 
droit public ecclésiastique de la France aucun moyen 
d'arrêter les imprudences ou les empiétements de la cour 
de Rome » Mais l'empereur avait les mains liées par la 
constitution et personnellement ne pouvait plus rien. 
M. Jean Wallon n'en continua pas moins dans l'Étendard 
sa vigoureuse campagne contre l'ultramonlanisme. Quand 
le dogme fut proclamé, il refusa de se soumettre, disant 
que c'était la fin de l'Église et la mort des nations. « La 
politique et la religion nous l'enseignent : «Avec l'opinion de 

' La Cour de Rome et la France, pp. 178-179. 



APPENDICE 305 

« iuijhilUbilUc et de Ui sn[)crivrlLc des papes sur les Con- 
€ ciles, disait en 16G3 l'évèquc de Tournai, M. de Choiseul, 
« aux applaudissements du clergé assemblé, on ne pourrait 
plus êlre Français ni même chrélien ; » et Portails, éclairé 
par une longue expérience, répétait un siècle et demi plus 
tard : « Avec la doctrine uUramontaine, on ne pourrait être 
« citoyen dans aucune partie du monde. » Il faut donc à 
tout prix rejeter les dogmes impies du Vatican'. » 

Pour donner l'exemple, il commença par retirsr sa 
chaise de l'église Saint-Louis en-l'Ile. Ensuite il groupa 
autour de lui un certain nombre de protestataires dont il 
forma le « Comité des anciens catholiques de Paris ». 
Enfin, pour bien établir leur situation nouvelle, il rédigea 
l'appel suivant qui ne trouva, comme il fallait s'y attendre, 
que peu d'écho dans le clergé : 



APPEL. 

« Les nouvelles doctrines du Vatican, telles qu'elles ré- 
sultent du Syllabus et des décrets du pseudo-Concile de 
1870, auraient pour effet, si elles pouvaient jamais s'intro- 
duire dans la croyance pratique de l'Église, de concentrer 
toute la vie intellectuelle et morale des sociétés dans la per- 
sonne du pape, de subordonner les progrès scientifiques ou 
politiques des peuples aux volontés de la cour de Rome, 
d'anéantir aussi bien la souveraineté nationale que la liberté 
individuelle, et, par là, rendant insupportable le joug 
léger de Jésus-Christ, d'établir une inconipalibililé radi- 
cale entre la raison et la foi, d'où naîtrait, entre l'Église et 
la société, un état de lutte qui les plongerait l'une et 
l'autre dans une irrémédiable anarchie. L'histoire trop 

« La Vérité sur le Concile, préface, in. 



306 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

souvent sanglante des trois derniers siècles n'est que le 
prélude des déchirements que provoqueraient ces fatales 
opinions. 

« On ne peut concevoir, en elTet, aucune manifestation 
de la vie individuelle ou collective qui ne soit un acte de 
doctrines ou de mœurs ; et, par conséquent, en procla- 
mant le pape personnellement infaillible sous le rapport 
de la doctrine et des mœurs, le pseudo-Concile du Vatican 
et les évoques qui y ont adhéré, ont, malgré les timidités 
ou les subtilités dont ils cherchent à couvrir aujourd'hui 
leur démarche, livré toutes les forces sociales, toutes les 
puissances publiques et privées, les États, les clergés, les 
peuples, aux décisions du Souverain-Pontife ; et de fait, 
nous avons vu aussitôt Tévèque de Versailles et l'abbé 
d'Alzon, grands promoteurs des nouvelles doctrines, pré- 
tendre que les députés devaient soumettre leurs votes à 
la direction de leurs confesseurs. 

« Momentanément repoussées par la conscience publique, 
ces conséquences sont inévitables, et le Concile du Vatican, 
sous la pression des congrégations romaines, a fait ou fera 
nécessairement revivre toutes les Bulles pontificales contre 
lesquelles, depuis le neuvième siècle, n'ont cessé de protester 
la raison et la foi . 

La société ne saurait vivre ainsi, ni recouvrer son repos 
tant qu'elle restera sous la menace incessante des coups 
d'autorité du Saint-Siège. 

« Dans cette situation violente, les esprits s'égarent, les 
volontés s'irritent, passant tour à tour de l'abattement à 
la révolte ; la société se décompose, le clergé lui-même se 
dissout. 

« Selon les nouveaux dogmes, en effet, les évèques ne 
sont plus les témoins et les gardiens de la foi, ils deviennent 
les délégués du Saint-Siège. La constitution apostolique, 
c'est-à-dire l'œuvre même de Jésus- Christ (j)osuit episcopos 



APPENDICE 307 

vegere Ecclesiam Dei), se trouve anéantie. Le pape se pro- 
clame l'Ordinaire de tous les diocèses, c'est-à-dire lévêque 
immédiat de toutes les Églises ; il s'attribue sur toutes et 
sur chacune un pouvoir absolu (totain pleniladinein polcs- 
latis), en telle sorte qu'il devient le cure de tous les fidèles, 
pouvant, sur un mot, par un signe, sans considération pour 
la hiérarchie et pour les autorités intermédiaires, les frapper 
de peines ou d'impôts, les admonester, les juger, comme 
le veut le droit canonique de Rome qui donne au prêtre 
tous ces privilèges. C'est la destruction de l'épiscopat, le 
renversement des Églises, l'anéantissement des fidèles. 
Dès lors, quel crédit, quel respect méritent des prêtres ou 
des évoques qui ne sont plus aux yeux des populations que 
les agents d'une cour étrangère. Ils deviennent odieux, en 
butte à la persécution. 

« La France qui avait su, en 1828 et en i84(>, repousser 
l'ultramontanisme, a été depuis lors saturée, grisée de ces 
funestes doctrines, et les conséquences fatales n'ont pas 
tardé à se produire. C'est pour lui rendre la possession 
d'elle-même que nous protestons de toute la force de nos 
àmcs, de toute l'énergie de nos convictions contre les dé- 
crets du Vatican ; c'est parce que nous croyons à la divinité 
de l'Église, de ses dogmes, de sa l^iérarchie, que nous nous 
élevons contre les évêques qui, par surprise ou défaillance, 
n'osant pas résister aux entraînements mystiques de Pie IX, 
ont laissé l'esprit de secte obscurcir momentanément 
l'œuvre de Dieu. Et parce que les affiliations qui les do- 
minent et les obsèdent, leur ôlent toute liberté, c'est aux 
laïques qu'il appartient, croyons-nous, d'aflranchir la vérité. 

« Depuis trop longtemps écartés de l'Église enseignante, 
il faut que les fidèles y rentrent et y reprennent, sous leurs 
pasteurs légitimes, la place que leurs pères y occupaient 
autrefois. Il faut qu'une vaste protestation s'élève de leur 
sein, et, préparant, par la réunion des chrétiens, la convo- 



308 LES DERNIERS JANSÉNISTES 

calion d'un véritable concile œcuménique, manifeste la foi 
de l'Eglise qui ne peut errer. 

« C'est pourquoi nous leur faisons appel. 

« Nous sollicitons la collaboration de tous les catholiques, 
le concours de tous les citoyens qui repoussent le Syllabas 
et les nouveaux dogmes du Vatican comme attentatoires à 
la liberté humaine, à la sécurité publique, à l'indépendance 
nationale. 

« Les temps sont graves ; il faut que chacun, prenant 
conscience de lui-inème, sache ce qu'il pense et pratique 
ce qu'il croit. 

« Il faut que tous ceux, prêtres ou laïques, qui n'admet- 
tent pas l'infaillibilité du pape^ aient la bonne foi de le 
dire et le courage de le manifester. 

a Et comme il importe que l'Église, pour n'être plus ex- 
posée aux mômes périls, rejette les fausses traditions qui 
ont pu dans le cours des âges se mêler aux pures doctrines 
de lÉvangile, nous croyons qu'elle devra, réunie en Con- 
cile, remonter jusqu'à la source des erreurs contemporaines, 
et, pour cela, sans arrêter en ce moment aucun symbole, 
nous accueillerons avec bonheur tous les travaux, tous les 
efforts dictés par la science et par la foi en vue de rétablir 
dans leur intégrité les divins enseignements de Jésus-Christ. 

« Nous ne fondons donc pas une Église, mais un centre 
d'action pour tous les catholiques qui sont bien résolus à 
repousser l'infaillibilité papale et les dogmes qui l'ont 
préparée ou suivie. 

o Loin de vouloir faire un schisme, nous prétendons 
être et rester dans le sein de la véritable Église, persuadés, 
comme l'a dit Grégoire IX, qu'une excommunication in- 
juste ne frappe que son auteur, ou, comme l'enseigne 
Innocent IV, que « le devoir du chrétien est de résister aux 
décrets qui troublent l'Église » . 

Pour le coup, de gallican qu'il se vantait d'être, M. Jean 



APPENDICE 

Wallon devint janséniste. Après avoir tenté inutiicnicnl 
auprès du Conseil municipal de Paris d'obtenir une clia- 
pellc pour y établir le culte vieux-catholique, il alla 
seconder le mouvement réformiste dans le Jura bernois et 
ne revint en France que lorsque la nouvelle Kglise fut dé- 
finit ivement constituée. Il est mort en 1882, au moment 
où il s'apprêtait à publier son grand ouvrage sur la sé- 
paration de l'Église et de l'État. 



Fin DU TOME troisième. 



TABLE DES SOMMAIRES 



AVANT-PROPOS. 



TROISIÈME PARTIE 

CHAPITRE III. — Les catholiques-libéraux de l'Ave- 
nir. — Lamennais et la charte de i83o. — Il est 
combattu par le Pape et le gouvernement français. 
— Le Concordat et la liberté des cultes. — M. de 
Quélen et l'abbé Grégoire. — Lettre de Bordas-De- 
moulin à l'archevêque de Paris sur le refus de sa- 
crements à l'ancien évoque de Blois. — La philo- 
sophie de Bordas-Demoulin. — Cartésien comme 
Arnauld. — La méthode de Descartes d'après Sainte- 
Beuve. — Bordas-Demoulin adversaire de l'éclec- 
tisme. — Victor Cousin et le panthéisme. — Arnaud 
de l'Ariège et la révélation. — Comment F. Huet 
définissait réclectisme. — Lettres de Bordas-De- 
mouhn sur le doctrinarisme. — Le christianisme 
de Victor Cousin. — Principes politiques de Bordas- 
Demoulin. — La démocratie chrétienne. — Du 



312 TABLE DES SOMMAIRES 

rôle des laïques dans l'Église. — La Conslitution civile 
jugée par Bordas-Dcmoulin. — L'abbé Laborde et 
l'Immaculée Conception. — Les Jansénistes et le 
culte de la Vierge — Derniers périodiques du parti. 

— Démêlés de Bordas- Demoulin avec Y Observateur 
catholique. — L'abbé Waldimir Guettée. — Projets 
de création d'une école des hautes études par 
Ms' A-ffre. — Lettre d'Ambroise Rendu à ce sujet. 

— Bordas-Demoulin et la- réforme catholique. — 
Son programme et celui des vieux-catholiques de 
Suisse et d'Allemagne. — Une lettre inédite de 
l'abbé Pereyve. — Il demande une voix libre, un 
grand cœur, un ami de l'avenir, poursauver l'Église. 

CHAPITRE IV. — Du Congrès de Matines au Concile. 

— Le P. Hyacinthe, son berceau, sa famille. — Il 
est élevé dans la maison de son père. — Charles 
Loyson, son oncle. — Premiers vers et premières 
amours. — Le séminaire de Saint-Sulpice. — Le 
p. Hyacinthe et M. Renan. — L'abbé Le Hir et 
l'abbé Baudry. — Le Psaume de saint Méthode. — 
Sermon de l'abbé Loyson pour la profession reli- 
gieuse de sa sœur. — Le noviciat de Flavigny. — 
Comment l'abbé Loyson quitta les Dominicains 
pour entrer chez les Carmes. - Ses premières pré- 
dications, — Mer Darboy le charge de prêcher 
l'Avent à Notre-Dame. — Une lettre inédite de 
Montalembert. — Plan des conférences du P. Hya- 
cinthe. — Opinion du prince de Broglie et de 
M. Henri Brisson sur[lui. — Portrait du prédicateur. 

— Il ressuscite la langue lamartinienne. — Ses rap- 
ports avec l'auteur de Jocelyn. — L'homme de la 
Bible. — Le transformisme et la théologie. — Un 
panégyrique en plein air. — Démêlés du P. Ilya- 



TABLE DES SOMMAIRES 313 

cinllie avec les ullraiiionlains. — Ses voyages à 
llonie. — 11 convertit deux dames américaines et 
madame Arnoull-Plessis. — La crise religeuse de sa 
vie — L'abbé Lcqueux cl son Manuel du droit cano- 
niqve. — Les dernières conférences du P. Hyacinthe. 

— Sa lettre à la Rwisla universale. — Il est dénoncé 
à Rome — Sou dernier entretien avec Pie IX. — 
Son discours au Congrès de la Paix. — Le général 
des Carmes lui impose le silence. — Son manifeste 
du 20 septembre. — Madame la marquise de Forbin 
d'Oppcde. — Ses ouvrages d'histoire. — Son opi- 
nion sur l'Empire et le pouvoir tempoi"el. — Ses 
relations avec Montalenibert et M*' Dupanloup — 
Sa correspondance avec le P. Hyacinthe. — Elle lui 
conseille de se faire séculariser. — Émotion des 
catholiques-libéraux après sa sortie du couvent. — 
Il renoue la chaîne de l'Appel. — Son secret penchant 
vers le Jansénisme. - Sa conduite approuvée par 
MM. Bonjean, Saint-René Taillandier et le docteur 
Pusey. — M'"" Darboy et le bûcher de Savonarole. 3'i 

CHAPITRE V. — Monlalemberl et la dictature. — 
Son erreur de quinze jours. — Il ne peut se résigner 
au pouvoir absolu. — Comment le définissait Dou- 
dan. — Entêté des idées parlementaires — Monta- 
lalembert et les Jésuit;s. — Explication de sa volte- 
face. — Sa lettre à un avocat. — Le gallicanisme 
ressuscité. — La double idolâtrie d'après M*"" Sibour. 

— Montalcmbert et le P. Hyacinthe. — Histoire de 
son livre sur Y Espagne el la liberté. — Les Jésuites 
d'Espagne et les Pères de la Civillà. — La chute de 
la reine Isabelle jugée par la marquise de Forbin 
d Oppède. -- [^'Espagne el la liberté corrigée par 
M. Guizot et M*'' Dupanloup. — Les Jansénistes et 

J.\NSÉNISÏES, T. lU. 2 1 



314 TABLE DES SOMMAltlES 

les Pensées de Pascal. — Lettre de Montalembert à 
Arnaud de l'Arlège — Un catholique républicain. 

— Procès fait au P. Hyacinthe à propos de V Espagne 
et la liberlé — Un mandat post morlem . — Lettre de 
Montalembert après sa sortie du couvent, — Il lui 
ouvre sa bourse comme M»' Dupanloup avait ouvert 
la sienne à M. Renan à sa sortie de Saint-Sulpice. — 
Le P. Hyacinthe et M. de Pressensé. -- Montalem- 
bert et la marquise d'Oppèdele conjurent de garder 
le silence. — Son départ pour l'Amérique.. 

CHAPITRE VI. — Imprévoyance des catholiques-libé- 
raux. — Enthousiasme de M" Dupanloup à l'an- 
nonce du Concile, d'après une lettre de la marquise 
de Forbin d'Oppède. — Mauvais pi'csages. — Pie IX 
dominé par les Jésuites. — Démêlés du P. Theiner 
avec la Compagnie de Jésus. — Ses lettres au pro- 
fesseur Friedrich. — Intervention du Pape dans la 
préparation et la conduite du Concile . — Le cardinal 
Mathieu «enterré tout vif > par Pie IX. — Brefs du Pape 
au P.Ramicre, à M^'" Deschamps, à dom Guéranger, 
à M"- de Ségur — Mort de Montalembert. — Pie IX 
fait célébrer un service en son honneur. — Lettres 
de Montalembert à Dœllinger et au P. Hyacinthe. 

— Montalembert et le Correspondant. — Le courant 
Foisset dans cette revue, à partir du Congrès de 
Matines. — Le manifeste du Correspondant jugé par 
Louis Veuillot. — Le duc de Broglie historien de 
l'Église au IV« siècle — Comment il entendait l'his- 
toire. — Il est accusé de naturalisme. — Les évêques 
de France avant et pendant le Concile. — Un mot 
de M"" Meignan. — La thèse de l'inopportunité.— Le 
Concile était-il libre? — Pourquoi les évêques n'a- 
girent ils pas collectivement auprès de M. Emile 



TABLE DES SOMMAIRES 31b 

OUivier, — Le rôle de M"' Maret. — Gallican u la 
façon d'Arnauld. — Il est traité de schismatique par 
les ullramonlains. — Il contribue à la réorganisa- 
tion des Facultés de théologie. — Ce qui le sépare 
des catholiques-libéraux du Correspondant. — Plus 
clairvoyant qu'eux. — Il s'appuie sur le ministre des 
cultes. — Ses mémoii'es à l'Empereur sur le Concile. 

— Conditions que mettait Pie IX à l'admission des 
princes dans l'assemblée conciliaire, — L'Empereur 
se charge des frais du livre de Ms' Maret. — Analyse 
du Concile général et la paix religieuse. — Réfuta- 
tion de dom Guérangcr dans la Monarchie pontificale. 

— L'abbé de Solesmes et la liturgie. — Casuistique 
ultramontaine et falsifications romaines. — M^r Des- 
champs pris en flagrant délit d'erreur à propos de 
la déclaration de 1682 — Lettres du P. Gratry à 
l'archevêque de Malines. — Son portrait, sa science, 
son style. — Ses lettres font songer aux Provinciales. 

— Il appelait Louis Yeuillot le Thersite du 
XIX* siècle. — Louis Yeuillot à Rome. — Ses lettres 
à YUnivers. — A lui seul il est une armée. — Ce 
qu'il dit des laïques et des ecclésiastiques. — Com- 
ment il définit le talent de Ms^ Dupanloup. — Ses 
attaques contre le P. Gratry. — Pourquoi il ménage 
W^ Darboy. — Une ambulance ! — Comme quoi 
Louis Yeuillot aurait pu remplir les fonctions de 
brancardier i4o 

CHAPITRE YII. — Mer Darboy d'après sa biographie 
par Msf Foulon. — Le «bon archevêque » de Sainte- 
Beuve. — « Toutes les bètes ont voté oui. » — 
L'abbé Darboy professeur de théologie à Langres. 

— Il est introduit dans le clergé parisien par 
M. Martin de Noirlieu. — Protégé par M" Sibour. 



3 II) TABLE DES SOMMAIRES 

— Guérie ouverte entre l'Univers et l'archevèclic. 

— Une lettre de M"" Maret à Arnaud de l'Ariège 

— Mort de M"' Sibour. — Principes politiques de 
Mfi"" Darboy. — Il s'efTorce de créer des mœurs. — 
Accuse de fcbronianisme par le pape. - L'affaire du 
chapeau. — Lettres de M. de Sar liges au P. Hya- 
cinthe. — Ni courtisan, ni ambitieux. — Comment 
Montalembert jugeait l'archevêque. — Attitude de 
M*'' Darboy pendant le Concile. — 11 conseille à 
l'empereur de rappeler notre ambassadeur et de re- 
tirer nos troupes - Pourquoi ne fut-il pas écouté 
par M. Emile OUivier. — Ce qu'il disait du dogme. 

— Son adhésion au décret du i8 juillet. — Ses dé- 
marches à Rome pour faire séculariser le P. Hya- 
cinthe. — Lettres de Dœllinger et de la marquise de 
l'orbin d'Oppède — Pressentiments que Ms'' Darboy 
avait de .sa fin — Pourquoi le gouvernement de 
M. Thiers refusa de l'échanger contre Blanqui. — H 
était du parti de la liberté — Le chemin de ronde 

de la Roquette 190 

CHAPITRE VHL — Après le Concile. — Louis Veuillot 
prend gaiement son parti d'un schisme. — La 
guerre met fin à l'agitation religieuse. — Opinion 
de la marquise de Forbin d'Oppède sur le Concile — 
Elle recommande au P. Hyacinthe de garder le 
silence. — Elle prend la défense des évêqucs de la 
minorité — E.vcuses qu'ils pouvaient donner pour 
justifier leur soumission. — Dœllinger se révolte et 
blâme les évoques allemands et fi-ançais qui adhèrent 
aux décisions du Concile. — Ce qu'il pensait de la 
démarche faite le 4 août par le P. Hyacinthe pour 
rentrer au couvent. — La marquise de Foi'bin 
d Oppède engage le P. Hyacinthe à se retirer à 
Munich. — Elle lui demande d'écrire la vie de 



TABLE DES SOMMAIUES :îl7 

(ierson et l'histoire docnmcntôe du Janscni^nio. — 
Il adliôrc ù la déclarai ion de Dœllingcr et de ses 
amis. — 11 prend part an Congrès de Munich. — 
Déceptions de la marquise ù ce sujet. — Sa Icllro 
de blâme sur la soumission du P. Gratry. — Le 
P Gratry chassé de l'Oratoire — Sa correspondancfe 
avec M""» Meriman. — La marquise de P'orbin 
d'Oppède et le mariage des prèfrcs. — Elle se 
sépare à ce sujet du P. Hyacinthe. — La réforme 
catholique en Suisse et en Allemagne. — Comme 
quoi le rêve de BordasDemoulin est accompli. — 
M. Reinkcns, évêquc vieux-catholique de Bonn, 
est sacré par l'évoque janséniste de Deventer. . . 219 

APPENDICE. - I. Sur Bordas-Demoulin. . . . -j.ôi 

IL — Thèses posées au synode de Bonn par le D"" 
Dœllinger 257 

III, — Sur le P. Hyacinthe. — Souvenir d'enfance. 

— Première poésie 262 

IV. — Loi organique sur le culte catholique à Genève. 

— Projet adopté en 3^ débat 2(3-] 

y. — La petite Éghse. — Une mission à Rome en 1869. 278 
VI. — Sur M. Jean Wallon 3oi 



TABLE ANAf.YTlOUE 



Des noms cités dans ce volume. 



A 



Abraham. — 67. 

Adam. — 67, 

Adrien (le pape}. — 170 

Affre (Mgr). — 27, ai, ir)4, 
202, 3lO. 

Agréda (Sœur Mario-Jésus 
d'). — 25. 

.\lbanel. — 37, 5'i. 

Allou (M*'). - lo.'i, iiQ. 

Alzon (abbé d'). — 3oO. 

Anlonelli (le card ). — 20O. 

Arnauld (Antoine), lo, 121, 
i02, i63, Kjâ, 289. 

Arnaud (de l'Aricge). — 

ïll, 132, 133, 130, I3G, 127, 

128, 19/i, 195, 196. 

Arnoult-Plessy (M**). — C2. 



Artault (M""'). — 196. 
Aubry- Foucault. — 182. 
Audisio. — 08, 9G. 
Audry (D"-) . — 2G. 
Augustin (saint). — 9 21, 



39. 



B 



Bacon (R. W.). — 22G. 

Baillet. — 25. 

Baroche. — i83, 202. 

Bastide. — 83. 

Baudry (abbé). — 89, l\d. 

Bayard. — 18G. 

Bazin .abbé). — l'i, 12C, 



3Î0 



TABLE ANALYTIOUE 



li'i, i5f), iG3, i65, if('i, uj8, 

200, 2lG. 

Beaulieu (abbc). — 83. 

Bcckel (Thomas). — 217. 

liellarmin. — 258, 2C0. 

Berardi (Mê""). — 201. 

Berlict. — ayli, 281, 280, 
v.i^'j, 288, 2gT, 292, 294, 3oo. 

Bernard (sainl). — 200. 

Bigot (Ch.). — 52. 

Blanchet (Mg»-). — 287. 

lîlanqui. — 217, 318. 

Boillot (abbé). — 1/I6. 

Boissard (Henry). — i53. 

Bonald (de). — H, 9, 

Bonjean. — 97, 217. 

Bonnaz(Mf;'-}, 283, 287, 288, 
293. 294, 299. 

Bonnechose (Ms'" de) — 

28, 204. 

Bordas-Demoulin.'— li, 5, 7, 
8, 10, II, i3, 16, 17, 18, 19, 
20, 26 28, 3i, 19!?, 200 2o5, 
2'i/i, aSi, 253, 2b!i, 266. 

Bossuet. — 21, 27. 

Bougcrel (leP). — 83. 

Brisson (Henri). — 51. 

Broglie (le duc Albert de), 
— 5o, i53, 157, t58, 182, 198. 

Bucy (Ed. de). — 26. 



C 



Callot (Ms'). — 277, 281, 
.-287, 288, 293, 29/4, 207, 298, 
299- 



Caiilu (César). — 68. 

Carné. — i53. 

Cnlon. — i5. 

Ccslus i.Naint). — 45. 

Champflcury. — 3oo. 
Chateaubriand. — i8i. 

ChcibuUez. — 55. 

Clioiseul de). — 3o5. 

Chrysoslùme (saint Jean). 
— 295 

Gicéron. — i '1. 

Claudius. — 14. 

Cochin (Aug.). — i23, i53, 
iCo, i83. 

Cœur (M«')- — 28. 

Cognât (abbé). — 196. 

Condillac. — 2J2. 

Condorcet. — 9. 

Coriolis (de). — 83. 

Cormenin. — 53. 

Corneille. — 235. 

Coquelet. — 182. 

Goronel (?œur Marie). — 2d. 

Cousin (Victor). — 10, 11, 
12, i3, l!^, ï5, 1(3, 17, 37, 5o. 

Crozct (P. Thomas). — 25. 

Cuvillier-Fleury. — 16O. 

Cyprien (saint). — 2o3. 



D 



Dallezeile. — 279. 
Dampierre (^M"' de). - 62. 
Darboy (Mb^ — 45, 46, 
60, 61, C4. 85, 97, 99, 128, 



DES NOMS CITÉS DANS CR VOLUMK 



D'il 



i-i>, il>?. lOS, iSS, 
".)-'. '1»3, 19.1, i<)7, 






10, 201, 



L'02, a()3, 2oi, 207, 
209, aïo, 212, ai,"), 3i(3, 
217, 218, 22'», a/ifi, 287. 
Daru. — loj, i83, 20,"), 20O. 
D;ir\vin. — 5() 
David. — :.ô, (57. 
Dcgilcrry. — 217. 
Descartes. — 9,10,17, Sg, 44. 
Deschamps (Me''), liy, iCo, 

'7'. '77. 17S.. »79' '''^"' '«^' 
i8/t, 297. 
Dœilinger. — 3i, 112. l'uj, 

16O, l8lt, 187, 211, 2l'|, 225, 

237, 228, 23G, 257, 258, 260. 

Dominique Saint-Joseph 
(frère) — 77. 

Doudan. — io3. 

Douhaire. — i53. 

Duc (Marins). — 27'!, 275, 
276, 281, 285, 286, 288, 391, 
292, 29G. 

Dnfaurc. — 218. 

Du Moulin. — 3o2. 

Dupanloup (Msr . _ sh, 9I, 
96, 120, i35, i5o, 171, 175^ 
i8i, i85, 186, 224, 287. 

Dupin. — 3o2. 

Durand de Maillane. — 3o2. 

Dusson de la Quère (Paul). 
— 83. 



Emety (a})l)é). — 3o . . 
Erasme. — ! '1:. 
Escoucl (le V" lie 1" . — n:; 
Eugène (le pape . — 200. 
Eugénie ('l'impératrice . — 

20'|. 



Falloux (de . — 1 2.1. lô.S, 
182, i83. 

Febronius. — 200. 

Ferrari ^Ic P Alphonse- — 
45. 

Fessier (Mg>"). — 281, 282, 
283, 284, 280, 390. 

Foisset. — io4, 110, iSa, 
i53, i54. 

Forbin d'Oppèdc ;il)l é de , 
— 83. 

Forbin d'Opi)ède nuir(|uisc 
Jt;)- — 'l'i, 7IJ, ^'.t, ij-i. i|'i, ii'i. 
1^0 137, i38, 1 1;', l 'l'i, l 'it'i, 

137, 159 211, 221, 222, 22fi, 

23o, 239, 24o, 24 1, 2G2. 

Forichon ^abbéi — 2.13. 

Foulon (MS'). — 191, 191, 
201, 202. 

François-Jofoph r(ni[)e- 
reur). — 70, 



222 



TABLE ANALYÏIOU E 



Frayssinous (Mi^ de). — 
1A9, i63. 
Friedrich. — i45, 237. 



G 



Gaillard (Ch).— 37. 

Gaillard (Honoré). — 83. 

Gaillard (Joseph) . —83. 

Gerbet (abbé). — 28. 

Gerson. — 227, 

Gondi. — 202. 

Gratry(le P.), 88, io/i, io5, 
160, i68, 171, 177, 178, 179, 
i83, 186, 187, 188, i9/(, aa/l, 
23i, 232, 238, 239, a/iO, 2/1S. 

Grégoire (abbé). — 4, 6, 20. 

Grégoire VII. — 171. 

Grégoire IX. — 3o8. 

Grégoire XVI. — VI, 2, lo/i. 

Grignon(le Gt« de). — 83. 

Guéranger (dom). — I/17. 
160, 172, i73, 17G, 180, 181, 
187. 

Guettée (abbé) . — 2/1, 2(5. 

Guibert (Mgr). — 197, 23i. 

Guillaume. — 217. 

Guizot. — 19, 9/1, 120, 121, 
122. 



H 



Harderwyk. — 2/i5. 
Haynald. — 283, 287. 



Iléfélc. — 2(3o. 
Herbert (Lady) — i(.3. 
Heycamp. — a'i') 
Hirscher. — 23, 26. 
Hohenlohe (le card.) — 2 1 2. 
Honorius. — 170, 187. 
Hontheim. — 200. 
Huet (Félix). — 8, 9, 17, 

21, 200, 201. 205, 256. 

Hyacinthe (le P.). — 35, 
36, 38, 39, /|o, 43, /i8, tiç), 5o, 
'52, 53, 58, 59, 60, 62, 64 6.t, 
68, 69, 71, 72, 73, 75, 77. 78, 
82, 89, 92, 93, 99, 108, iio, 
116, 122, T23, 12.1, 125, 128, 
129, i35, i36, i38, 1/12, iVi, 
i46, 1/19, 160, 179, 188, i36, 
201, 210, 212, 21/1, 21O, 222, 

223, 234, 226 227, 228, 23o, 
2 '7, 238, 2'i\), 2'|I, 2/12, 2'l'l, 



Innocent IV. — 3o8. 
Isabelle (la reine). — 121. 



Jacobini (Mê'). — 191. 
Jacquemont. — 274. 
Jansénius. — 27. 



DES NOMS CITÉS DANS CE VOLUME 



323 



Jean de la Croix (saint). — 
'i. 

Jérémie. — 8a. 
Jérôme fsainl). — i3. 
Jouby. — 04. 
Jouffroy. — 10. 
Jourdan. — i82. 
Julien l'Aposlat. — i58. 
Ju vénal. — s-id. 



K 



Kant, — 5o. 
Kclleler. — ac 



L 



La Bédollicre. — 182 

Laborde (abbé). — a't. 

Lacordaire (le P ) — 111, V, 
■jK. 38, 44, 45, 47, 49, 80, 87, 
yo. 108, 109, i3o, i3l, 181, 
iQj, 202. 

Lagrange (abbé). — ()3. 

Lallemand (le P ). — 178. 

Lamartine — 37, S2, 53, y4. 

Lamennais. — II, III, IV, 
VI, 2, 3, i3, G2, 9o, i32, i48, 
192, 193. 

Lamberlyc-Gerbéviller . — 
217. 

Lamoricière. — V, ï80. 

Lanfrey. — 24G, 247. 



Laplace. — 1S7. 

Largcnt (le P.). — i53. 

Lastours (Mad. de) . — 83 . 

Lavcdan. — i53. 

Le Gendre (abbé). — 25. 

Le Hir (abbé). — 39. 

Leibnitz. — 9, gO. 

Léon II. — 187. 

Le Courrager. — 2O1 

Lequeux (abbé . — 03, 191). 

Le Suc (Théodosc-Sainte- 
Donatienne). — 3ô 

Lherminier. — 202. 

I.iancourt (duchesse de) — 
84, 244. 

Liddon (le chanoine) — 
259, 2O0. 

Littré — 228. 

Louis XIV. — 247. 

Louis XVIII. — 181. 

Loyola. — 117. 

Loyson (Charles). — 35, 37. 

Loyson (Julien). — 35. 

Loyson (Julien-François). 
— 3,5. 

Loyson (Hyacinthe). — 55, 
2 1 4 . 



M 



Mabilleau (abbé). — 58 
Magnan (le maréchal). 
iGo. 
Maingret. — 289, 293. 



3U 



TABLE ANALYTIOUE 



Maisire (Joseph de). — 9, 
i3/i, 181, aôa. 

Malebranche. — 9, lio. 

Manning^lecard.) — 181,192. 

Maret (Ms'). — ik, 17, i25, 
1^3 i.'i'), i\-j, 1I18, i59, iGi, 
1O2, iG3, iG.'i, 160, 1G8, 169, 
170, 17Û, iSi, 18C, Hj'i, 195, 
19(1, 197, 198, 200, 20G, 209, 
226, 2^6, 287, 297. 

Marie des Anges. — Go 

Marino-Marini. — i/i5. 

Marrot (le P.). — 83. 

Martin de Noirlieu. — 193, 
255. 

Massari. — 71. 

Mathieu (le card.). — i/^G. 

Malhilde (la princesse). — 
191. 

Maynier (L ). — 8/1. 

Meignan (Mg'). — iGo. 

Mcnabréa. — 71. 

Ménage. — sa. 

Méquignon — 252. 

Mériman (M"o«j. — 62, 78, 
9^, 2 38. 

Mermillod (Mer). _ a','*. 

Mérode {W'). — 188. 

Méthode (saint). — /n, 

Michaud (abbé). — 19/i, 
2U. 

Migne (abbé). — 200. 

Miilevoye. — 37. 

Modena (le P ). — Gi. 

Moïse. — 65, 67. 

Montalembert (le C de). — 
V-, Vi, 4(i, /,8, ;8, 84. 85, 9/1, 



P6, loi, lo"^, lo'i, 108, 110, 
120 121, 123, 125, 127, 129, 
i.'iri. i'!;. i38, i'|8, i.ï'î, 109, 
iGo, i64, i8i, i8'i, 192, iy3. 
19S. 20G, 2/1G, 248 

Morel (Jul-s). — /16. 

Morlot (le card.) — 197. 199. 

Murtilori- — 2G0. 

Murger (Henri). — 3oi. 



N 



NopoléonlII. — loi, 107, 
191, i95. 
Nardi (Mgf). — G9, 72. 
]Néron. — 291. 
Ne-vvmann (le P.). — 227. 
Noailles. — 20, 



O 



Oliivier (Emile). — 9'i,i^A 

160, 1G2, 189, 200, 204, 20.">, 

225, .To2, 3o3, 3o/i, 

Oxcnham (D'";. — 259. 



Parent du Chatelel. — 26. 
Parisis Me''). - 2^. 107, 
■ 93. 



DES NOMS CITÉS DANS CE VOLUME 



3-25 



Pascal. — I I 

2 5 ' . 

Pasquicr (le duc). — i(>3, 
193. 

Palin. - 37 

Paul (saint). — 65, GlJ, a35. 

Perraud'leP.). — i53, i,j'i. 

Perroyve abbô). — oi. 

Petelot(le P.). — jZj. 

Philippe (sailli). — 235. 

Philippe II. — m. 

Philippe IV. — III. . 

Pidoux V). — 25/1. 

Pie (M'.'"). — 171, 17I'.. 

Pie IV. — i50. 

Pie IX. — V, VI, a'i, 60, 70, 
lol), i/13, I i5, iJi, 160, itj3, 
1G8, 171, iSi, 1.S2, 202, 227, 
illi, aSo, 2S9. 

Pierre fsaint). — 21, 235 

Pigelet. — 192. 

Pilliers (dom dos . — i-3. 

Pithou — 3o2. 

Place (Ms\ — 223. 

Pbnlier {Mê' . — 171. 

Plalon. — 9, 18, 3(). 

Plolin. — 9. 

Portails. — 3')! 

Pouillcl — 37. 

Poulain. — 2G. 

Pressensc (de). — i36, i'i6. 
175, 17G, 177. 

Pyrrhus. — 1S7. 



Q 



Quéleu (Ms- de]. — 5, G, 7 



R 



Ramicro (le P.). — 1/I7. 

Ranscher M?'"). — 211, 283 
287, 2S8. 

Reinkens. — 2^5, 260. 

Renan (Ernest). — 38, 55, 
1x3, iiG, i35, 239. 

Rendu (Ambroisc). — 2 7. 

Retz (le card. de,. — 202. 

Ricci (Ms'). — 279, 2S0 
28J, 28 i, 290. 

Richelieu. — ifia. 

Rivet (M-r,. — 20S. 

Rohrbacher. — 77. 

Rossi. — i83. 

Rouland. — io5, iG5, 198, 

21)2 . 

Rousseau J.-J.). — 187. 



Saint-Cyran. — a'i8. 
Saint-René Taillandier. — 



Saint j-Beuve 
Saisset. — 11. 



10, 3G, 19t. 



3^0 



TABLE ANALYTIQUE 



Salinis (Mi') . — 107. 

Salle (Albert do la). — 3oi. 

Salluste. — 13. 

Salvago (marquis). — G8. 

Sand (George). — C2. 

Sartiges (de). — 201. 

Sartlges (M^e de). — 62. 

Savonarole. — 99. 

Schaunard. — 3oi. 

Schelling. — i7. 

Scherr (Ms^). — 226. 

Schwarzemberg (le card.). 
i/iC, 287, 

Schwetchine (M«>e de). — 
87. 

Sécrétant (Eug.). — 26. 

Ségur (M«' de). — 1/17. 

Sénac (abbé),, — i7, aSa. 

Sergius. — 187. 

Sermet. — /i5. 

Sibour(M8'-)- — 23,63, 107, 
i65, 193, igi, igS, 196, 217, 
253. 

Sienne (Catherine de). — A2, 

Simon (Jules). — 11, i4,2i8. 

Simor (M?'). — 208. 

Socrate. — 18. 

Spinosa. — lo. 

Strossmayer (Ms'"). — 211,239 



Tennemann. — 18. 
Thérèse (sainte). — 20, 44. 
Theiner (le P.). — i44, 227, 

2i2. 



Thersite. — 180. 
Thierry (Aug ). — Sot. 
Thiers — i3i, 217. 
Thomas (M?'). — 99 
Topin (Marius). — i53. 
Trullet (le P.). — 189. 
TuUius . — 62 



V 



Vecjhiolti. — 188. 

Verger. — 196. 

Verley. — 245. 

Verres — i4. 

Veuillot (Louis). — VII, 70, 
74, 75, 79, io3, i5i, i56, 157, 
i6ii, iG3, 180, i8i, i83, i88, 
192, 195, 196, 198, 220, 228, 
23a. 

Vignot. '-37. 

Villemain, — a52, 

Villemot. — 182. 

Villeneuve-Bargemont (Ro- 
selyne de). — 83. 

Virey. — 26. 

Vitrolles (Amélie de). — 42. 

Voillemier. — 354. 



W 



Wallon (Jean). — 28, 64, 
III, ii5, 178, 179, 244, Soi, 
3o3, 309. 

VVeiss (J.-J ). — iio. 



Vannes. — Imprimerie L-ifolte. 



ERRATA 



l'âge 3i, au lieu de : Que l'ou ra|)prochc ce programme des 
thèses posées au synode de Bonn 
Lire : . . . aux conférences de Bonn 

Page 1 1 T, au lieu de : puis, tout change par l'union trop 
intime, Irop absurde. 
Lire : . . . trop absolue. 

Page 120, au lieu de : En tout cas elle prouve clair comme 
le jour qu'en communiquant son testament 
« au tout petit nombre d'hommes, tels que le 
P. Hyacinthe et M. Arnaud de l'Arlège, qui sen- 
taient et souffraient comme lui, Montalembert 
entendait qu'il fût publié après sa mort. » 
Lire : .... qui sentaient et souffraient comme lui », 
Montalembert entendait qu'il fût publié après 
sa mort. 

Page 128, au lieu de : il se rapprocha de M"" Darboy à 
l'égard duquel il ne partageait pas, disait-il, 
les implacables rancunes de plusieurs de ses 
amis ». 
Lire : ... à l'égard duquel il ne partageait pas, 
disait-il « les implacables rancunes de plusieurs 
de ses amis », 



F h MATA 

Pago i/j3, i.n lieu Ce : resserrant élcrncllrmenl les même» 
choses. 
Lire ressassant... 
Page i52, ati lieu de : « ils avaient à cœur de ne laisser aucun 
doute sur leur volonté absolue de demeurer 
orthodoxes. 
Lire : .... de demeurer orthodoxes. » 
Page 173, au lieu de : savoir le sens oboio ou naturel, 
Lire : le sens obvie. 

Page 180, au lieu de : « pour mieux contempler Saint- 
Pierre plein du pape et du Concile* » 
Lire : — plein du pape et du Concile', » et en 
note 3 : Home pendant le Concile. 
Page 188, au lieu de : Quoiqu'il en soit,... 

Lire : Quoi qu'il en soit, 
Page igf), au lieu de : 3/'"* Arnnnd, sœur de M. Arnaud de 
l'Ariège. 
Lire : M"'e Artault, sœur de M. Arnaud de l'Ariège. 
Page 21 4, au lieu de : et c'est avec une pleine confiance 
que je m'abandonne « l'avenir aux conditions 
que.... 

Lire : pour l'avenir 

Page ai '1, au lieu de Frishling Strasse, 11, 

Lire : Frushling 
P«ge 21 4, au lieu de : Je me suis engagé à donner 

Lire : Je me suis empressé de 
Page ai 5, au lieu de: mais sans pouvoir deviner encore 
comment nous finirons. 
Lire : mais sans pouvoir deviner comment 
Page 216, au lieu de : Puis ayant reconduit l'ancien carme 
Jusqu'au bas de l'escalier de l'archevêché. 
Lire : . . . jusqu'à l'escalier 



FliUXTA 

Page 23^, après les mois: « la volonté sincore et le désir 
ardent de reprendre la vie du Carmel », piquer 
le renvoi suivant : Il est vrai que dans sa lettre 
du 4 août, le P. Hyacinthe maintenait expressé- 
ment sa protestation du ao septembre 1869. 

Pape 2s6, au lieu de : Summum credo nefas animam 
prfpferrc pador, 

Lire : Summum crode nofas, animam pra'ferre 
lîudoii. 
Page 284, au lieu de : .... la dernière fois que vous ai dit... 

Lire : la dernière fois que je vous ai dit. . . . 
Page 284, au lieu de : Nous en trouvons une bonne partie, 

Lire : Vous en trouverez. . . 
Page 235, au lieu de : En cherchant ces faits dans les annales 
des Apôtres. 

Lire : . . . . dans les actes des Apôtres. 
Page 235, au lieu de: Ah! que votre confiance sera représentée.' 

Lire : . . . récompensée. 
Page 287, au lieu de : l'Evangile ramène à tout, 

Lire : . . . remède à tout. 

Page 258. au lieu de : Dans l'art. VU, il a voulu établir avant 
tout un fait historique, 

Lire : Dans l'ait. VIll. 
Page afii, au lieu de : du chanoine génovéfain Le 0>:i -rayer. 

Lire : Le Courraycr. 

Page 268, au lieu de : 

Te revêt à nos yeux d'un charme irrésistible 1 
Lire : Te revêt à mes yeux .... 

Page 264, au lieu de : 

Descendre sur mon front la sainte rêverie. 
Lire : la sainte rêverie, 



ICKKATA 

Page 266, au lieu de 

Une abeille repose. . . 

Lire : une abeille se pose. , . 

Page 2 6/i, au lieu de : 

Qu'en y pensant, parfois, je versai quelques larmes 
Lire : je verse. , 

Page 2^4, au lieu de : 

Et trois blanches enfants plus gracieuses qu'elles. 
Lire : qu'elles, 

Page 2 06, au lieu de -. 

Le cœur, longtemps plongé dans une douce ivresse. 

Lire : ivresse, 

Page 271^, au lieu de : « Lorsqu'elle parut en 18G8. . 

Lire : « Lorsque parut en 1868